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Full text of "Oeuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France"

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OEUVRES COMPLÈTES 

DE PIERRE DE BOURDEILLE 

SEIGNEUR DE 

BRANTÔME 

PUBLIÉES d'après les MANUSCRITS 

AVEC VARIANTES ET FRAGMENTS INEDITS 

POUR LA SOCIÉTÉ DE l'hISTOIRE DE FRANCE 

PAR LUDOVIC LALANNE 



TOME SEPTIEME 

RODOMONTADES ESPAIGNOLLES. — SER^EKS ESPAIGNOLS. 

— M. DE LA NOUE. EETRAICTES DE GUERRE. 

DES DAMES. 




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A PARIS 

CHEZ M"' V' JULES RENOUARD 

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE l'HISTOIRE DE FRANCE 
RUE DE TOURNON, N° 6 

M DCCC LXXIII 



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EXTRAIT DU UEGLEiMEXT. 



Art. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit 
les personnes les plus capables d'en préparer et d'en suivre la 
publication. 

Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire 
responsable chargé d'en surveiller l'exécution. 

Le nom de l'Editeur sera placé en tête de chaque volume. 

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société 
sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une dé- 
claration du Commissaire responsable, portant que le travail lui 
a paru mériter d'être publié. 



Le Commissaire responsable soussigné déclare que 
l'Edition des OEuvbes complètes de Pierre de Bourdeille, 
SEIGNEUR DE Brantôme, préparée par M. Ludovic Lalanne, 
lui a paru digne d'être publiée par la Société de l'Histoire 
DE France. 

Fait à Paris, /e 10 décembre 1873. 

Signé JULES MARION. 

Certifié , 
Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France, 
J. DESNOYERS. 



DISCOURS 

D^AUCUNES RODOMONTADES 



ET 



GENTILLES RENCONTRES 
ET PAROLLES ESPAIGNOLLES. 



A LA REYNE MARGUERITE *. 

Madame , 

Voici le livre d'aucunes Rodomontades et Rencontres es' 
paignolles que de longtemps je vous ay desdié, et promis 

l . Il y a deux rédactions du Discours des Rodomontades . La 
première en date, pour laquelle a été composée la dédicace à la 
reine Marguerite, qu'on peut lire en tête de notre premier volume 
(p. 5), occupe une partie du manuscrit 3273 du fonds français 
[olim. Béthune, n» 8776), et ne nous semble avoir été utilisée par 
aucun des précédents éditeurs. De la seconde rédaction, adoptés 
dans toutes les éditions, il existe un manuscrit possédé par la 
famille de Bourdeille , et dont le texte a été collationné par 
M. Monmerqué. Elle est beaucoup plus étendue que la première, 
mais offre cette particularité que Brantôme en a retranché la tra- 
duction qu'il avait faite des nombreux passages espagnols cités 

vu — 1 



2 DEDICACE. 

dernièrement lorsque j'eus l'honneur de vous faire la révé- 
rance à Usson, 

Je les ay toutes mises en leur langage, sans m'amuser 
à les traduire , autant par le commandement que m'en 
fistes, que parce que vous en parlez et entendez la langue 
aussi bien (|ue j'ai jamais veu la feu reyne d'Espaigne 
vostre sœur; car vostre gentil esprit comprend tout et 
n'ignore rien, comme despuis peu je l'ai encore mieux 
cogneu. 

Ce fust esté aussy autant de superfluité pour vous, mais 
non pour d'autres personnes qui sont novices en ceste 
langue, et leur fust esté un fort grand plaisir et commo- 
dité d'en faire une petite traduction ; car telles en pen- 

par lui. Ainsi qu'il le dit dans sa seconde dédicace à Marguerite 
(celle que nous reproduisons ici) il a opéré ces retranchements afin 
de se conformer au désir de la princesse qui connaissait assez la 
langue castillane pour être à même de se passer d'interprète. 
Tout en adoptant le texte de cette dernière rédaction, nous avons, 
conformément au manuscrit de la ])remière, inséré à la suite de 
chaque citation espagnole la traduction de Brantôme. 

Au commencement du manuscrit de la première rédaction, ma- 
nuscrit non pas écrit, mais corrigé de la main de Brantôme, on lit : 
« Ce recueil qui s'ensuit des Rodomontades espaignolles est dé- 
dié à notre reyne de France et Nm>arre pour en avoir été dési- 
reuse, ainsi que j'ay dit en la lettre que je luy ay escrite au 
commancement de mon premier livre. » Cette lettre est la pre- 
mière dédicace dont nous avons parlé plus haut. La seconde ne 
portant plus que les mots : A la reyne Marguerite, on voit qu'elle 
est postérieure au divorce de Henri IV, c'est-à-dire au mois de 
novembre 1^99. 

La prétention qu'affecte si souvent Brantôme de parier le 
« friand espagnol » est surtout visil)Ie dans les Rodomontades . 
Qu'elle pût être justifiée à l'époque de sa jeunesse, au moment 
de ses voyages au delà des Alpes et des Pyrénées, nous le croyons 
facilement. Mais il n'en était certainement plus de même vingt 
cinq ou trente ans après, quand il se mit à rédiger ses livres, et 



A LA REY-\E MARGUERITE. 3 

sent parler et cnteudrc bien la langue, qui s'y treuvent 
bien empescliées. Aussy je n'ay faict ce livre pour elles, 
que pour vous. 

Que s'il vous plaist, Madame, les vous faire lire, car 
vos beaux yeux ne sont dignes de porter leur belle veue 
sur chose si basse, je croy que vous y prendrez quelque 
plaisir; car il y a de la sériosité * et de la joyeuseté meslées 
ensemble; vous priant, Madame, de n'en faire part à per- 
sonne, uy les mettre en lumière ; car si elles vous agréent, 
j'en seray très ayse, ne désirant plaire à d'autres qu'à vous : 
sinon, et qu'y trouviez à redire, j'espère tant de vostre 
bonté généreuse que vous en couvrirez mes fautes, et en 
considérant qu'en pensant bien faire j'ay entrepris cet 
œuvre pour vous donner quelque plaisir. 

ce qui apparaissait déjà dans ses autres ouvrages est manifeste 
en celui-ci. Il suffit en effet d'en lire quelques pages pour s'a- 
percevoir, ce dont peut-être il ne se rendoit pas bien compte, 
qu'il avait alors à moitié oublié l'idiome dont la connaissance le 
rendait si fier. Sans parler de leur très-défectueuse orthographe , 
les textes espagnols qu'il sème partout avec tant de complaisance 
sont pleins d'incorrections et de fautes. Tantôt ce sont des mots 
qu'il forge de toutes pièces, ou des mots français ou italiens qu'il 
espagnolise à sa manière [leznrdos pour lagnrios, schenio dont il 
a fabriqué escuerno) ; tantôt l'italien et le castillan sont confondus : 
il écrit corne pour como^ che pour que, da pour de, in pour en, 
lo pour el, per pour por, sta pour esta^ etc. Parfois il lui arrive 
de se tromper dans le texte et dans la traduction. Ainsi (voyez 
p. 23), au lieu de hacia arriha (en haut), il écrit les mots hazia 
riha qui ne sont point espagnols, et la traduction qu'il en donne 
(par del.à l'eau) est un contre-sens et un non-sens. Plus loin (p. S5), 
il traduit con poca desadumhre (avec peu de chagrin) comme s'il 
y avait con algun peso (avec quelque poids) . Nous avons fait dis- 
paraître ces fautes grossières, et nous adi'essons ici tous nos re- 
mercîments à notre ami M. Roulin, bibliotliécaire de l'Institut, 
pour l'aide qu'il a bien voulu nous prêter en cette circonstance. 
\. Sériosité, chose sérieuse. 



4 DEDICACE. 

Que si vous en trouvez aucun, j'en seray d'autant plus 
glorieux et hardy de vous présenter tous les autres, des- 
quelz je vous en ay monstre les suscriptions, qui sont les 
pièces entières dont cestuy-cy en est l'eschantillon ; 
lequel je n'ay tant reniply de son subject que je n'en aye 
faict une bonne réserve dans les autres livres, non seu- 
lement en ce qui touche les Espaignols , mais les braves 
François vos subjects , qui , en beaux exploits et bien 
dire, ont surmonté tousjours toutes les autres nations du 
monde. 

Recevez donc. Madame, je vous supplie, ce livre qui 
vous est offert du meilleur de mon âme, ne pouvant mieux; 
et, comme dit FEspaignol : reciba Vuestra Magestad lo 
que yo offresco, que es lo poco que puedo por lo mucho que 
deseo, y le place dar tal lustre que, cohierto del nombre y 
bondad de Sua Majestad, saïga s in verguenza a sus pies *. 
Sur ce. Madame, je vous baise très-humblement les 
mains, et vous supplie me tenir toujours en qualité de 
vostre obéyssant subject, et très affectionné serviteur, 

BOURDEILLE, 

1 . Que Votre Majesté reçoive ce que je lui offre C'est peu en 
comparaison de ce que je désirerais ; mais qu'il lui plaise de don- 
ner tel lustre que, couvert du nom et de la bonté de S. M., il se 
mette à ses pieds sans honte. 



DISCOURS 

SUR 



LES RODOMONTADES. 



Il faut un peu parler des rodomontades espaignol- 
les^ car certes elles surpassent toutes les autres, de 
quelque nation que ce soit; d'autant qu'il faut con- 
fesser la nation espaignoUe brave, bravasche et val- 
leureuse, et fort prompte d'esprit, et de belles pa- 
rolles profférées à l'improviste. 

J'accommanceray donc lorsque le grand marquis 
de Pescayre, après la chasse des François hors de 
Testât de Milan, eut bravement forcé et pris la ville 
de Gênes, qui tenoit pour les François. Il ne faut 
demander quelles richesses il y avoit trouvées, et de 
combien l'armée espaignoUe s'en emplist; si bien 
que, quelques jours après, la mettant aux champs, il 
la trouva si chargée, embarrassée de bagages, de ca- 
réages^, mulles, mulletz et chevaux, que le marquis 
fut contraint de faire un bandon, pour casser cest 
embaratz, bagages et carréages, et empeschemens, 

1. Caréagey chariot; de l'espagnol carruage 



G RODO^ÏONTADES 

comme les nomme Caesar. Parquoy fut commandé 
que les capitaines de chasque bande n'eussent chas- 
cun que quatre chevaux pour soy, et deux pour 
l'alfier, et nul pour soldat qui fust sain_, mais ouy 
bien que les mallades en eussent chascun le leur pour 
les porter; encore falloit-il qu'ilz fussent visitez par 
les médecins pour voir s'ilz estoient vrayement mal- 
lades, et qu'ilz eussent tousjours sur eux leur pa- 
tente pour faire foy, signée et de son capitaine et de 
son médecin. 

Ce bandon fait, il y eut un capitaine nommé Vega, 
Grenadin , el quai , cou arrogancia mililar y con 
gesto y palabras desbaratadas de enujo, en un corillo 
de soldados, cornnienço , casi vazonando en publico 
j braçeando : que si hallava hombres semejaiites a 
si en aninio j juizio , que trabajaria de modo que 
lus soldados no tuviessen necessidad de aque lia patente ^ 
los quales siendo debilitados por lo sangre derramada 
en îantas batallas y victorias^ nierescian, por la 
honra de su Vfdor, no solainente ser llei>ados a ca- 
vallo^ mas en carros triumphales^ a manera de los 
antiguos consules y emperadores romanos en sus glo- 
rias y triuniplios. « Il y eut un caj)ilaine Vega, Grena- 
din, lequel avec une arrogance millitaire et gestes et 
paroUes braves et débordées de despit, commança 
à dire parmy quelque troupe de soldatz, et bravant et 
le publiant, que, s'il trouvoit gens semblables à luy 
en courage et en esprit et jugement, qu'il fairoit dire 
que les soldalz n'auroient besoing d'aucune patente, 
ïecux , disoit-il, lesquelz estans foibles et débilitez 
par tant de leur sang respandu en tant de batailles, 
méritoient pour l'honneur de leur valeur non seule- 



ESPAIGNOLLES. 7 

ment d'aller à cheval, mais sur des chariots trium- 
phans à la mode des anciens consulz et empereurs 
romains, en leur gloire et triumphesV » Voyez quelle 
brave superbité ! 

Moy, estant un jour au Louvre, je vis entrer deux 
soldatz espaignolz, braves et bien en poinct, et de 
fort belle façon. Je cogneuz aussitost qu'ilz estoient 
Espaignolz ; et d'autant que mon humeur a esté tous- 
jours de les aymer, les pratiquer et entretenir, comme 
certes parmy les gens de guerre il me semble n'estre 
point plus brave entretien que du soldat espaignol, 
car il triumphe de discourir de son art, je me mis à 
les accoster et araisonner en espaignol; car j'ay veu 
que j 'a vois ceste langue aussi famillière que la 
mienne, et telles gens sont fort aises quand ilz ren- 
contrent un estranger qui parle leur langage; et leur 
demandis d'où ilz venoient. Hz me respondirent : 
De Flandes, serior. — Y que nuevas?^ leur répli- 
qua y-je. — Non otras^ senoi\ me dirent-ilz, sino 
qiiando somos partidos, aj sejs dias, vinieron al prin- 
cipe de Parnia mil y dozientos humbres d^ armas de 
las ç/ejas companias de Napoles, las mas bra^'as de 
valor y de ca\>allos que salieron jamas ael rejno^ tan 
bien armados^ tan luzidos doro j de plata, tan bien 
ataviadus y emplumados de grandes j gentiles pana- 
chas, a manera de los antigaos soldados j legioneros 
romanos^ a los quales se pueden jgualar en todo : de 

1. Ce passage est tiré de Vallès, liv. III, ch. iv, f 80 : Del 
castigo que dio el marques de Pescara al capitan Vega, Granadino, 
porque avia amotinado parte del exercito. Brantôme a ajouté au 
texte les quatorze derniers mots, depuis a manera. 

2. De Flandre, monsieur. — Et quelles nouvelles? 



8 RODO:\IONTADES 

modo qiC agora la F landes fia a da tener, pues ques 
ta brai>a cavaUeria esta juntada en nueslra infante' 
n'a espaignola, que se puede dezir la flor de todas las 
otras nationes , sin gastar {digo yo) Chonra de los 
solda dos francezes^ qiCen cerdad bravos es tan. Mas 
adonde son los soldados espagnoles^ todos con razon 
deven callar^ corne Vuestra Merced lo puede bien saper , 
puesque los aveys pratiquados f tratados, comme yo 
lo cognosco en su trage y Jiablar soldadesco. « Autres 
nouvelles^ me dirent-ilz, n'y a point, sinon quand 
nous en sommes partis il y a six jours, sont arrivez 
au prince douze cens hommes d'armes des vieilles 
ordonnances du royaume de Naples qui sont les plus 
belles qui en sortirent jamais ; car ilz sont très bien 
montez sur de si bons chevaux et bien armez, tant 
luysans d'or et d'argent, tant bien en poinct et tant 
bien emplumez de grands et gentilz panaches à ma- 
nière des anciens soldatz et légionaires romains, aus- 
quelz on les peut accomparer en tout, de façon que 
la Flandre maintenant n'a que tenir, puisque si brave 
cavallerie est joincte avec nostre infanterie espaignolle, 
laquelle se peut dire la fleur de toutes autres nations, 
sans que je veuille toucher à l'honneur des soldatz 
François, lesquelz certes sont bons soldatz; mais là 
où sont les soldatz espaignolz, tous les autres doivent 
caler * et se taire devant eux, comme vous-mesmes le 
pouvez sçavoir puisque les avez pratiquez ainsi que 
je le puis cognoistre en votre façon et parler solda- 
desque. » 

Considérez, s'il vous plaist, où ces gens m'allèrent 

1. Caler, se taire. 



ESPAIG NULLES. 9 

faire et prendre leur comparaison ! Comme de vray, 
parmi ces belles antiquitez de Rome^ il n'y a rien 
encor de si beau à voir que ces braves légionnaires 
romains avec leurs habillemens de teste, tant couAcrts 
de plumes, les unes haussantes, les autres penchantes. 
Et si telle veue estoit agréable, elle estoit bien autant 
effroyable par la représentation des horribles testes 
et grandes gueules de lions, et autres bestes espou- 
vantables, qu'ils portoient naifves avec leurs peaux, 
ou faisoient engraver pour les représenter sur lesditz 
habillemens et casques. 

Par ce dire de ce soldat, vous voyez, et par ceste 
rodomontade précédente', comme les Espaignolz se 
sont donnez et asseurez de tout temps la gloire d'estre 
les meilleurs de toutes nations. Et certes ilz ont 
raison d'avoir ceste opinion et créance; car les effectz 
s'en sont ensuivys. 

Ce sont esté eux qui despuis cent à six vingtz ans 
en sça ont conquis par leur valeur et vertu les Indes 
occidentalles et orientales, qui sont tout un monde 
complet. 

Ce sont esté eux qui nous ont tant de fois com- 
batuz, batuz et rebatuz, au royaume de Naples, et 
puis nous en ont chassez. 

Ce sont esté eux qui en ont tout de mesme fait 
en l'estat de Milan , qui nous avoit cousté tant de 
sang et de moyens pour l'avoir, et nous en ont frus- 
tré en nous ostant nostre ancien patrimoine. 

Ce sont esté eux qui, non contans de ces biens 

1. Les quatorze lignes qui précèdent manquent dans le ma- 
nuscrit. 



dO RODOMONTADES 

ravis à nous, ont passé en Flandres, et venus en 
France pour essayer à nous chasser de nos fouyers , 
mais_, ne pouvant, nous ont fait de grands maux, 
nous ont pris de nos villes, nous ont donné des ba- 
tailles et gaignées sur nous, et nous ont faict mourir 
je ne sçay combien de cent mill' hommes : aussi 
leur en avons-nous bien fait mourir des leurs. 

Ce sont esté eux qui sont venus au bout * des Alle- 
mans, et leur ont mis le joug en la guerre d'AUe- 
maigne, chose non encores ouye ny veue ni faite dès' 
le grand Jules Caesar, ny des autres grands empereurs 
romains. 

Ce sont esté eux qui, suivant la devise de leur 
grand empereur Charles, de passer plus oiiltre ^ ont 
traversé les mers, ont donné dans l'Affrique, pris 
leur principalle ville et forteresse, Tunis et la Col- 
lette. 

Ce sont esté eux qui ont passé en Barbarie, ont 
pris le royaume d'Oran, les villes d'Afïrique et de 
Tripoly, Belys et son Pignon, et qui eussent fait 
d'avantage sans le barbare élément de mer et de ciel, 
non pas plus doux ny piteux que l'autre, qui les em- 
pescha soubz leur empereur, ostant occasion de ne 
prendre le royaume d'Alger, qui estoit emporté , ne 
faut point doubter, si ces deux ellémens tant soit 
peu eussent voulu favoriser et incliner à ses entre- 
prises. 

Ce sont esté ceux lesquelz, par petites poignées 
des gens enclos dans les citadelles, rocques et clias- 
teaux, tiennent et ont tenu en bride, et ont donné 

1. Au bout, à bout. — 2. Dès, depuis. 



ESPAIGNOLLES. 11 

les loix auv potentatz d'Italie et au>: estalz de Flan- 
dres, et en plusieurs endroictz de la chrestienté jus- 
ques à la Barbarie, Morée et autres païs infidelles, 
voire jusques en la Transilvanie , soubz ce brave 
Castaldo ', et Hongrie et Boème. 

Ce sont esté eux lesquelz l'empereur Cbarles, au 
plus ibrt de ses affaires et combatz, quand il s'en 
voyoit entourné* seullement de quatre ou cinq mille, 
se tenoit du tout invincible, et hasardoit et sa per- 
sonne et son empire, et tous ses biens soubz leur 
valleur seullement; et disoit souvant que la summa 
de sus gnerrns era puesla en las meckas encendidas 
de sus harquebuzerjs espaignolles , « que le plus grand 
effect de ses guerres cstoit mis et fondé sur les 
mesches allumées de ses harquebusiers espaignolz. » 
Car certainement, de ce temps, ilz en ont emporté 
le prix, et si nous en ont apris l'art et les premières 
leçons; car avant eux^ nous n'usions que d'arbalestes, 
et n'avions pas l'esprit de nous accommoder et apro- 
prier des liarquebuz. 

Ce sont esté eux qui, en nostre temps et à nos 
veues, ont remis, soubz la conduicte de ce grand 
duc d'Albe, qu'ilz appelloient leur père, en un tour 
de miain, toute la Flandres rebellée à leur seigneur. 

Ce sont esté eux desquelz environ mille à douze 
cens, en ceste miesmes guerre, en Zellande', Iraver- 
sarent un bras de mer d'un quart de lieu large, 

1. Jean-Baptiste Castaldo, mestre de camp général de l'armée 
impériale dans la guerre des protestants. 

2. Entourné, entouré. 

3. En 1575. Voyez Strada, liv. VIII. 



12 RODOMONTADES 

estant basse, sans autres armes que leurs espées qu'ilz 
tenoient en leur bouche, allarent deffaire environ 
quatre ou cinq mille Zellandois de commune *, qui 
les attandoient sur le bord de propos dellibéré| et 
les mirent tous en pièces. Grand miracle de main, 
certes ! 

Ce sont esté ceux là qui aydarent dom Joan d'Aus- 
trie à gaigner ceste belle et signalée bataille d'Éle- 
panlhe. Ce sont ceux là encores qui, avec ce grand 
capitaine le prince de Parme , ont fait trembler 
toute la France, et longtemps tenue en allarme. 

Ce sont esté ceux pour lesquelz ce grand et mesme 
empereur Charles s'humilia à l'Espaigne, lorsqu'estant 
party par mer de Flandres, pour y aller finir ces 
jours convertis , s'estant désembarqué à Larede *, 
port vers Biscaye et y prist terre, on dict qu'il s'age- 
noilla aussitost, et remercia Dieu de ce qu'à ses der- 
niers jours il luy avoit fait ceste grâce de pouvoir 
encor revoir ce pais, lequel par dessus tous autres il 
avoit aymé, pour luy avoir aydé à estre parvenu à 
l'empire, et à une si haute grandeur qu'il avoit heu 
en son temps , attribuant, après Dieu, à la nation 
espaignolle toutes ses victoires et triumphes; et prof- 
féra ces parolles' : Dios os salue y guarde^ o mi que- 
rida madré. Como desnudo soj salldo del ^ientre de 

1. De gens du pays. 

2. Laredo, à 48 kilomètres O. de Bilbao. 

3. Le texte espagnol, qui devait se trouver sur un feuillet sé- 
paré, manque dans le manuscrit. On lit en marge de la main de 
Brantôme : Faut mètre V hespagnol advant le françoys. Ce texte 
est, du reste, de la façon de Brantôme qui a traduit à peu près 
le récit de Strada, liv. i. — Cf. de Thou, liv. XVI. 



ESPAIGNOLLES. 13 

mi madré ^ y como desnudo tan bien me i^uelvo a ti, 
como a mi segunda madré, a la quai, en favor de tan 
grandes merecimientos que yo he recebido de ti, no 
podiendo par ahora^ ni mas, ni mejor, yo le hago un 
présente de este pobre cuerpo enfermo, y de estos po- 
bres huesos secos y debilUados, a O ma très-chère et 
désirée mère. Dieu te sauve et garde ! Comme nud 
je suis sorty du ventre de ma mère, ainsi comme 
nud je retourne vers toy. comme à ma seconde 
mère, et en récompanse de plusieurs mérites que tu 
as usé envers moy, ne pouvant mieux pour à cest' 
heure, je te donne ce mien corps malladif et mes os 
foibles et débilles. » 

Ainsi, ayant parlé les larmes aux yeux, il salue 
très-courtoisement tous les seigneurs qui estoient 
venus au devant de luy ; et, s'aclieminant peu à peu 
par terre à son monastère, il passa à Vailledolid ^, où 
il veid son pettit-filz et filleul, Charles le prince d'Es- 
paigne, à qui il fit de fort belles leçons pour ensuivre 
ses prédécesseurs. Considérez, s'il vous plaist, l'hu- 
miliation de ce grand empereur, luy qui, en son 
temps, avoit creu, par manière de dire, que la terre 
n'estoit pas assez digne de le porter, s'agenouiller à 
elle ! Hélas ! il ne l'eust pas fait, si la vieillesse, la 
malladie et l'indisposition , qui font humillier les 
plus orgueilleux, ne luy ^ eussent poussé. 

Ce sont esté ceux, et sont encor, par lesquelz le 
grand roy d'Espaigne donne terreur à tous ses enne- 
mis, soyent cachez, soient descouvertz, que quand 
on parle qu'il y a en son armée seuUement huict 

1. Vailledolid^ Valladolid. — 2. Luj, l'y. 



14 RODOMONTADES 

miir Espaignolz natiirelz, on s'oste de là, et fait-on 
place. 

Et, ce qui est plus à remarquer en toutes ses belles 
factions, c'est qu'ilz n'y sont allez, ny ne les ont 
exploictées par des montaignes, grands monceaux et 
monces ^ d'hommes, mais par de petites troupes; car 
il ne s'est jamais trouvé dix mill' Espaignolz naturelz 
tout à un coup ensemble, que la plus grande ne 
montoit pas à plus de huict à neuf mille; desquelz, 
en quelques combatz désastreux pour eux et batailles 
infortunées, quelque grand carnage qui ait esté, ja- 
mais on n'a veu, ny leu, ny ouy qu'on ait trouvé 
estenduz mortz sur la place trois mill' Espaignolz, 
et n'en desplaise aux batailles de Ravanne et de Sé- 
rizoUes, assez malencontreuses et sanglantes pour 
eux , certes. Il en mourut près de trois mille à 
Saincte-Maure en Dalmatie, assiégez des Turcz ; mais 
ce fut par une longueur de siège, par une grande 
fatigue et famine du dedans, et par faute de secours, 
après avoir fait si bien; mais pour le coup de miain, 
il en mourut peu, je dis en combatant. Au^ siège et 
prise de Castromoro, il en mourut aussi force, fust 
ou du fil de l'espée ou à la cadène. Au siège de Metz, 
il en mourut aussi une grand' quantité; mais le ciel 
leur fit bien autant de mal que les hommes; si bien 
que l'on dit que l'empereur Charles estant devant, 
et ayant demeuré environ quinze jours dans son lict, 
mallade de ses gouttes, sans visiter ses tranchées, et 
s'estant levé pour les voir, et recogneu la batterie et 

d. Monces ou mouces (mot douteux), masses. 
2. Cette phrase manque dans le manuscrit. 



ESPAIGNOLLES. i b 

les bresches qui avoient esté faites, s'estonnaiit et 
bien fasché , il se mit à dire assez haut : Y como no 
se entra alla dentvo ? Ha ! bien veo fo que no tengo 
mas hombres. « Et comment ne s'entre-il point léans? 
Ha ! je vois bien que je n'ay plus d'hommes. » Il y 
eut quelques soldatz là prësens qui ouvrent cela ; et, 
fort àischez de telles parolles, respondirent : Sacra 
Magestadj no os quexays de nosotros. Si, teneis aun 
algunos hombres y de los bra\'os ; mas no podemos 
combaiir el cielo corne los hombres. « Sacrée Majesté, 
ne vous plaignez point de nous autres. Si_, vous 
avez encore des hommes et des bons ; mais nous ne 
pouvons pas combatre les cieux comme les hom- 
mes. » L'empereur, les regardant en pitié, haussant 
les espaulles, dist seuUement : Es verdad; Dios es 
mas poderoso que nosotros ^ ; et leur fit donner le 
vin. 

Mais de quoy m'amusè-je tant à escrire la louange 
de ces braves hommes, veu que d'eux-mesmes ilz le 
sçavent publier, à mon advis, et ne les cachent nul- 
lement; car, si leurs beaux faitz s'estandent seuUe- 
ment d'mi doigt, ilz les r'allongent de la coudée. Hz 
ont raison; aussi, à bien faire bien dire. Et si j'ay 
veu remarquer à des grands personnages et capi- 
taines que peu souvant eux , estans en troupes, ont 
fally de leur devoir et valleur, sinon dernièrement à 
la prise de la Gollette, faite par l'Ochaly, qu'il prist 
en trente un jour, comme l'Espaignol l'avoit gardée 
trente un an; en quoy l'Ochaly avant qu'y aller le 
dist au Grand-Seigneur : qu'il la prendroit en autant 

1 . C'est la vérité ; Dieu est plus puissant que nous. 



16 RODOMONTADES 

de jours comme on l'avoit gardée d'années, qui es- 
toient trente une (j'en fais le discours ailleurs*), à 
quoy il ne faillit. Mais certes les Espaignolz pour le 
coup y eurent un grand blasme, et oftançarent gran- 
dement leur belle et antique valeur et réputation; 
car tout à coup sortii^ent de la garnison quatre cens 
Espaignolz (c'estoyt trop), qui s'allarent jetter dans le 
camp de l'Ochaly, et se reniarent. Et ne tiens ce 
conte de moy, mais de feu M. de Savoye (et qu'il 
est assez commun aussi), car luy estant à Lion, ayant 
accompaigné le roy à son retour de Poulloigne, nous 
l'estant allé voir un jour, M. d'Estrosse et moy, et 
luy ayant demandé des nouvelles de la Collette, car 
en ceste saison ell'estoit assiégée, il nous dist : « Ve- 
« nez vous -en demain au matin disner avec moy 
« vous deux, etdisneronsà part tous seulz ensemble. 
« J'attans mon courrier, qui sans faillir viendra à ce 
« soir ou ceste nuict; et je vous en diray. » L'en- 
demain nous n'y fallismes , qui nous conta la prise, 
et la faute grande de ces Espaignolz ainsi retirez de 
leur devoir et réputation; dont il en estoit très des- 
pit : et dist que les soldatz espaignolz en une si 
grande multitude n'avoient erré jamais, ny fait telle 
veillaquerie^ que celle-là, et qu'ilz faisoient grand 
tort à leurs compaignons; et pour une telle si énorme 
faute, il ne falloit blasmer le reste, car ilz avoient 
toujours si bien fait en toutes partz qu'ilz avoient 
esté, qu'à jamais ilz méritoient un' éternelle gloire ; 
et que, de ce que de ses yeux il avoit veu, il ne 

i. Voyez tome II, p. 60, 61. 

2. Ve illaquer ie, coquinerie; de l'espagnol bellaqueria. 



ESPAIGNOLLES. i 7 

pouvoit dire autrement : que c'estoient les meilleurs 
soldatz du monde, et plus dignes pour la guerre et 
pour en porter mieux toutes les fatigues : et allégua 
qu'à la guerre d'Allemaigne il veid huict cens soldatz 
espaignolz deffaire douze cens chevaux en campai- 
gne et plaine raze; cela se lit aussy. 

Je n'aurois jamais fait si je voulois par trop m'ar- 
rester sur les vertuz et les louanges de ces gens-là. 
Je retourne à mon pris fait de leurs rodomon- 
tades. 

Lorsque nous autres François fusmes à Malte pour 
le secourir, le roy d'Espaigne, comme bon catholiq 
et brave prince certes , y envoya neuf à dix mill' 
hommes de guerre pour le secours, soubz la con- 
duicte du marquis de Pescayre, dernier mort*, brave 
et gentil seigneur, nostre capitaine général, et tenant 
fort de ses prédécesseurs. Je vins à demander à un 
soldat espaignol qui me parressoit gallant par dessus 
les autres : Seiîor, de quantos soldados esta compuesta 
esta armada ? — Seiîor j me respondit-il, fo le dire : 
ay très milt Italianos ^ très mil Tedescos, j seys mil 
soldados. « De combien de soldatz est composée 
ceste armée? — Je vous diray, me respondit-il. Il 
y a trois mill'Italiens, trois mille Tudesques et six 
mille soldatz. » Voyez un peu et considérez quelle 
responce; car les Italiens et Tudesques, il ne les conte 
poinct pour soldatz ; mais les Espaignolz, il les com- 
prend et les nomme pour soldatz. Quelle gloire pour 
eux, et quel mespris pour les autres! Si est-ce que 

\ . François-Ferdinand d'Avalos , marquis de Pescalre , mort 
en 1S71. 

VII — 2 



iS RODOMONTADES 

les Italiens leur firent la honte toute entière à ceste 
expédition de la Collette ; car^ estans ressarrez dans 
un fort tout auprès^ qui avoit esté fait à la haste, et 
commandez par Pagan Dorio et Gabrio Cervellon, 
et eux pouvant estre de cinq à six mille, tindrent 
bon, longtemps après la Gollette prise_, et combati- 
rent très bien, et y acquirent un grand honneur, ainsi 
que monseigneur de Savoye nous conta , et que ce , 
seul coup les pouvoit advanjtager sur les Espaignolz 
et non jamais d'autres. Cela disoit-il fort à la gloire 
desdictz Espaignolz; disant et affermant que les Ita- 
liens ne les avoient jamais surpassez que ce coup ; 
mais ouy bien les Espaignolz, les Italiens en mill' 
endroitz. 

Sur quoy il nous fit un conte qu'il tenoit d'aucuns 
vieux capitaines, que, lorsqu'il fallut à Anthoyne de 
Lève de s'aller jetter dans Pavie, que le roy Fran- 
çois P"" alloit assiéger, il demanda surtout à M. de 
Bourbon, à Charles de L'Aunoy et au marquis de 
Pescaire, que sa garnison fust complette et parfaite 
du tout des bandes espaignolles; mais on ne luy oc- 
troya que quatre cens Espaignolz, et le reste Tudes- 
ques et Italiens; et mesmes les capitaines et soldatz 
espaignolz luy reffusarent à plat qu'ilz n'y iroient 
point, encor qu'il fust fort aymé et cogneu d'eux; car, 
disoient-ilz, que las companias espanolas en ningwia 
mariera déviait repartir par gua.rdias de ciiidad ; si 
noj que devian ser adjuntadas en un cuerpo de orden 
invencible, gar dadas par las cosas inciertaSy difficiles 
y escahrosas de la guerra. « Que les compaignies 
espaignolles en nulle façon ne dévoient se despartir 
ny desjoindre pour la garde d'une ville, mais qu'elles 



ESPAIGNOLLES. i 9 

devroient oslre tousjours joiiictes enseml^le en un 
corps d'un ordre invincible, grand et d'estime, pour 
remédier tout à coup aux causes incertaines, difii- 
culteuses et escalabreiisos de la cuerre. » 

C'est bien se louer cela; mais aussi ilz avoicnl 
raison; car, tant que ce corps de soldatz espaignolz 
a esté bien ferme, sollide et bien joinct enseml^le, 
ilz s'en sont bien faitz acroire; et mesmes cest(^ fois 
là, car ilz furent le principal gain de la l)ataillc de 
Pavie, conduictz par leur brave marquis do Pcscayre, 
Aussi, lorsqu'il eut fait rompre le parc, et qu'ilz 
commençarent à parrestre dans le cliamp de bataille, 
ilz commençarent tous à crier : ^qiu esta el marques 
con sus Espanoles. « Icy est le marquis avec ses Es- 
paignolz. » 

Aussi eux et luy se raportoient si bien ensemble 
en toutes façons, que jamais ilz n'ont esté batuz en- 
semble, tant leurs créances des uns et des autres se 
correspondoient; si bien qu'ilz ne se contredisoient 
en rien quand falloit quelque chose de beau. Si que 
souvant , estans près à se mutiner j^our leurs payes, 
aussitost qu'il les avoit arraisonnez le moings du 
monde ilz estoient aussitost gaignez : mesmes qu'un 
jour, les voulant mener à une entreprise en Testât 
de Milan contre nous, et aucuns se mutinant, et de- 
mandans deux payes avecques les Tudesques qui en 
demandoient de mesmes, M. le marquis ne leur 
ayant dit que ce seul mot : qu'il ne s'atlandoit nul- 
lement d'eux ny de leur brave courage, aucun refTas 
mesmes, non pas seulement para hazer tremar la 
Italia y la Francia, mas para porter Icyes : « non 
seulement pour faire trembler l'Italie et la France, 



20 RODOMOXTA.DES 

mais pour leur imposer loix ; » soudain tous d'une 
voix se meirent à crier : Famos, vamos adoucie qui- 
sierèdes; que los soldados espanoles no van a la gnerra 
comme ohreros^ segiin el uso de los soldados mercena- 
rlos^ si no a ganar gloria, triumphos y victorias y ré- 
putation. « Allons, allons où vous voudrez; que les 
soldatz espaignolz ne vont point à la guerre comme 
manouvriers et selon l'usance des soldatz merce- 
naires, mais pour gaigner gloires, triumphes, victoires 
et réputation. » 

Parlons un peu d'aucuns particuliers. 

Je vis à la court de Madric un brave soldat qui 
avoit une très belle façon. Il estoit Gascon, mais fort 
espaignollisé, et nourry de longue main parmy les 
bandes espaignolles, et s'estoit desbandé de sa com- 
paignée pour quelques affaires qu'il avoit à la court, 
ce me disoit-il : et, le voyant ordinairement se pour- 
mener dans la court et parmy la ville sans espée, je 
luy demandis pourquoy il ne portoit point d'espée, 
luy qui estoit soldat. Il me respondit en espaignol : 
Sehor^ jo tengo miedo de la justicia, porque mi es- 
pada esta tan carnicera , qua cada passo me daria 
priessa de sacarla fuera; y, sa cada una çez, no haria 
otra cosa que carne y sangre. « Monsieur, j'ay peur 
delà justice, d'autant que mon espée est tant car- 
nassière qu'à chaque pas elle me presseroit de la ti- 
rer, et estant une fois tirée, elle ne fairoit autre chose 
que chair et sang. » 

Celluy là n'est pas mauvais, et l'espée encor plus 
mauvaise. 

Aux premières guerres civilles, que nous tenions 
Orléans assiégé, un jour que nous passions par le 



ESPAIGXOLLES. 21 

Cartier des Espaignolz'^ M. de Maisonfleur, qui estoit 
un fort gallant et gentil cavailler, et moy, nous vis- 
mes un soldat espaignol qui avoit un débat avec une 
paouATC femme revanderesse d'harans, et y avoit 
plus de crieries entre luy et elle^ que vous eussiez dit 
qu'il estoit question d'une grand' somme : enfin, 
c'estoit pour deux harans blancs, si bien qu'il vou- 
loit fraper la paouvre femme. Maisonfleur, se voulant 
faire de feste, s'advança pour luy en dire un mot 
de remontrance. Luy, regardant dédaigneusement 
Maisonfleur, ne luy dist autre chose, sinon : Pues, 
(juien sois , vos que hahlays * ? Maisonfleur, qui par- 
loit fort bon espaignol, respondit : Yo soy capltan^. 
L'autre luy répliqua, après avoir songé un peu en 
soy et regardé en terre : Pues^ vaynse a todos los 
diahlos con sus capitanerias, y no me digais iiada'*\ 
et passe oultre. Maisonfleur demeure estonné, et non 
pourtant sans en faire collère face, mais riante ; car 
moy je luy dis aussitost : « Par Dieu ! il la vous a 
« donné belle, et vous a faict vostre compte preste- 
« ment en trois jetions. Il n'a pas fait grand cas de 
« vostre quallité. Aussi estiez-vous bien à loysir' de 
(f vouloir, vous François, entreprendre de corriger 
« un soldat espaignol en son cartier ! » 

Je vis une fois à Crémonne un soldat espaignol de 
fort belle façon, qui ne portoit point d'espée par la 

\. Il y avait dans l'armée royale un corps de troupes espa- 
gnoles qui avait combattu à Dreux. 

2. Qui êtes-vous donc, vous qui parlez ? — 3. Je suis capitaine. 

4. Eh! bien, allez à tous les diables avec vos capitaineries, et 
ne me dites rien. 

5. Etre bien à loisir, avoir du temps à perdre. 



2-2 RODOMONTADES 

rue; et ainsi que nous nous vinmes arraisonner, je 
luy demande pourquoy il n'en portoit, et si la justice 
de la ville le luy avoit pioîiibë; il me respondit : 
No y seiior ; la justicia d'esta ciudad no ha que ver 
sabra mj, porque soy soldado viejo seiialado, j en 
campa ni as bien adventajada ; mas, ja niesmo me say 
ardenada la pragmalica , porque soy fan presto de 
manOj que par el menar çiento que me passa por las 
arejas, jo lue go bueho, f saco la nianoa Vespada, j 
la primera que se me tapa muere a su nialhara, came 
qaatro a cinque vezes me a acontescida assy par las 
calles me passeando ; de manera que, par no caer en 
las manos de nuestro argus il, y en peligra de vida, 
ht Itecha vaiO a Bios de na traer mas espada , sina 
quando vamos a la guérira, a entramas en guardia. 
« Non, la justice n'a que voir sur moy, car je suis 
vieux soldat et signalé, et de compaignie, et bien ad- 
vantagé ; mais je me suis moy-mesme fait l'ordon- 
nance de n'en porter_, parce que je suis si prompt de 
la main que pour le moindre vent qui me passe par 
les oreilles, je me tourne, je sacque' la main à l'espée, 
de sorte que le premier que je rencontre_, je le tue, 
comme cinq ou six fois, cela m'est arrivé me pour- 
menant par les rues; si bien que pour ne tumber 
plus entre les mains de nostre prévostde camp et en 
péril de ma vie, j'ay fait veu à Dieu de ne porter 
jamais espée, sinon pour entrer en garde et aller à la 
guerre. y> 

Ln soldat canarien, de l'isle des Canaries, mais 

i . Sacquer, tirer du fourreau, dégainer, — Brantôme a donné 
ici à ce verbe le sens de l'espagnol sacar. 



ESPAIGNOLLES. 23 

pourtant espaignoUisé et affiné ' par les bandes espai- 
gnolles, allant en un assaut, son capitaine le voyant 
pasle et tremblant, luy reprocha qu'il trembloit et 
qu'il avoit peur. Il luy respondit d'une l)elle asseu- 
rance : Trernen las carnes, parque coino hurnanas y 
sensibles el my hva\'0^ v'alieiite ^ y deiermiiiado co- 
raçon Ids lleva y las trae al postrero passa ^ doncle mas 
no han de boher. « Certes, mes chairs tremblent, d'au- 
tant que^ comme humaines et sensitives_, mon brave 
et vaillant courage et déterminé les porte, les traîne 
au dernier pas de la mort, dont jamais plus ne re- 
tourneront. » Ce soldat étoit bien dissemblable à 
plusieurs qui font bonne mine allans aux combatz, 
mais dans l'àme ilz tremblent. 

Un autre soldat en menassant un autre, luy dist : 
Si yo te torno^ yo te echare tan alto, che mas presto 
sentiras la muer te que la cayda. « Si je vous prens, 
je vous jetteray si haut en l'air que vous sentirez 
plus tost la mort que la cheute. » 

L'autre disoit bien mieux : Que de tantos Moros 
que matavUj les cortava las cabezzas, y pues las 
ecliava tan alto, que antes que bohnessen, K>enian 
medio conudas de moscas. « Que de tant de Mores 
qu'il tuoit, il leur coupoit les testes et puis les jet- 
toit si haut dans le ciel qu'avant que descendre elles 
étoient à demy mangées des mousches. » 

Un autre louoit encore sa force d'autre façon : En 
tamando un hombre , dandale un punta pie, lo em- 
hiare dos o très legas hacia arriba; y antes che buelva^ 
quiero que quede un anno. « En prenant un homme 

1. Affiné, perfectionné, achevé; de l'espagnol afinado. 



24 RODOMONTADES 

et luy donnant du pied tant seullement , je l'en- 
voyerai deux ou trois lieux par delà l'eau, et avant 
qu'il tourne, je veux qu'il soit plus d'un an après à 
venir. » Pensez qu'il l'eust si bien endormy de sa 
boutade, qu'il luy eust falu autant de temps à s'é- 
veiller et se remettre. 

Geste force n'est pas moins grande que l'autre qui 
dist après la battaille d'Elépante : En la hatalla 
d Elepaniho^ con don Juan estando en su real, en\>es- 
timos con la galera real del Turco; yo no meti gran 
fuerça en mi braço, yo tire con mi montante una 
pequeha cuchillada^ che fue tan hazia al fondo de 
la mary que profondio tinfierno^ y co^i la punta de 
nariz a Pluton. « En la bataille d'Elépanthe avec don 
Joan, moy estant en sa réalle, nous envestîmes la 
réalle turquesque. Je ne mis pas pour cela grand 
force en mon bras autrement, mais avec un montant 
que je tiray d'une petite couchillade ^, elle alla si ad- 
vant dans le fond de la mer, qu'elle profFondit l'en- 
fer où là j'accueilly et coupé la poincte de la naze* à 
Pluton. » 

Taisons ces ridicules et fauces rodomontades, et 
parlons d'une vraye et de fait. Du temps de nos 
guerres de Lombardie, que les impérialistes avoient 
assiégé, soubz Prospero Columno, le chasteau de 
Milan, M. de l'Autreq vint de dehors pour donner 
secours; et ce fut lors que ledit Prospero fit ce beau 
traict pour l'empescher, dont j'ay parlé ailleurs fai- 



\ . Voici la traduction exacte de la phrase espagnole : « Je tirai 
avec mon espadon {montante) une petite estocade [cuchillada). 
2. Naze, nez. 



ESPAIGNOLLES. 25 

sant mention de luy* : et, ne pouvant, se campa 
devant, faisant quelque forme de forcer la tranchée 
de l'ennemy, ce qu'il ne fit. Cependant qu'il demeu- 
ra là campé devant l'ennemy, estant en soucy de 
prendre langue de l'ennemy, duquel il n'en avoit 
aucune, il fut fait cas audit Prospero qu'il y avoit là 
parmy les bandes espaignolles un soldat espaignol 
qui s'appelloit Lobo^, qui estoit le meilleur ingambe 
et le plus grand courreur qu'on sceust voir; car, 
ayant un mouton sur ses espauUes, il eust couru 
contre le meilleur courreur quiconque fust, sans au- 
cune charge. Cela pleust audit Prospero; et, pour 
ce, l'ayant envoyé quérir, luy déclaire le service qu'il 
désiroit tirer de luy pour le service de l'empereur, et 
qu'il falloit qu'il essayast avec ses bonnes jambes 
sçavoir ce que l'ennemy faisoit. Soudain Lobo luy 
promit qu'il fairoit merveilles, et pour ce prist avec 
luy un sien compaignon d'armes, gentil soldat espai- 
gnol, bien ingambe aussi comme luy, et surtout fort 
adextre et prompt à charger son harquebuz et à tirer 
un'arquebusade. Ledit Lobo va près du camp de 
l'ennemy, de nuict, et là rencontre en sentinelle per- 
due un grand et démesuré advanturier françois, qui 
avoit demandé : Qui ua là ? I^obo soudain à luy, et 
le saisit, et le charge sur ses espaulles comme un 
mouton, et soudain reprend sa routte vers son camp, 
et s'y retire avec l'excorte de son compaignon, qui 
tira trois fois [si bien] qu'il arrive seurement avec sa 



1. Voyez tome I, p. 147. 

2. Non pas Lobo, mais Lupon, suivant Vallès (f°' 60 v° et 61), 
d'où Brantôme a tiré son récit. 



26 RODOMONTADES 

charge au sieur Prospero_, qui, le voyant arriver, se 
mit à rire, et tous les capitaines, d'un tel exploit, 
bien admirable certes. Et ayant interrogé l'adventu- 
rier, prist telle langue et advis qu'il peut de luy; 
après le renvoya à son camp sans luy mal faire, et fit 
bien récompenser Lobo et son compaignon. Yoylà 
une belle force d'homme et une belle dextérité, et 
de son compaignon et tout. Geste rodomontade vaut 
bien autant que les autres de parolles. Voylà de ter- 
ribles forces ! J'aymerois autant ouyr parler des forces 
d'Hercules , ou bien du rynocéros de l'amphitéâtre , 
de Martial, qui se jouoit d'un taureau comme d'une 
pellotte, et qui le jettoit aussi haut, ainsi que le por- 
tent les vers : 

Quantus erat cornu cui pila taurus erat *. 

Un autre, ayant querelle contre un autre, alloit 
disant partout : Conoceis un tal , o es sa aniigo ? 
Ruega Bios por el, porque tîene pendencias conmigo. 
« Connoissez-vous un tel, ou est-il votre amy ? Priez 
Dieu pour luy, car il a querelle avec moy. » 

Comme l'autre qui disoit : Estas son mis misas 
que hazer acuchilladas ^ y matar hombres, j que- 
brar las muelas a una puta. « Ce sont mes messes, 
que de faire à coups d'espée et de tuer gens, et rom- 
pre les maschoires à une putain. » Ce dernier est 
une grande vaillance ! 

Lorsque l'empereur passa par France, il y eust un 

1 . Quelle force dans sa corne pour laquelle un taureau n'é- 
tait qu'une balle! — Voyez Martial, liv. I, epig. XI de Rhino- 
cerote. 



ESPAIGNOLLES. 27 

capitaine Espaignol avec luy, qui, voyant entrer un 
jour le clievallier d'Ambres \ bravasche autant ou plus 
comme luy, et avec cela très-vaillant, il vint deman- 
der à un autre : Senur, este ca^allero es tan vallente 
cornes bravo? « Ce cavailler est-il autant vaillant 
comme il fait du brave? » Et luy estant respondu 
qu'ov : Juro a Bios, dunque que se puede jgualar a 
rni. « Il se peut parangonner à moy. » 

Ce chevailler d'Ambres, ayant entendu ceste pa- 
roUe, vouloit fort s'aller esprouver contre luy, sans 
la deffance que le roy avait fait de ne quereller au- 
cun Espaignol. M. de Bussi avoit cela, que s'il fust 
venu à la court quelque brave nouveau, de le que- 
reller et se battre contre luy. 

Un autre soldat espaignol disoit : Yo harto tengo 
que hazer en consolar esta iny espada, que no se 
quexe de mi j désespère , parque ha tantos dias que la 
hago holgar^ j que no saca fruto de sus ennemigos . 
« J'ay beaucoup à faire de consoller mon espée qu'elle 
ne se plaigne de moy et ne se désespère de quoy je 
ne l'ay faite esbattre si longtemps, sans tirer quelque 
fruict de ses ennemis. » Voylà une bonne espée, et 
aussi bonne que de l'autre, qui disoit de la sienne 
en la tirant à demy : O espada^ si supiesses hablar, 
dizierades quantos hombres matast.es. « O espée , si 
vous sçaviez parler, vous diriez combien d'hommes 
vous avez tuez. » 

Un autre que l'on louoit devant luy, il dist : No 
ay necessidad de contar my valores y virtudes, que 
todo el muiido las sabe. « Il n'est point besoing de 

1 . Probablement François de Voisins, bax^on d'Ambres. 



28 RODOMONTADES 

conter mes valeurs et vertiiz, car tout le monde les 
sçait. » 

Un autre qui contant ses vaillantises, disoit : En 
Scicilia he muerto dos snltendores, in Sarde^na tres^ 
in Napoles dos^ j très en Lombardia ; de inanera que, 
segun buena cuenta, son diez. Pues no los escriçij 
mas pero acuerdome bien dellos^ porque tengo exce- 
lente memoria, de manera que no se habla d'olro que 
de mj virtud, de my gesto j hazaiïas, que me hazen 
tenter de los hombres y amnr de las niugeres , de ma- 
nera que passeando por las calles todas tiravaîi mi 
muchacho por la cappa^ y entendia ellas como por 
detras le pedian : « Quien es este cavalier o tan bra- 
vo^ f dispues to, y hermoso? Es este don Juan de 
Mandozza ? No, respondia el muchacho^ sino su her- 
mano. » Y ellas respondian : (( Mira como se assen 
tan bien los cabellos j la barba. O quan valerosas son 
las que alcançan su amor ! » F entrambas rogavan 
mi muchacho que tuniesse forma comU entrasse en sus 
casas : de tal suerte que las tengo importunas de me 
tanto rogar y amar, porque para complir sus ruegosj 
empedo mis negotios y mis guerras. « En Scicile j'ay 
tué deux volleurs ou brigands; en Sardaigne trois; 
au royaume de Naples deux, et trois en Lombardie; 
de mode que pour bon conte sont dix, non pas que 
je les aye pourtant escritz mais il m'en souvient 
bien^ car j'ay une fort excellente mémoire; de sorte 
qu'il ne se parle d'autre chose en ceste ville, sinon 
de ma vertu, et de ma valeur et de mes faitz qui me 
font craindre des hommes et aymer des femmes ; si 
bien que passant par les rues tirent mon page par la 
cape, et luy demandent : « Qui est-ce ce brave, beau 



ESPAIGNOLLES. 29 

« et gentil chevallier? Est-ce point dom Joan de 
a Mandozze? » ainsi que j'entendois par derrière; 
et luy respondoit : « Non, c'est son parent. » Et 
elles respondoient : « Voyez comme il porte la barbe 
« bien faite, et les cheveux bien renversez. O que 
« celle-là est bien heureuse et valleureuse qui peut 
« avoir et acquérir son amour! » Et entr' elles 
prioient mon page qu'il trouvast moyen de me me- 
ner en leur logis. Mais enfin je les treuve importiuies 
de me prier et d'aymer tant; car pour accomplir 
leurs prières, il faut que je laisse mes affaires et mes 
factions de guerre. » Voylà un bel Adonis ! Et pensez 
qu'il estoit aussi laid qu'un beau diable. 

J'aymerois autant un autre, lequel batoit son page 
ou laquais, et luy disoit : Dl, vellaco , quantas vezes 
te he jo mandado que no arides a cada passa publi- 
cando my valor y porque , ojendolo las mugeres no se 
pierdan por my ; de suerte que. soy mas impedido a 
mosLrar a ellas la magnip.ce?icia de mi animo^ que 
no en toniar las ciudades y maiar ennemigos? « Dites, 
gallant, combien de fois vous ay-je deffandu que 
n'allissiez jamais publier ma valleur, comme vous 
faites, affin que les femmes l'oyant ne se perdent 
pour mon amour, si bien que je suis plus empesché 
à leur monstrer la magnificence de mon cœur, que 
je ne suis à prendre des places et villes, et à tuer des 
ennemys. » Voilà un plaisant badin. 

Feu M. d'Estrosse et moy, ainsi qu'une fois en 
Italie nous interrogions un soldat espaignol qui nous 
vint accoster, et luy demandions son nom, il nous 
dist qu'il s'appelloit dom Diego Leonys, porque havia 
in Berberia niatado très leones, « Parce qu'en Bar- 



30 RODOMONTADES 

barie, il a voit tué trois lyons. w Je vous assure qu'il 
ne s'en alla pas sans nous donner bien à rire, non 
seiillemenl pour ce coup, mais pour beaucoup de 
temps après. 

J'aymerois autant celluy qui se vantoit et disoit : 
qiCen las Indias havia quebrado un hraço a un ele- 
phante\ / aun osaria jurar, que si vuviesse ponido 
una mas de faerça huviesse passado el hraço al ele- 
phante por el cuero y por las entrannas y las vuviesse 
sacado por la boca. « Qu'il avoit d'un coup de 
poinct rompu un bras à un éléphant ; encor oseroit- 
il jurer que s'il eust employé un peu plus de force, 
il eut passé le bras de l'éléphant par la peau et par 
ses entrailles , et les eust fait sortir par la bouche. » 
Voylà de grands coups. 

Un jeiuie soldat espaignol estant interrogé comme, 
estant si jeune, il avoit déjà les moustaches de sa 
jeime barbe si grandes, il respondit : Estos bigotes 
fueron hechos a la fumada del canon ^ y por esta 
crescen tan grandes j tan presto, « Ces moustaches 
sont été faites à la fumée du canon et par ce elles ont 
creu ainsi grandes. » 

J'aymerois bien autant un capitaine espaignol, au- 
quel estant demandé si sa compaignée estoit compo- 
sée de vieux soldatz_, il dist : Que si ; porque hazia el 
los soldados nuevos luego viejos ; no con las pagas 
de muchos aîîos, corne acostumbravan los otros capi- 
tanes^ sino en muchas peleas y continuas escaramuças, 
con honrada y provechosa sua disciplina de guerra. 
a Parce qu'il faisoit les soldatz nouveaux aussitost 
vieux, non pas par les payes de plusieurs années, 
comme ont de coustume la pluspart des capitaines, 



ESPAIGNOLLES. 31 

mays par plusieurs combatz et continuelles escar- 
mouches avec un' fort lionnorable et profil table sienne 
discipline de guerre. » 

Il avoit raison de dire cela; car, coustumièrement, 
ce ne sont les longues années que l'on fait aux ar- 
mées qui font les bons soldatz, mais les continuel/ 
combatz et ordinaires exercices des escarmouches et 
mènemens des mains. Dont je désespère' souvant, 
quand j'oy dire telz et telz sont aux armces, et 
mesmes aucuns grandz. Et qu'y font-ilz sinon aller 
voir le général au matin, et luy donner le bon jour, 
s'en aller au Cartier, jouer tout le long du jour, faire 
bonne chère, se donner du bon temps? Et telz y 
aura-il qui auront esté six ou sept fois en des voya- 
ges, qui n'auront tiré espée du costé : et eux arrivans 
à la court, ou à leur patrie et maisons, font la mine; 
et eux et leurs gens publieront qu'ilz ont fait mons 
et merveilles, et auront tué Mardy-Gras. Au diable 
s'ilz ont tué une mousche ! Voylà comment les lon- 
gues fréquentations des guerres ne font pas les capi- 
taines ny les bons soldatz, mais le continuel manie- 
ment des armes, et la continuelle recherche des 
combatz et des hasardz. 

Feu M. le conte de Brissac se fit en un rien le plus 
grand capitaine que tant de vieillardz qu'il avoit aux 
armées, seuUement parce qu'il ne fut jamais en repos, 
tant qu'il y fut, ains à toute heure et à tous mo- 
mans et occasions ne faisoit que rechercher la guerre, 
les combatz et les rencontres et à toutes sortes d'ha- 
^ sardz; aussi se façonnant ainsi en un rien tout de 

1. Je désespère, j'enrage. 



32 RODOMONTADES 

mesmes façonna tant ses capitaines et soldatz que 
combien qu'ilz y fussent jeunes d'ans, ilz estoient 
vieux et d'expériances et de playes. 

Mais comment me suis-je perdu en ceste digres- 
sion, et m'esgare de mon premier thème de rodo- 
montades? c'est tout un. Elle n'est point mauvaise, 
puisqu'il * est venu à j)ropos : un'autre fois je l'eusse 
oubliée au bout de ma plume. Or, retournons à ^ 
une plaisante et ridicule rodomontade d'un soldai 
espaignol, lequel se trouva au désarmer et au des- 
pouiller du roy François, à sa prise à Pavie; car il 
n'estoit pas filz de bon père, ou de bonne mère, qui 
n'en eust quelque lopin, les uns pour récompance 
d'honneur, et les autres pour celle du proffit. Or il 
advint que le bonheur tumba à ce soldat d'oster les 
espérons du roy; dont il s'en sentit si gloriffié, que, 
partout où il alloit, il disoit : Seîior, no avejs sen- 
tidoja mas nombrar y renombrar aquel que sacco las 
espuelas doradas del rej Francesco en Pai^ia, quando 
fue preso? Yo soy aquel. « Avez vous ^ ouy jamais 
nommer et renommer celluy qui osta les espérons 
dorez du roy François à sa prise de Pavie? C'est 
moy. » 

C'est tout de mesmes d'un qui disoit : Grandes pa- 
labras dixo el rey don Hernandes a don Juan mi 
abuelo : « Saca mis botas. » « Grandes parolles dit 
le roy don Fernand à mon ayeul don Joan : Tirez- 
moi mes bottes. « Voylà de belles rodomontades, et 



1 . //, cela. 

2. Le manuscrit porte en cet endroit et encore ailleurs : amns 
pour avez-vous que donnent les anciennes éditions. 



ESPAIGNOLLES. 33 

fort ambitieuses ! Laissons-les là et parlons-en d'au- 
tres. 

Lorsque l'empereur Charles eut pris la Gollette, et 
qu'il fallut marcher parmy les sables chauds et esté- 
rilles* et avec grandes incommoditez vers Tunis, s'apa- 
rurent à l'audevant de luy, pour l'empescher, envi- 
ron trente mille Mores, tant à cheval qu'à pied. Il y 
eut un jeune soldat espaignol qui, s'estonnant de 
voir tant de gens tout à un coup^ commança à s'es- 
crier : Jésus! Y cou lontos Moros havemos du pelear ? 
Soudain un vieux soldat, marchant près de luy, luy 
remonstre : Calla, hisoîio; a mas génie j Moros y mas 
ganancia )• gloria. <t Et comment! avons-nous à com- 
batre tant de ]Mores ! » L'autre dist : « Taisez-vous, 
bisogne*; tant plus nous avons à combatre de gens, 
tant plus y aurons de proffit, de butin et de gloyre. » 

Un soldat, allant à la camisade que ce brave don 
Johan d'Auslrie donna en Flandres au camp des 
Estatz, et en devisant avec ses compaignons, et mar- 
chant, il vint à demander des ennemys : Quantos 
son * ? Un sien compaignon luy répliqua soudain : 
Vaiate al diabolo^ cou tu inquisition j' cuenta; mas 
diga : FamoSj vamos a ellos, quantos que sean. « Va 
au diable avec ton inquisition et ton conte. Mais 
dites : Allons, allons à eux, quelque nombre qu'ilz 
soient. » 

L'empereur Charles, en la guerre d'Ongrie, un 
jour qu'il faisoit la reveue de son camp, et estant 



1. Esterilles, stériles. 

2. Bisogne, recrue. Nous dii'ions aujourd'imi conscrit, 

3 . Combien sont-ils ? 



34 RODOMONTADES 

avec luy Ferdinand son frère_, roy des Romains, le- 
quel portoit ses cheveux longs et grands en fenestre, 
comme l'on disoit à l'antique, à mode de son ayeul 
Ferdinand', il y eut un soldat qui en eust dcspit, et 
s'escriant il dist : Sacra Magestad, le doy mis pagos, 
y hagas esquillar al hermano luyo don Hernandes . 
« Sacrée Majesté, je vous donne toutes mes payes 
que me devez et faites tondre la teste à vostre frère 
Ferdinand. » 11 falloit bien dire que ce soldat estoit 
bien haul à la main, de ne souffrir une chose qui ne 
luy touchoit en rien. L'empereur l'ouyt, et ne s'en 
fit que rire avecques son frère. 

Un autre fit bien pis à ceste fois mesmes; car, 
ainsi que l'empereur passoit par les batailles et fai- 
soit reveue, il se mit à crier : Vaiate al diablo, bo- 
cina féal que tan tarde sejs venido^ que todo el dia 
somos muertos dhambre y frio. « Au diable soyez- 
vous, laide bouche, que vous êtes venu si tard, car 
nous sommes mortz de froid et de fain. » L'empe- 
reur l'ouyt aussi; mais il n'en fit que rire, sans en 
vouloir tirer punition, pensant grandement faillir, 
non seullement en celluy là, mais en autres, s'ilz eus- 
sent délinqué; car il aymoit et chérissoit ses soldatz 
espaignolz comme ses enfans. 

Une plaisante rodomontade fut d'un hydalguo es~ 
paignol, lequel, ayant fait un jour une demande au 
roy Ferdinand dans sa salle, et le roy demeurant 
assez, et songeant pour luy faire responce, il luy 
dist : Sacra Magestad^ hagami por Di'os ropucsta; 
sino alla baxo esta mi macho. « Sacrée Magesté, pour 

1. Voyez tome I, p. 87-88. 



ESPAIGNOLLES. 38 

Dieu, faites-moy responce, sinon mon mullct est là- 
bas qui m'attand » ; eomme voulant dire : « Si vous 
« ne me despcscliez viste, je m'en retourne sur mon 
« mullet. » Quel fou, fad, glorieux estoit cest hy- 
dalgo, et plaisant pourtant avec son mullet! 

Le marquis de Pescayre estant à la bataille de Ra- 
vanne et combattant vaillammant _, luy ayant esté 
donné pour gouverneur un fort honnesle liomme, 
qui se nommoit Placidio de Sangro, cavallero muy 
noble y esforzado^ , après avoir combatu , et l'un et 
l'autre, longtemps fort courageusement, conside- 
rando el peli^ro del danno vezino, buelto al marques 
le dize : « O ! cai^allero valeroso^ pues que no es casa 
u de animo varonil^ sino de loco del todo, contrastar 
« taiito tiempo con la fortuna contraria , porque en 
« tanto que el cavallo esta sano j las fuerças basian, 
« no os librajs de la muer te ^ jos gardajs para me- 
« jor Ventura. » Estonces el marques le respondio : 
« De buen grado obedesceria ^ o Sangro muy fiel^ a 
(' este con^ejo saludable ^ si me persuadicrades cosa 
(f tanto honrosa quanto segura; antes quiero jo que 
« me lloren mis amigos muerto con honra^ que jo 
« llore affrentosamente, con hujda infâme en casa^ 
« tantas rnuertes de tan grandes capitanes^, » « Con- 
te sidérant le péril du dommage voysin, tourné vers 
« le marquis, il luy dist : « O cavailler valeureux, 
« c'est peu de chose pour un noble et généreux cou- 
« rage, sinon d'un fou du tout, contester si long- 
ée temps contre la fortune contraire. Par quoy, cepen- 

1 . Cavalier très-noble et vaillant. 

2. Ceci est pris textuellement de Vallès, liv. I, cli. m, fol. 13. 



36 RODOMONTADES 

« dant que vostre cheval est encor entier et sain et 
« que les forces vous baslent, vous vous devez déli- 
« vrer de la mort , et vous garder pour meilleure 
« advanture. » Le marquis alors lu y respondit : 
« Voluntiers, mon grand amy et fidel Sangro, j'o- 
« béyrois à ce conseil salutaire que vous me donnez si 
« vous me persuadiez chose autant honnorable pour 
« moy comme seure , mais j'ayme pluslost que mes 
i( amys me pleurent mort avecques grande gloire et 
« réputation que si avec grand'honte pour une vil- 
ce laine fuite, en ma maison retiré, je plourois tant 
« de morts de tant de grands capitaines qui gisent 
« icy. ») 

Voylà, certes, une très belle et courageuse rodo- 
montade, et à laquelle, tout ainsi qu'elle fut dite, le 
marquis ne faillit à l'efFaict; car, plustost que fuir, il 
fut pris prisonnier : observant en cela très bien aussi 
sa devise, qu'il avoit pris d'un bouclier, avec ces 
mots : y^ut cum hoc, aut in hoc \ que donna ceste 
brave mère d'Esparte ^ à son filz quand il alla à la 
guerre, et luv commanda ou de s'en retourner hon- 
norablement avec luy en vie, ou bien porté dessus 
estandu mort. 

On dit que Tallebot le grand, quand il mourut à 
Castillon ^, dist à son filz semblables parolles aux 
précédentes pour se sauver; mais le filz ne voulut 
obéir au père, et mourut avecques luy. 



1. Ou avec ou dessus. — 2. Esparte, Sparte. 

3. A Castillon d;ms le Périgord, le 17 juillet \k")^. Vovez Paul- 
Éraile, à cette date. Cf. la Chronique de Mathieu d'Escouchy, 
édit. G. de Beaucourt, t. II, p. 41, note 1. 



ESPAIGNOLLES. 37 

Froissard ', parlant de la bataille [de] Nicopoly 
contre les Tarez, il y eut un chevailler franoois, 
nommé le sire de Montcaré *, vaillant seigneur et 
gentil chevailler, qui estoit d'Artois, lequel, quand il 
veid que la desconfiture tournoit sur les François, 
il avoit là son filz fort jeune, il dist à un sien es- 
cuyer : « Prends mon filz et l'emmène; tu le peux 
partir par cesle allée qui est toute ouverte. Sauve- 
toy, mon fîlz, et j'attandray l'advanture avec les 
autres. » Ce sont les mesmes parolles de Froissard. 
L'enfant respondit que point ne partiroit, et ne lai- 
roit* son père ; mais le fit tant à force, que l'escuyer 
l'emmena et le mit hors de péril , et vinrent sur le 
Danube : mais l'enfant, qui estoit tout triste de son 
père, se noya par grand malheur entre deux barques, 
et ne le peut-on sauver. 

J'ai leu dans un livre espaignol *, parlant de la 
bataille de Pavie , de Galeaz San-Sevrin , qui estoit 
grand escuyer du roy François, que.^ combatiendo va- 
lerosamentey miirio delante del rey, con honrado fin 
de i>ida^ j satisfizo lo que de*^>ia a la gracia real, y a 
su honra esclarescida ; et qualj cayendo con la cajda 
de su cava.llo ^ huelto a don Guillielmo de Langay^ 
noble cavallerOy que lo que r la socorrer en aquel es- 
tremo casOy le dixo : « Dexadnie , hijo, gozar a lo 
M menos de mi hado^ y partios de aqui con toda la 
« presteza que pudïeredes , y corred a deffender al 



1. Voyez Froissart, liv. IV, ch. lu, édit. du Panthéon, p. 263. 

2. Montcavrel. 

3. Lairoit, laisserait. 

4. Vallès, liv. VI, ch. v, fol. 171. 



38 RODOMONTADES 

« rey; j si us lihrais saho de la pelea, acordar os eys, 
« como ami go y piadozo, de nii nombre y honrado 
(( p,n. » Lequel combattant vaillamment mourut de- 
vant son roy par une honnorable fin de vie, sattisfît 
très bien de ce qu'il devoil à l'amytié et bonne grâce 
que le roy luy portoit et à son honneur très grand 
tout ensemble ; lequel tumbant à terre par la clieute 
de son cheval, s'estant tourné vers monsieur de Lan- 
geay, gentil ehevailler qui le vouloit secourir en un 
cas si extrême, luy dist : « Laissez-moy, mon fils, 
« jomr au moins de ma destinée et partez viste d'icy, 
« et avec le plus de prestezze que vous pourrez, et 
« allez secourir le roy, et si vous eschapez ceste mes- 
« lée et ce combat, je vous prie de vous souvenir, 
« comme mon bon amy et charitable, de mon nom 
« et de ma fin honnorable » ; qu'estoit bien autant 
à dire qu'il ne la celast, et la publiast. 

Ces rodomontades et parolles graves sont belles. 
Mais encores plus est une que prononça le marquis 
de Pescayre de cy-devant, lequel, allant un jour à un 
combat contre Berthelemy d'Alviano, grand capitaine 
vénitien, dexando el cavallo^ a pie, con una pica en la 
mano, buelto atras, dixo : « Ea, soldados ! tened cuy- 
« dada que si entrando jo en la batalla^ querra mi 
« Ventura que muera honradamenle en ella^ vosotros 
« no permitajs que sea antes hollado de los pies de 
(c los ennemigos, que de los çuestros. » Los soldados y 
gritando animosamente , le respondieron muy ale- 
gres, que passasse adelanie con buen animo, porque 
ellus estauan determinados de ganar loor de tan gran 
virtud^ siendo le muy obedientes como a capitan, y 
como a soldado peleando esforçadamente : y no en- 



ESPAIGNOLLES. 39 

gtiùo et successo a sus trocadas esperanças , porqiie 
todos combatieron miiy bien œn furioso as allô *. 
« liai soldats, ayez soucy et souvenance que moy 
M entrant en la bataille, si la fortune veuille que j'y 
« meure lionnorablement , que vous autres ne per- 
ce mettiez que mon corps soit plustost foullé des 
<( piedz des ennemys que des vostres. » Les soldatz 
alors avec un grand cry luy respondirent tous joyeux 
qu'il passast et se mist hardiment devant avec son 
brave cœur, parce qu'eux estoient tous résolus et dé- 
terminez gaigner la louange d'une si grande vertu, 
luy estans très obéissantz comm' à leur capitaine, 
et comme soldat aussi qui, comme soldat, combattoit 
si bravement avec eux ; et qui fust le bon succez ^ ne 
les trompa point en leur espérance, parce que tous 
combattoient très vaillamment et emportarent la vic- 
toire. )) 

En ceste rodomontade il y a à remarquer deux: 
choses : l'une , qui se peut mieux représenter que 
dire, d'autant qu'il se faut représenter que c'est une 
grand'gloire au soldat, alors qu'il void son corronnel 
abbattu mort par terre à sa teste, qui ' ne s'estonne 
point et ne recuUe point en arrière, mais pousse plus 
ad vaut, aymant mieux fouler le corps de son géné- 
ral et luy passer sur le ventre en vengeant sa mort 
vaillamment, que si son ennemy venoit après trium- 
])liant et luy foulast le corps, et passant par dessus, 
et suivant les autres siens ennemis sans autre forme 
de vengeance; ce qui estoit certes très bien advisé et 

1, Ceci, sauf la dernière ligne, est encore tiré de Vallès, liv. I, 
eh. VIII, fol. 27. 

2. Et fut le bon succès qui.... — 3. Qui^ qu'il. 



40 RODOMONTADES 

remonstré à ce grand marquis. L'autre chose qui est 
à noter, est que les soldatz disoient qu'ilz estoient 
prestz d'obéir, non-seuUement à leurs capitaines, 
mais à un soldat qui en vouloit faire le mestier avec 
eux; comme certes rien n'anime tant le soldat que 
quand il void son corronnel, son maistre de camp 
et son capitaine faire de mesme comme luy. Les sol- 
datz dudit marquis ne fallirent pas à son dire, car ilz 
firent si bien qu'ilz, gaignèrent la bataille ; et se list 
que le roy Ferdinand vouloit avoir le nom, non-seul- 
lement des capitaines mais des soldatz, et les fit 
mettre par escrit, de façon que : aun oy dia^ en los 
libros de los tesoreroSy estan élégante mente escriptos 
los nombres de aquellos soldados que en el hecho de 
las armas de Vicenda, al rio B renia, combatiendo 
en la vanguardia, ganaron la batalla con marai^illoso 
valor\ « Encores aujourd'huy se trouve par escrit 
dans les livres des thrésoriers le nom des soldatz qui, 
à Vicence et au fleuve Brente, gaignarent ceste ba- 
taille avec une si grande vallem\ » 

Lorsque ce grand roy d'Espaigne, qui fut l'an 1 588, 
fit et dressa un si grand et superbe apareil de mer 
contre l'Angleterre, après leur nauflirage, je vis au- 
cuns soldatz et capitaines, voire gentilzhommes es- 
paignolz, passant par la France et tirans vers leurs 
pais, qui m'en firent de hautz contes. Entre autres 
choses, ilz me faisoient l'armée de six-vinglz vais- 
seaux, dont le moindre estoit de trois cens tonneaux. 
Il y en avoit vingt de mille à douze cens tonneaux, 
dont il y avoit quatre ou cinq grandes galléasses du 

1. Voyez Vallès, ibid., fol. 28 v». 



ESPAIGNOLLES. 41 

tout incomparables; plus de quarante à cinquante 
de sept à huict cens; si bien qu'il y avoit trois ans 
que ce grand roy avoit mis tous ses espritz , ses ef- 
fortz, ses desseings et ses moyens : et puis m'allarent 
dire ceste rodomontade, qu'un an ad vaut que l'ar- 
mée partist du port, cl rey hcwia mandado a La gran 
mur Oceano , que se apure jasse para recebir en su 
reyno j aguas sus i^asselles, non propriamenle K'as- 
selles y para dezir verdad^ mas montaignas de legne ; 
y lan bien a lus i'ientos, para cessar y callarse, y fa- 
^orescer sin ninguna ternpestad a la navigation de su 
armada; la sombra de la quai queria el que hiziese 
caer y baxar con gran humilidad, no solamente los 
arboles y mnsteles de los navios^ nias las puntas de 
los campanillos de toda V Ingalatierra. « Le roy d'Es- 
paigne avoit commandé un an avant à la grand'mer 
océane qu'elle s'aprestast pour recepvoir en son 
royaume et en ses eaux ses vaisseaux , non pas pro- 
prement vaisseaux, pour dire le vray, mais des mon- 
taignes de bois, et en manda de mesmes aux vents 
pour caller, se taire et favoriser à la navigation de 
son armée, l'ombre de laquelle il vouloit qu'elle fist 
baisser et choir avec grand'liumilité devant soy, non 
seuUement les arbres et matz des navires , mais les 
pointtes des clochers de toute l'Angleterre. » 

Certes, voylà une belle rodomontade et menace 
espaignoUe, si la fortune eust voulu favoriser l'entre- 
prise. Mais ceste grand'armée s'en alla en rien, moi- 
tié par la prévoyance et conduicte de ce grand 
capitaine le millort Drap ^, l'un des plus grands capi- 

1. Drake. 



42 



RODOMONTADES 



tailles qui ayt battu la mer Océane deux cens ans y 
a, voyre et possible jamays, et moitié par les tour- 
mentes et vagues de la mer_, par troj) irritées , pos- 
sible, des menaces qu'on leur avoit fait, lesquelles 
de soy sont fort orgueilleuses et ne veiiUent estre 
bravées en nulle façon. Rodomonten sceut bien que 
dire. Lorsqu'il voulut passer d'Afrique en Europe_, il 
se mist à maugréer Dieu par ces motz : Se gli è 
alcun Dio fiel cielo^ cliio nol so. Certo, huomo non 
è quiï habia ç'isto. Ma la vil gente lo crede per paara. 
El mio buono brando, e la rnia armalura^ e Vanimo 
cKio ho sono il mio Dio^. « S'il y a aucun Dieu au 
ciel, que je ne sçay au vray, car il n'y a homme qui 
l'ait veu, mais la paouvre gent le croit par peur. Ma 
bonne espée et mes armes et mon cœur sont mon 
Dieu, w Force autres vilains et exécrables motz dist-il, 
qui sont escritz dans Rolland r Amoureux, qu'il vaut 
mieux taire que dire, tant ilz sont vilains; et puis, 
parlant aux vens : Soffia el vento, se sai soffiare ^ ; 
et les brave et mesprise, et monte sur mer, contre 
l'advis de tous les pillottes el mariniers. Et, ce qui 
est le bon, y estant^ ne s'estonne et ne laisse à con- 



1. Voici le texte exact de Boiardo : 

Se egli è alcun Dlo nel ciel, ch' io nol so certo, 
La stassi ad alto e dl quà giù non cura. 
Huomo non è che l'iiabbia visto esperto ; 
Ma la vil gente crede clie per paura. 
Io di mia fede vi ragiono aperto, 
Che solo il mio buon brando e l'armatura, 
E la mazza, ch'io porto, e'I destrer mio 
E l'animo ch'io ho sono il mio Dio. 

{Oiiando înnamorato^ liv. II, c. m, st. 22.) 

2. Que lèvent souffle, s'il sait souffler. 



ESPAIGNOLLES. 43 

tinuer ces bravades et blaphèmes. ïoulesfois, il y 
fut bien secoué, et prest à périr. 

Ovide* raconte qu'Ajax Oylée tournant de la guerre 
de Troye, son navire fut mené de toutes façons par 
les ondes, les tempcstes et les ventz, luy les mau- 
gréant et détestant. Ledit navire vint à donner à 
travers d'un escueil, que se brisant, Ajax eut l'adresse 
de s'en jetter soudain hors sur l'escueil, où, s'y agraf- 
fant des mains et des ongles, se mit à maugréer da- 
vantage. « En despit de Jupiter et Minerve, dist-il, je 
« me sauverai des eaux de Neptune. » Mais Jupiter, 
irrité de telz blaphèmes, envoyé soudain son foudre 
sur l'escueil, qui, s'esclattant en deux partz, l'une 
demeure ferme, et l'autre, de la salvation d'Ajax ^, 
tumbe dans l'eau et emporte l'homme, et tous deux 
s'obruarent' et sumergearent ainsi dans la mer, dont 
il pensoit estre sauvé. 

Quand les rodomontades de parolles portent leur 
coup et leur effect, [elles] sont fort à estimer ; car il 
y a deux sortes de rodomontades, l'une de parolles, 
et l'autre d'efFaitz : et ceste-cy dernière mérite louange 
sur les autres, comme ceste-cy que je vais dire, que 
j'ay leue dans le livre de la guerre cC. 4 lie maigrie, lliit 
en espaignol par le seigneur d'Avilla, qu'y estoit pré- 
sent, et que j'ay veu confirmer au feu capitaine Valle- 
frenière , gentil soldadin s'il en fut onques, et qui 



\ . Ce n'est point Ovide qui rapporte les circonstances de la mort 
d'Aja.v que rappelle ici Brantôme. On les trouve dans \' Odyssée, 
chant IV, vers 399 et suiv. 

2. C'est-à-dire où Ajax s'était sauvé. 

3. S'obruarent, s'engloutirent. 



44 RODOMONTADES 

estoit lors page de dom Alvaro de wSando en ceste 
mesme guerre, l'ayant pris jeune garçonnet en Pied- 
mont, et dcspuis mourut devant Bourg-sur-Mer, te- 
nant le party huguenot : de la perte duquel ce fut 
un grand dommage, car il avoit beaucoup veu, et 
croy qu'il estoit des bons capitaines qu'eust M. l'ad- 
mirai, et le plus pratic. L'histoire raconte donc que 
el emperadur, viendo qiC era necessario de ganar la 
otra parte del rio A Ibis ^ tantas vezes nom brada por 
los antiquos Romanos , y tan poca visto por ellos , y 
de los Espanoles bien reconocido y segnalado, j que 
havia mandado que Varquebuzerîa usasse toda dili- 
gentia^ y que passase. Assi subitamente se desnuda- 
ron diez harquebuseros espagnoles a la vista del em- 
perador, j estos, nadando con las espadas atravesadns 
en las bocas, llegaron a algunas barquas , tirando a 
los ennemigos rnuchos Juirquebuzazzos de la ribera, y 
ganarofdas , y mataron a los que habian quedado 
dentro^ y assi las truxeron. En las quales passa thar- 
quebuzerîa, y quedo seiiora de la ribera, y los enne- 
migos conimançaron del toda a perder el anima. Y 
queriendo el braira emperador reconoscer y galar- 
donar tan valientes soldados, despues la ganada ba- 
talla, mando venir los dichos soldados adelante Su 
Magesfad, y darles un çestido de tercïopelo carmezi, 
olros dizen de grana, a su modoy y bien garnescido 
dora y plata^ y cien ducados a cada unOj y grandes 
ventajas en sus compagnias ; de manera que assi se- 
gnalados, adelante tado el campa^ yçan braveando y 
passeanda con gran super bia^ de manera que toda la 
gente yua deziendo d ellos : a Aqul esLan los bravos y 
« determinados de las barcas ». (Le livre n'en dit pas 



ESPAIGNOLLES. 45 

tant*; mais ledit capitaine, fort mon amy, me Fa 
conté ainsi.) « L'empereur voyant qu'il estoit né- 
cessaire de gaigner le passage, et l'autre part de la 
rivière et fleuve d'Albis * si souvant renommé par les 
Romains et si peu veu d'eux, mais fort bien recogneu 
et signalé des Espaignolz (bon celluy-là pour l'bon- 
neur de l'Espaignol) il commanda que l'harquebuze- 
rie fist tout son devoir et dilligence de passer tout 
aussitost par delà. A sa veue^ dix soldatz espaignolz 
se despouillarent tous nudz et teiians leurs espées 
de travers dans la bouche, abordarent quelques bar- 
ques que les ennemys tenoient et sautèrent dedans 
maugré eux et les harquebuzades que l'on tiroit de 
l'autre costé de la rivière^ et tuarent ceux qui estoient 
dedans et puis emmenarent les barques aux leurs qui 
prinrent là le moyen de faire passer l'iiarquebusc- 
rie dedans lesdites barques et à gaigner la rivière, si 
bien que les ennemis commançarent à perdre cou- 
rage; dont après la bataille gaignée l'empereur vou- 
lant recognoistre et récompenser de si braves sol- 
datz, il les fit venir devant tout le camp et les haut 
loua, et fit donner à chascun un accoustrement de 
vellours cramoysy, d'autres disent d'escarlate à leur 



1 . Brantôme a non-seulement allongé , mais arrangé le texte 
de Louis d'Avila. Voyez Comentario del illustre senor don Luis de 

Avila y Zuniga De la guerra de Alemana ^ hecha de Carlo y 

Maximo, emperador romano, rey de Espafîa, Anvers, loSO, in-S", 
f* 83 v", où l'on ne trouve rien sur la récompense donnée aux 
soldats par Charles V. Le texte, depuis les mots Y queriendo el 
bravo emperador^ appartient à notre auteur qui a mis en espagnol 
le récit que lui avait fait le capitaine Valfrenière. 

2. Albis, l'Elbe. 



46 RODOMONTADES 

mode (ainsi qu'ilz les apelloient Jors tudesquillos ^ 
autres houraquillos) et fort garny de passement d'or 
et d'argent, et à cliascun cent diicatz et grands ad- 
vantages parmy lem^s compaignées, de sorte qii'estans 
ainsi signaliez de faitz et d'habitz, se pourmenant 
par le camp se faisoient admirer de tout le monde 
qui disoit : « Voylà les braves et déterminez qui ont 
gaignë les barques. » 

Je vous jure qu'on avoit raison de les admirer, et 
de les apeler telz ; car leur acte estoit brave : et telle 
rodomontade valloit plus que cent de parolles. 

C'est assez sérieusement parlé : retournons encores 
un peu à la boullbnnerie touchant ces rodomontades. 

Un certain Espaignol, louant un' espée qu'il avoit 
à un sien compaignon, disoit : De cinqiio que tengOj 
es sa es en la quien yo tengo mas coii fiança, y la que 
nunca me falto de la mano. Ëssa es la que tan famada 
esta en toda la tierra; y es la que tantas çezes me pi'do 
emprestada don Pedro Recuero ; y esta misma es que 
treyenta anos a esta parte no se ha hecho campo en 
toda l' Andelozia, donde ella no se haya hallado; por- 
que de Cordoça, de Caliz, de Malega, de Cartagenaj 
y de otras mâchas y dwersas partes , donde succeden 
algunos desafios entre los amiqos , luego me emhian 
por ella. Y cou esta fue con la que înataron el sacris- 
tan de San-Lucar : y con esta cortaron los muslos 
a Navarico, el soldado del ducque; y con esta Rava- 
nal hizo grandes cosas en Toledo, al tiempo que don 
Galtero mato al Viscayno en el Alcaçar^ y non fue 
otra cosa de su sahoj sino tener esta espada : y esta 
es misma^ por quien^ ha un ano que tienen y a por 
costumbre en los desaffos sacar por condicion que 



ESPAIGNOLLES. 47 

nunguno lle^e la espada mia; de maiicra qiCcs tan 
famada por todas las lier ras y compagnîas, corne la 
espada encantada de Roldan, y del rey Artus. Que si 
yo quiziesse contar las ifirtudes desta espada , nunca 
acabaria. « De cinq espées que j'ay, ceste-cy est la 
meilleure, et celle en laquelle je me fie le plus, el 
celle qui ne me faut jamais de la main, et celle qui 
est tant renommée par ceste terre, et celle-là que si 
souvant don Pedro Recuero' m'a demandé à em- 
prumpter, et celle-là mesmes que trente ans y a qu'il 
n'a esté fait combat, ny deffit en toute l'Andelouzie 
qu'elle ne s'y soit trouv^ée; car de Cordonna, de Ca- 
lix, de Malega, de Cartagène et d'autres partz di- 
verses fois es lieux où se doivent faire des combatz et 
désaffitz, soudain l'on la m'envoyoit quérir, car c'est 
ceste-cy avec laquelle on tua le sacristant^ de Sainct- 
Luce, avec laquelle on coupa les deux jarretz à Na- 
varico, soldat du duc, avec laquelle Ravanal fit de si 
grands cboses en ToUède, du temps que don Gal- 
tero tua le biscain en Alcaçar, et rien ne fut cause 
de sa salvation , sinon qu'il avoit ceste espée en la 
main; mais depuis un an elle a esté deffendue, de 
sorte que quand l'on vient en un'estaquade, il faut 
mettre en condition qu'on n'y portera point mon 
espée ; de manière qu'ell'est si renommée qu'on l'es- 
time plus que l'espée de Rolland ou du roy Artuz. 
Que si je voulois conter les vertuz de ceste espée, 
jamais je n'aurois fait. » 

Ceste espée me fait ressouvenir d'un de nos vieux 
capitaines de Piedmont, que j'ay cogneu, qui pour- 

1. Recuero^ mulelier. — 2. Sacristant^, sacristain. 



48 RODOMONTADES 

tant ne faisoit pas plus grands miracles de son es- 
pée qu'un autre, et disoit : « Quiconque aura affaire 
« à moy, il faut qu'il aye affaire à Martine que me 
« voylà au costé (appellant son espée Martine) : et 
« quiconque me la l^esongnera (usant de l'autre mot 
« sallaud qui commance par f), qu'il die hardiement 
(f qu'il aura bcsongné la meilleure espée de France. » 

Voylà une plaisante louange d'espée de cet Espai- 
gnolM Mais le gallant s'oublie en cela; car il ne conte 
point les vaillantises qu'il a faites avecques ceste es- 
pée, sinon celle des autres; mais il pourra dire que 
si les autres faisoient si bien avecques ceste espée 
emprumptée_, que infalliblement , estant sienne et 
entre ses mains, elle faisoit rage. Toutesfois, il y en a 
aucuns et plusieurs aux espées desquelz ne faut attri- 
buer lem's beaux faictz et vaillantises, mais à leurs 
bonnes mains et braves courages. Cestuy-cy, que je 
vays nommer, se loue bien mieux. 

Il y avoit donc un Espaignol qui disoit : No saheys 
que me acontescio en Cordova , parque no haj causa 
mas publica en Andelozia^ d'aquel Francisco Cordo- 
nerOy el quai hy70 muestra de hazer mano contra mi ? 
No se huvo acabado de desembolçer de su capa^ quando 
jo lo tenta con su mismo pugnal cortada la mano dc' 
recha^ y claçada en cima del bodegon de Gajetaneto, 
Pero, ny por esso perdi la tierra, ny dexe de pas- 
searme par las calles y rincones^ sin temer la justicia; 
porque ella y la caresma no son sîno para lus rui- 
nes, vellacoSy y desdichados y de mas^ siempre anda- 
ua yo bien armado^ siempre la espada en la mano^ y 

\. L'Espagnol dont il est question à l'autre page. 



ESPAIOOLLES. 49 

cnn la média vajna^ y tamhien nunca dexava un bra- 
quet de los Se\'illaiios de la cinta ; cou la barba larga^ 
y cabellos trasquillados ; y quando era me nés ter de 
salir acompagnadoy no me faltavan amigos^ que, a 
medio repiquete de campana, se juntavan trecienlos 
cumpagneros, y todos en verdad hombres de bien y de 
mano. « N'avez -vous jamais sceu ce que m'arriva 
une fois à Cordova, car il n'y a chose si publique en 
toute l'Andelouzie de ce Francisque Cordonero*, le- 
quel fit monstre de venir aux mains avecqiies moy? 
Il ne se fut pas sitost désemvelopé de sa Cape, qu'il 
me trouva sur luy, et que de sa propre dague que je 
luy oste, je luy en coupe la main droicle et la cloue 
aussitost au-dessus de la porte du cabaret de Gaye- 
lanet, et si ne laisse pour cela la terre, ny à me pour- 
mener par les rues et cantons sans avoir peur de la 
justice ; car la justice et le caresme (comme l'on ditj 
sont faitz pour les moschans et malheureux. De plus 
j'allois toujours fort bien armé, l'espée en la main 
avec la moitié du fourreau, et le boucler^ des meil- 
leurs qui s'en trouve en Séville, tousjours pendu à la 
ceinture, la barbe longue et les cheveux courtz; et 
quand j'avois besoing d'aller accompaigné, je n'a vois 
point faute d'amis, car en un demy son de repiquet^ 
de cloche, j'avois toujours trois cens compaignons 
qui se venoient joindre à moy, tous gens de bien et 
de main. » 

Un gentilhomme espaignol, qui estoil fort gros et 

\ . Cordonero signifie cordier. 

2. Boucler, bouclier, 

3. Repiquet, carillon; c'est le mot espagnol {repiquete) francisé. 

vu — 4 



:;0 RODOMONTADES 

gras, montant un jour le degré du cliasteau de Ma- 
dric, il y eut deux autres gentilzhommes qui estoient 
au haut, qui, le voyant monter, s'entredirent assez 
haut que l'autre l'ouit : Mira el puerco que sube. 
a Voyez le pourceau qui monte. » L'autre, estant 
monté, leur dist : Si, fo soy puerco; mas, vos no me 
matareys, dist-il à l'un, et à l'autre : y vos, no me 
comerefs^ . « Ouy, je suis pourceau, mais vous ne me 
tuerez pas, » picquant l'un, qu'il ne le tueroit pas 
pour son peu de valleur qu'il cognoissoit en luy; et 
l'autre, qu'il ne le mangeroit point, d'autant qu'il 
estoit soubçonné d'estre maranne, lesquelz ne man- 
gent point de pourceau. 

Un médecin dict bien mieux : lequel estant allé 
voir un évesque qui estoit malade, mais fort gros 
et gras, et l'ayant laissé, ainsy que aucuns de ses 
amys, en sortant de sa chambre, luy eussent deman- 
dé comment il se portoit, il ne dict autre chose, si- 
non : Pluguiese a Bios que fuesse tal mi macho^ ! 

Un paouvre diable espaignol qu'on menoit pendre, 
ainsi que le cordeiller l'admonestoit de son salut, et 
luy demandoit s'il ne s'estoit pas bien tousjours sou- 
venu d'un'oraison qu'il luy avoit apris, et s'il ne 
l'avoit pas tousjours dicte, laquelle, la disant tous les 
jours, il ne mouroit jamais de feu ny d'eau, et si 
sçauroit le jour de sa mort; le gallant, tout prest à 
estre jette au vent, luy respondit arrogamment : Fa- 
te al diablo, segnor frajle^ que tan bien aveys pro- 



i . Et vous, vous ne me mangerez point. 

2. Plût à Dieu que mon mulet se portât aussi bien. — Ce para- 
graphe manque dans le manuscrit. 



ESPAIGNOLLES. 51 

phetizailo, y tan mal ma sej\'(do lu ovation ; porquc 
no muero en fuego ny agua, mas en cl ajre, que es 
peor, f tan bien yo sabese, y cognosco el dia de nii 
muevte. « Au diable soyez-vous donné, monsieur le 
moyne, que si bien a^ous avez prophetizé, et tant 
mal m'a servy votre oraison, car je ne meurs ny dans 
le feu, ny dans l'eau, mais en l'air qui est pis, et si je 
sçay bien à ceste heure et cognois fort bien le jour 
de ma mort. » Et ainsi mourut-il. Ce conte tient 
pluslost de la plaisanterie que de la rodomontade; 
et l'ay plus tost escrit que pensé : toutesfois je no 
m'en repens, car il n'est point mauvais. 

Un capitaine espaignol estant un jour allé voir une 
courtizane, sa dame, à Tolledo, elle luy pensant re- 
monstrer qu'il ne venoit à la bonne heure, d'autant 
qu'à telle heure du soir passoient et repassoient trois 
braves et rodomontz de la court, tous couvertz, et 
leurs rondelles en la main chascun, qui estoient les 
deux Pymantelz et don Juan de Guzman, il luy res- 
[)ondit en bravant : Que vengan, que vengan estos 
bravos di cor te ^ j de las mas pintndos ^ tan bien 
arodelados ! Que vive a DioSy sus rodelas y broqueles 
no me espantan, ny mas ny menos que los cosseletes 
y harquebuzes de cien enemigos en campagnia. Y si 
vie ne n, yo les mostrare quan peligrosa cosa es de 
tocar a mis amores. « Qu'ilz viennent, qu'ilz vien- 
nent, ces braves et mauvais et des mieux painctz de 
la court, qui sont si bien couvertz de leurs rondelles 
et boucliers, ilz me font autant de peur que les cor- 
celletz et harquebuz de cent ennemis en campaignc ; 
que s'ilz viennent, je leur fairay sentir combien la 
chose est périlleuse de toucher à mes amours. » Mais 



ri2 RODOMONTADES 

le bon fut ainsi comm' il l)ravoit, les voycy venir 
toucher à la porte avccques grand'rumeur de leurs 
armes, ce que luy, entendant le bruict, il dist à sa 
dame : Se/îora, i^ran locura séria y trato d'un atre- 
vido temerario y ignnro de las armas , d'un solo 
acometer a très : y por esso, mejor es por my de re- 
cognoscer la puer ta por detras ; y me recoger^ y me 
salvar faera. « Seignore, ce seroit une grand' follie, 
traict d'un prësumptueux téméraire et qui ne sçait 
que c'est que des armes, d'un seul entreprendre à se 
battre contre trois, et par ce, il est meilleur pour moy 
que je recognoisse un peu la porte de dernière * et 
me retire et me sauve. » Je tiens ce conte de M. de 
Savoye, qui en sçavoit de fort bons, et les racontoit 
bien quand il vouloit. 

Et certes, ce capitaine avoit raison, après avoir 
bien pensé en son fait, de se desdire de sa bravade 
et se retirer de bonn'heure; car ces Pimentelz es- 
toient des fandans de la court de l'empereur, et des 
plus accomplis et adroitz. Ce furent ces deux qui se 
firent tant signaller en tous les tournois et combatz 
cellebrez en Flandres pour la réception du roy d'Es- 
paigne^, et mesme don Alonso l'aisné, ainsi que j'ay 
leu et ouy raconter à madame de Fontaines, l'une 
des honnestes dames de France, qui estoit lors fille 
de la reyne Eléonor et se nommoit Torcy. Du despuis 
ce don Alonzo fut envoyé visce-roy à la Gollette, où 
il fut accusé de sodomie, et pour ce sentencié. Sur- 
quoy un gentilhomme françois, que je cognois, de- 

•f . De dernière, de derrière. 

2. Voyez tome III, p. 91 et suiv. 



ESPAIGNOLLES. 53 

mandant une fois à Rome à un Espaignol de la mort 
dudit Alonzo, lors il luy respondit naïfVement : 
Seilor, fue quernado^ porque era bujarroiij conio por 
Ventura Vaessa Merced. « Il fut brûlé parce qu'il es- 
toit bougeron comme par advanture vous pourriez 
estre. » Ce qui fut tourné en risée, voyant la naïfveté 
dont usoit en son parler ledit Espaignol, et aussi que 
ledit e^entilhomme estoit soubconné de ce vice^ 

Ce capitaine espaignol précédent tenoit de l'hu- 
meur et opinion d'un autre qui disoit : Mas quiero 
yo que de mi diga la gente : « aqui un tal hujo, » que 
« aqui un talmurio. » <.< J'aime mieux que le monde 
dise de moy : un tel fuist, que si l'on disoit : en un tel 
lieu il mourut. » Celluy-là voloyt vivre à bon esciant. 

Un soldat espaignol, descouvrant et racontant un 
jour une demie douzaine de blessures ou harquebu- 
zades qu'il avoit receues à la guerre, l'une prise au 
siège de Parpignan, l'autre à la Goullette, la troisies- 
me à Serizolles, la quatriesme à une rencontre en 
Piedmont, et la cinquiesme à la reprise de Casai; et, 
venant à la sixiesme, monstrant une grand' ballaffre, 
et faisant la mine de mesmes, qu'il avoit tout le long 
du visage, il dist : Y esta me la dio por delras un bu- 
jarron Italiano, que me pesa mas que todas^ porque 
luego que me la dio, hujo y escapo de mis manos, de 
tal manera que no le piule alcançar , y se tiens tan 
segreto y escondldo de my^ fj^'<^'f ^^^^ aiîos que voj 
biiscando por el, sin poder hallarlo. Mas, vice Dios ï 
que si yo le topo, aunque fuesse entre los braços de 

1 . D'après cette phrase, ce gentilhomme ne peut être Brantôme, 
comme nous l'avions supposé ailleurs. Voyez t. I, p. 323, note 1. 



54 RODOAIONTADES 

Belzebut,fo le dare tantos palos a la turquesqua^ q^jo 
le Jiare morir buen marlyr. « Et ceste-cy me la donna 
lin bougre italien par derrière, qui me pèse plus que 
toutes les autres, parce que tout aussitost qu'il me 
la donna, il se mit en fuite, de sorte que je ne peuz 
jamais l'attaindre; et si se tient si secret et cache de 
mov que je ne le puis trouver, et si je le vois* cher- 
chant il V a plus de deux ans; mais je vous jure bien 
que si je le rencontre jamais, fust-il entre les bras de 
Belzébut, je luy donneray tant de coups de baston à 
la turquesque fqui est à dire par le ventre), que je le 
fairay mourir bon martyr. » 

Un de nos capitaines l'rançois dist bien mieux une 
fois, menassant un sien ennemy : « Je luy donray 
« tant de coups de baston que je l'en fairay mourir : 
ft et, quand il sera mort, je le fairay escorcher, et 
« corroyer sa peau; si bien que j'en fairay un tabou- 
ce rin, que je fairay encor batre vingt ans après, afin 
« qu'il se souvienne de moy en l'autre monde. •» 

En tournant de Malte, nous autres François qu'y 
estions allez pour le siège , nous rencontrasmes en 
Toscane, à nostre chemin, un soldat espaignol de 
moyen aage et de fort belle façon, comme certes de 
ceux-là il ne s'en trouve qui l'ait mauvaise; mais 
pourtant fort mal mené de sa personne, et bien des- 
chiré. M. de Lansac et moy nous nous mismes à luy 
demander d'où il venoit. Il nous respondit qu'il ve- 
noit de la guerre d'Hongrie, et que nouvelle volunté 
luy avoit pris d'aller chercher loingtaine advanture 
par les armes, encores qu'il fust du tout, disoit-il, 

\ . l'ois, vais. 



ESPAIGNOLLES. 5S 

riiinco par las (irrjias, u rompu pour les armes » ; se 
repentant pourtant fort du voyage, pour n'avoir 
trouvé en ces pais aucune courtoisie, tant la gent y 
estoit barbare et rude. Puis, en ayant assez dit de 
mal, il eut ceste superbetté de ne nous demander l'au- 
mosne scelon la coustume des autres paouvres; mais, 
])ar ces motz nullement ne vergoigneux ne piteux, il 
nous dist : « Senores, Vuessas Mercedes consideran 
con poca pesadiuubre * que si fuessen en mi lugar, lo 
cjiCliavt'iaii da nieuester para passar su cainino^ yo^ 
si fuesse en el çuestro lugar, lo que les daria de buena 
caridad y gana , para soccorru de vuestras necessita- 
des. « Messieurs, considérez avec quelque peu de 
poix, si vous autres estiez en ma place ce que vous 
auriez de besoing pour passer chemin, et moy si 
j'estois en la vostre ce que je vous donrois de bonne 
charité et volunté pour le secours de vos nécessitez. » 
Aboyez quelle gloire et quelle industrieuse façon de 
demander l'aumosne sans faire le gueux et du que- 
mant ! Je vous laisse à penser si nous en rismes et si 
nous en fismes le conte ailleurs : et si n'y a pas long- 
temps que nous le fismes à M. de Guyse, Lansac et 
moy, qui m'en fit souvenir, dont son excellence en 
rist bien ; et mesmes que , veu ceste gravité et façon 
altière, nous eusmes honte de luy donner peu : mais 
chascun de nous luy bailla un double ducat; encor 
le maraut en fit peu de conte, disant que no basta- 
r km para sejs pastos"', et que si nous luy voulions 
donner un laquais jusques à Naples, qu'il le nous 

i. Voy. p. 3, note. 

2. Qu'ils ne suûiraient pas pour six repas. 



56 RODOMONTADES 

rendroit : et Dieu seait^ le maraut, s'il eust tenu la 
parolle, et nous autres plus à deloysyr* que de luy 
donner ledit laquays, non pas pour cent fois autant. 
Asseurez-vous pourtant que nous menasmes bien le 
conte. 

11 est pareil à un que m'a conté un gentilhomme, 
lequel, se pourmenant une fois dans Rome, à Ve^- 
\vài\e^ de populo^ ^ toute nuict noire, avec un autre 
gentilhomme, voicy venir un Espaignol assez bien 
en poinct, qui les vint accoster par telles parolles: 
Seî^nores, la nocJie ni a tal [avorecido de topar a k>os- 
otrus geiiiiles Franceses , para siipiicarlos d'hai^er 
lastima de mi, pobre y misera; porque , de dia, por 
todo el thesoro del mundo, no queria muestrar a la 
gente mi miser ia; f por esso siiplico à Vuessas Mer- 
cedes que me alargueii sus libérales y largas manos 
franceses. « Messieurs, la nuict m'a tellement favo- 
risé de vous rencontrer vous autres gentilz François 
pour vous prier d'avoir pitié de moy paouvre et misé- 
rable, d'autant que [de jour] pour tout le trésor du 
monde, je ne voudrois monstrer ma misère; et pour 
ce, je vous suplie que vos mains françoises tant lar- 
ges et libéralles s'estendent sur moy. » 

Voylà de mes mandians secretz et honteux ; et, au 
partir de là, qui les verra au jour en public, ilz fai- 
ront des braves , ne faut point dire comment , et si 
ne craindront de dire : Pesé a tal que somos hydal- 
gos coniel rej, dineros menos. « Nous sommes gen- 



\. Je crois que le sens est : Dieu sait.... si nous autres nous 
aurions été bien avisés de lui donner ledit laquais. 

2. Estrade, rue, de l'italien strada. — 3. Del popolo. 



ESPAIGNOLLES. î>7 

tilzhommes comme le roy; il est vray que nous 
n'avons pas tant d'argent. )> 

Telz mandians ne sont point pareilz à sept ou huict 
que je vis une fois à Séville, lesquelz, venans des 
Indes, et ayant fait un fracas de leur navire \ et 
s'en estant sauvez au mieux qu'ilz avoient peu, ne 
craignoient, se pourmenant par la ville , à faire en- 
tendre au peuple leurs honnorables nécessitez par ces 
parolles : Ea ! segnores, tengaii Viiessas Mercedes las- 
tima iV estas pobr es soldados f ninrineros, desbarala- 
dos f faligados de la rnar y delïhambre^ çenieiido de 
tierras desiertas, comiendo culebras y lezardos^y liasla 
las siielas de çapatos cocidas : en comniendanios nos 
la buejia gente que les hagaii la caridad al nombre de 
Dlos. « Hé ! messieurs, ayez pitié de ces paouvres sol- 
datz et mariniers ruinez et fatiguez de la mer et de la 
fain, venant des terres désertes, mangeant les coul- 
leuvres et lézards, jusques aux semelles de nos soul- 
liers cuites, nous recommandons à la bonne gent que 
nous fassent aucune charité au nom sainct de Dieu. » 

Un soldat espaignol se plaignant de sa paouvretté, 
disoit que son père avoit eu de grands moyens en 
son temps ; rnas que los hai>ia gaslado en fiestas^ tor- 
neos , recocijos , juegos , bayles y triunfos. <( Mais 
qu'il les avoit tous gaslez en festes, tournois, esba- 
temens et dances et triumphes. » 

J'ay ouy dire à un vieux soldat espaignol que le 



1. Ayant fait un fracas de leur navire, c'est-à-dire ayant fait 
naufrage. Ces deux locutions, étymologiquement parlant, sont 
identiques : fracaso, en espagnol, signifie chute suivie de rupture. 

2. Lézardas, il faudrait lai^artos. — Voyez p. 3, note. 



yS RODOMONTADES 

rov François, quand il estoit piisonnier en Espaigne, 
il estoit fort songneusement gardé de si\ eompaignies 
de vieux soldatz espaignolz, et par Allarcon, grand 
capitaine en qui l'empereur se tioit fort, leur com- 
mantlaiU : Quel rey Francisco , par su passatiempo^ 
acostumbrava sembrar adelante los soldados de su 
guardia los escudos de oro, co/t tanlo nienosprecio de 
su fortunn présente, rpie los soldados^ accarlciandolo, 
soierK'ia j impiatnenle se quexavan de Dios, porque et 
rej Francisco no era su seitor, para conquisfar todo 
el mundo, o porque ellos teniendo licencia del einpe- 
rador, libres de juramento, no conibatian sie/ido el su 
capilan : tanto quel segnor don Alarcon^ capitan de su 
gardia, fue forçado refrenar la cortezia y liberalidad 
del rejj y la familiaridad de los soldados. « Le roy 
François, pour son passetemps, avoit quelquefois ac- 
coustumé jetter, semer devant les soldatz de sa garde 
force escus au solleil avec si grand mespris de sa for- 
tune présente qu'il ne s'en soucioit, si bien que les 
soldatz pour l'en caresser superbement et par trop 
iniquement se plaignoient de Dieu , de quoy le roy 
François n'estoit leur seigneur pour conquester tout 
le monde, ou bien qu'eux fussent libres de leur ser- 
ment de fidellité qu'ilz prestoient à l'emjjereur, ne 
combatissent soubz luv estant leur général ; de sorle 
que Alarcon, capitaine de la garde, oyant telles pa 
rolles fut contraint faire cesser ceste libérallité au roy, 
et aux soldatz empesclier et deft'endre de converser 
si famillièrement avec le roy »; ce qu'il avoit raison; 
car la conséquence s'en fust emprès ensuivie, le 
voyant après si libéral^ et eux si afïectionnez à louer 
sa libérallité et ne la relFuser point, et aussi qu'ilz 



ESPAIGXOLLES. 59 

l'avoieiît veu si vaillant et si généreux , et faire si 
généreusement en la bataille , et n'avoient encores 
ny veu ny senty ce que l'empereur sçavoit faire : car, 
comme j'ay dit, bien tard se mit-il à se mettre en 
campaigne; si bien que l'un estoit tout fait desjà, que 
l'autre estoit tout neuf. \Ln quoy nous nocterons aussi 
que le naturel de l'Espaignol est fort avare , et ay- 
mera mieux la bource de son ennemy où il n'y aura 
que deux escus, ou une petite rançon , que de le 
tuer, comm'en toutes les guerres où ilz ont estez 
c'est apareu ; car les Espaignolz desroboyent, et les 
Tudesques tuoient. 

Un Espaignol voulant monstrer sa grand'puis- 
sance qu'il avoit en sa ville, où il se tenoit, il disoit: 
Esta en mi niano meter Motos en la tierra, j puedo 
pregonar vino y vende r vinagre, y salir nie con todo 
esto. « Il est en ma main de mettre les Mores en ceste 
terre, et si puis faire crier du vin et ne vendre pour- 
tant que du vinaigre et m'en sortir avec cela. » 
Voylà un gallant qui avoit beaucoup d'authorité en 
sa ville, et la vantoit très bien et glorieusement! 

Comme j'ay dict cy-devant qu'aucuns soldatz es- 
paignolz ont esté insolentz de paroiles à leur empe- 
reur, sur quoy il me souvient d'avoir leu en un livre 
espaignol *, et l'avoir ouy confirmer à deux vieux 
gendarmes françois, qu'estant Anthoyne de Lève 

\. Ce livre est, sans aucun doute, l'ouvrage de Vallès; mais, 
dans les divers passages où il parle de l'administration d'Antoine 
de Lève à Milan, nous n'avons pas retrouvé les phrases citées 
plus haut. Brantôme, ici comme ailleurs, a mélangé et rédigé en 
espagnol le souvenir de ses lectures et de ce qu'on lui avait ra- 
conté. 



60 RODOMONTADES 

une fois dans Milan pressé pour le payement de ses 
soldatz, tant Espaignolz que Tudesques, et ne sça- 
chant de quov faire argent, il s'advisa que ninguno 
pudiesse coser pan^ teiier liarina en su casa sino los 
que fuH'iaii arrendado; y a estos les hazia pagar par 
cada carga très ducados de derechos : con esta mo- 
neda pago abundamenie los Tudescos y Espagnoles. 
« Que aucun ne peust faire pain ny tenir farine chez 
soy, sinon ceux ausquelz il avoit arrantë ', et à ceux 
leur faisoit payer pour chasque charge trois ducatz 
de droit^ et avec ceste monnoye, il en paya fort bien 
les Tudesques et Espaignolz. » A quoy fut une risée 
parmy les Espaignolz, et mocquerie, qu'ilz se mirent 
à apeller l'empereur emperador Carlos, senor fornero. 
tt l'empereur Charles, monsieur le fournier. m Mais 
pourtant la risée se tourna après contr'eux ; car on 
se mit à les apeler soldados de la pagnota, « soldatz 
de la pagnotte^ » ; ce qui leur estoit le plus grand 
despit que pour lors l'on leur peust faire, et la plus 
grande injure qu'on leur eust peu dire : et voylà 
d'où est venue la première dérivation des soldatz de 
la pagnotte ; dont despuis s'est ensuivy que les soldatz 
qui ne vivoient d'aucunes payes que du pain de la 
munition, et mesmes depuis en Piedmont, on les ap- 
pelloit de ces temps soldatz de la pagnotte. Or, faut 
noter que, quelque temps après, l'empereur Charles 
s'estant sorty de son Espaigne et mis en campaigne, 
il produisit tant de braves fruictz de luy et de sa val- 

\. Jrranté , affermé. C'est le mot espagnol [arrendado) fran- 
cisé. 

2. En italien pagnoUa signifie à la fois petit pain et sot. 



ESPAIGNOLLES. 61 

leur, que les soldalz espaignolz se mirent à dire en 
riant parmy eux : Juro a Dios, que agora no somos 
mas soldados del emperador fornero, mas del empe- 
rador giierrero. n A ceste heure ne sommes-nous plus 
soldatz de l'empereur fournier, mais de l'empereur 
guerrier. » Et, certes, il l'estoit, et très-bon : aussi le 
pensoit-il bien eslre, ainsi qu'il se vanta, à son retour 
du voyage de la GouUette à Rome, devant Sa Sainc- 
tetë et tout le sainct collège des cardinaux, où il dé- 
chiffra si bien le roy François, et le brava et le mena- 
ça, jusques à dire : Yo lo forçare y mètre a tal punto 
de guerra^ que serK'ira para accabar elpostrero capitulo 
de los Illustres desdichados de Bocacio. « Je le mettray à 
un tel poinct de la guerre qu'il servira pour achever le 
dernier chapitre des Illustres malheureux de Bocace •. » 
D'autant que Bocace en a fait un livre, où il exprime 
la grandeur d'aucuns grands, et leur déclinaison^ par 
amprès. Ceste rodomontade estoit belle, si le fait 
l'eust accompaignée ; mais il s'en fallut. Le voyage 
de Provance qu'il entreprit et rompit par sa courte 
honte, avec son grand conseiller Anthoyne de Lève, 
qui en fut auteur; mais il y fut bien attrapé par l'ad- 
vis du prince de Melphe, grand capitaine et très- 
renommé certes , qui , le voyant après la prise de 
Foussan vouloir venir à Thurin (belle butte d'expé- 
rance pour estre pris, s'il y tournoit visage comme il 
vouloit), le fit advertir par un espion, faisant du bon 
vallet à l'empereur, et luy monstrer qu'il luy vouloit 
faire un bon service, et qu'il dressast ses dessains 

1 . C'est le livre intitulé : De caxibux illustrium virorum. 

2. Déclinaison, déclin. 



62 RODOMONTADES 

vers Provance, et principallement vers Marceille, où 
il faisoit très-bon, n'y ayant personne pour le sous- 
tenir, ce qu'il eusl aisément fait. Ledit Antlioine 
de Lève, voyant les choses facilitées par ledit prince 
contre l'opinion de tous, il persuada l'empereur ce 
proget, qui réussit mal, dont il en mourut de des- 
pit. Ledit Anthoine de Lève fit là une grand'faute de 
prendre advis et conseil de son ennemy '. 

Ce que ne fit pas Assanagas, Espaignol reignié^, 
que Barberousse avoit laissé dans Alger pour gouver- 
neur et son lieutenant, lorsque l'empereur l'alla as- 
siéger; et l'ayant envoyé sommer et luy remonstrer 
qu'il ne sçauroit mieux faire en toutes sortes que de 
n'attendre la furie d'un siège, mais de rendre la ville 
sans autre cérémonie, il respondit : Nunca peor cosa 
fue^ que towar consejo de su enueînigo. Que si me 
couse jnrades de no rendïr la devra , yo la reuderia; 
mas pues rjue, coma enemigo^ me aconsejajs de la 
render, jo no quiero quitarla, « Il ne fut jamais pire 
chose que de prendre conseil de son ennemy et le 
croire; de sorte que si vous me conseillez de ne la 
rendre point je la rendrois y, mais puisque, comme 
ennemy, vous me conseillez et invitez de la rendre, 
je ne la rendray point. » Et dist bien mieux : 
« Avecques quoy, vous autres, qui bravez et me- 
« nassez, me pensez-vous prendre et faire tant de 
« mal? — Avec tant de gens, de moyens de guerre 
« que nous avons. — Et moy, respondit-il, j'en ay 
« de mesmes céans, et de ce qu'il me faut pour me 

\. Voyez t. I, p. 176, et P. Jove, liv. XXXV. 
2. Reignie, renégat. 



ESPAIGNOLLES. 63 

« flofTendre de vous autres*. » Ha! quel renégat et 
eunuque tout ensemble ! 

Il avoit bien raison de parler si bien et de faire 
encore mieux : ce qui doit bien servir d'exemple et 
d'advis à force capitaines qui ont gardé des places^ 
de peur qu'ilz ne se laissent aller aux douces som- 
mations, blandisses- et belles parolles que leur disent 
et envoyent ceux de dehors pour les attirer à se 
rendre à eux : et faut qu'ilz bouschent leurs oreilles, 
comme on fait au chant des scraynes^; car, s'ilz se 
laissent glisser le moins du monde dans le conseil de 
leur ennemy, les voylà perduz et déshonnorez pour 
tout jamais : ainsi que je sçay d'un gentilhomme de 
par le monde, lequel, estant dans un chasteau de 
Guienne*, le plus fort qu'il y ait esté il y a trois cens 
ans, luy tenant le party de ceux de la relligion, après 
la bataille de Montcontour, fut envoyé sommer et 
presclier par un gentilhomme sien parent , qui luy 
donna tant du bec et de l'esle, que, misérablement, 
et à sa grand'honte et confusion, il rendit la place 
par ceste seuUe sommation et conseil; place si forte, 
que, cinq ans après, estant au mesme estât, fut as- 
saille d'un grand prince, lieutenant de roy, qu'il ne 



1. Voyez P. Jove, liv. XL. 

2. Blandisses, caresses, hlanditix. 

3. Serayne, sii'ène. 

4. Il s'agit du château de Lusignan que le capitaine calviniste 
Mirambeau rendit aux catholiques en 1569, à la sollicitation de 
son proche parent Lansac. « Cela ne lui fit pas honneur, dit de 
Thou (liv. XLVI), et il en fut depuis blâmé. » Brantôme a parlé 
ailleurs de la prise du château par le duc de Montpensier en 1574. 
(Voyez t. V, p. 16 et suiv.) 



6i RODOMOMADES 

sceut forcer ny avoir de trois mois, encor à grand'- 
peiiie, et par une honnorable composition. Ce qui 
devoit estre une grand'honte à ce gentilhomme, qu'on 
disoit de luy par risée que, pourquoy il avoit rendue 
ainsi aisément, ce n'estoit pas faute de munition ny 
vivres, car il en avoit ce qu'il en falloit, mais parce 
qu'il n'avoit pas de moustarde pour manger son 
bœuf sallé. J'ay peur de m'estre un peu extravagué 
de mon premier dessain : mais pourtant j'y tourne 
encor, méritant excuse, car ma digression n'a point 
estée mal à propos ny innutille, et aussi qu'un'autre 
fois je l'eusse oubliée. 

Le marquis de Pescayre, ayant assiégé une place 
nommée Pisquiton', en l'estat de Milan, il y eut de- 
dans très arcabuseros excellentisimos defensores , 
puestos en mira de un lugar secreto del niuro, teninn 
ojo si verian parescer ahgun espaîiol en quien des- 
armasse n los arcabuzes près lamente con tiros cier- 
tos : y assi fue^ que aviendo cajdo muertos subita- 
mente muy maltratados el capitan Busto j el capltan 
Mercado^ assestando ja el tercero diligenternente 
contra el marques de Pescara, y queriendo dar fuego 
a su arcabuZy de presto un capitan de Pavia, llama- 
do el Fratino, hechandole la mano, le quito la mecha 
encendida , gritando a grandes vozes : « No quiera 
« Dios, que oy par nuestra crueldad^ muera el mas 
« esforçado capitan que K>ive , padre de los soldados^ 
« y el que nos manliene^ aunque le seamos enemi- 
« gos: mas antes le conser\>emos la s-ida^ porque nos- 

\ . Pizzighitone. — Tout ce passage est emprunté à Vallès , 
liv. III, ch. I, f" 74. 



ESPAIGNOLLES. Gn 

« otros f/ue viçirnos ganando sueldo , no nnirianios de 
M hamhre en una paz négligente y perezosa. » « Il y 
eut dedans trois harquebuziers très exellens qui s'es- 
toient mis en mire' derrière une cannonière fort se- 
crette pour faire chascun son coup sur l'Espaignol 
qu'iiz voyoient bien à propos et sans coup faillir; 
dont il y eut deux capitaines l'un nommé le Bust et 
l'autre Mercado qui tumbarent tous deux mortz. Le 
troisième ainsi qu'il estoit prest d'en faire autant au 
marquis de Pescayre, il y eut un capitaine de Pavie, 
nommé le Fratin, qui courant à grand'haste et ostant 
la mesche allumée de dessus la serpentine, se mit à 
crier tout haut : « Ah ! jà Dieu n'advienne qu'au- 
c( jourd'huy par une trop grande cruauté meure le 
« plus grand capitaine qui vive aujourd'huy_, lequel 
« est père des soldatz et lequel nous maintient, en- 
« cores que nous soyons ses ennemys; mais il luy 
« faut conserver la vie^ affin que nous autres qui vi- 
ce vous bien en gaignant et tirant solde, ne mourions 
« de fain en une paix négligente et paresseuse. » 
Ainsi luy fut sauvé la vie. Il avait raison de parler 
ainsi, car, comme ennemy de paix et grand amy de 
guerre et d'ambition, il leur entretenoit toujours leur 
gaigne-pain. 

Et ce fut pourquoy M. le mareschal d'Estrosse, 
ayant esté un matin salué par deux cordelliers de 
ces motz : Dio vi donna la pace^ , il leur respondit : 
Et Dio vl tolga il purgalorlo^\ comme disant : « Si vous 
me donnez ce souhait de mallédiction, à me dési- 

1 . En mire, à l'affût. 

■2 . Dieu vous donne la paix ! — 3 . Et Dieu vous ôte le purgatoire ! 

VII — o 



66 RODOMONTADES 

rer la paix, je vous donne un' autre de mcsme_, de 
vous oster le purgatoire. » Car l'un vit de la guerre, 
et l'autre vit des pratiques qui proviennent de ce 
qu'on donne pour les âmes du purgatoire : de façon 
que l'un et l'autre étoient quiètes de là. 

Et eertes, je trouve que le capitaine Fratin avoit 
raison de sauver la vie à un tel capitaine; car il n'y 
arien qui nourrisse mieux le soldat, de quelque 
party que soit, qu'un brave capitaine guerrier et 
ambitieux ; car il n'ayme non plus la paix ny le repos 
que le soldat. 

Lorsque ce grand capitaine feu M. de Guyse, 
François de Lorraine, mourut à Orléans, quasi aus- 
sitost après sa mort la paix fut faite. Je veidz force 
soldatz, tant d'un party que d'autre, le plourer ex- 
trêmement, pour avoir perdu leur père nourrisson. 
Et si vous diray que j'y vis plusieurs soldatz de la 
relligion, qui estoient dans Orléans, le regretter au- 
tant ou plus que les autres; d'autant que la pluspart 
d'eux estoient tous vieux soldatz, et de ceux qui 
avaient combatu soubz luy aux guerres passées es- 
trangères : car les huguenotz, en ceste guerre, avoient 
enlevé avecqu' eux la plus belle voilée des vieux 
soldatz, d'autant qu'ilz avoient les devantz et en 
avoient fait leur provision devant nous : et iceux 
soldatz l'aymoient et lionnoroient très fort, et pour 
ce le regrettoient ; et aussi qu'ilz ne sça voient où 
prendre party et tirer solde, et demeuroient en fris- 
che, non comme ceux du roy, qui furent plusieurs 
apoinctez; car force compaignées furent envoyées 
aux garnisons. Voylà comment ce grand capitaine 
fut regreté autant des soldatz de l'ennemy que des 



ESPAIGNOLLES. 67 

siens : car, pour en parler sainement, le soldat n'ad- 
vise pas quel vent tire sur le droit et sur le tort de la 
guerre, mais où il yaà gaigner; et qui luy ouvre les 
moyens pour avoir du pain, celluy-là est son père. 
Aussi ne faut-il doubter que si feu M. de Guyse ne 
fust esté tué, encor que la paix eust esté laite, il 
vouloit fort faire la guerre à l'Angleterre où il avoit 
de fort grands dessins : et, pour ce, ces soldatz di- 
soient que, tant qu'il vivroit, ilz n'auroient jamais 
manque de moyens : ce qui est très certain. Un grand 
capitaine disoit « qu'un soldat sans guerre est une 
cheminée sans feu, en esté. » 

Pour' quant au purgatoire, cela est assez certain 
que la practique, l'autorité et la prééminence en est 
du tout attribuée aux gens d'église, ainsi que le con- 
firma le pape Alexandre^, Espaignol, à qui, comme 
un jour aucuns cardinaux des siens eussent remons- 
tré une grande faute d'un sien peintre, qui avoit 
peint l'enfer au naturel, et, là dedans, parmy les 
empereurs, roys et papes^ il y avoit peint et repré- 
senté au vif Sa Saincteté, et qu'il falloit punir le 
peintre ou l'en faire effacer du tout de la peinture, 
il leur respondit de sang-froid : Ciertamente, no 
tengo jo podcr para sacar a nad'ie del in fier no ; a 
estar en et purgatorio^ bien le podiera yo hacer^. Je 
l'ay ouy dire ainsy à un moyne espaignol; et, quand 
il le fau droit monstrer par escrit et imprimé, je le 



1 . Cet alinéa manque dans le manuscrit. 

2. Alexandre VI (Borgia). 

3. Certainement je n'ai pouvoir de tirer personne de l'enfer. Si 
c'était du purgatoire, bien pourrais je 'e faire. 



68 RODOMONTADES 

monstrei'ois bien en quelque petit recoing d'un petit 
livret*. Ce pape en disoit bien d'autres, dont je n'en 
parle pas, car il n'estoit pas bon François. 

Don Louys d'Avilla estant assiégé dans la citadelle 
d'Anvers, lorsqu'il fallut sortir et forcer les retran- 
chemens de la ville, entre autres belles paroles qu'il 
dist à ses soldatz, fut ceste-cy : Ea^ soldadosl es nie- 
iiester mostrar en este lugar su çirtud^ como en un 
muj afaniado teairo de las cosas de la guerra. 
H Ha ! soldatz , il faut montrer en ce lieu sa vertu 
comm' en un très-renommé théâtre, des choses de la 
guerre. » 

Avant donner la bataille de Pavye, le marquis de 
Pescayre dist et commanda au marquis del Gouast, 
con gesto sei'ero y aîiimoso, pero alegre : primo es 
menés ter ganar este lugar de Mirabel, con vuestra 
virtud, haziendo todo su esfuerço : que si las manos^ 
lo quai Dios no quiera^ no bastaren contra el ene- 
migo tant as \'ezes vencido, hazed que los cuerpos mu- 
riendo con mucha honra, loqual deven a los animas 
valorosos, vengandose del enemigo, se satisfàgan nO' 
hlamente^. « Mon cousin, il faut gaigner ce lieu de 
Mirabel avec vostre vertu et avec tout l'effort que 
vous pourrez; que si les mains n'y peuvent baster 
(ce que Dieu ne veuille!) contre l'ennemy tant de fois 
vaincu, il faut nommément que les corps en mou- 
rant avec grand'gloire (ce qu'ilz doivent aux courages 



\ . Ce livret, que Brantôme ne veut pas nommer, est proba- 
blement un pamphlet protestant ; mais je n'ai pu le découvrir. 

2, Ceci est pris à peu près textuellement dans Vallès, liv. VI, 
ch. IV, f" 16J v°. 



ESPAIGNOLLES. G 9 

généreux) en se vengeant de Tennemy le récompen- 
sent noblement et généreusement. » 

Geste bataille perdue pour nous, ce dit parmy les 
Espaignolz que Sa Majesté ayant esté prise, et le mar- 
quis del Gouast, au retour de la chasse de quelques 
Souysses, ayant sceu la prise, vint dans le mesme 
champ de bataille saluer Sadicte Magesté avec lui 
très-grand honneur et respect, chassant d'allentour 
de luy une troupe infinie de soldatz, qui le pres- 
soient et l'importunoient de toutes partz; et après 
luy avoir aporté toutes ces belles raisons qu'il 
pouvoit, pour le consoUer sur son désastre, et surtout 
luy allégant la bonté de l'empereur, le roy luy res- 
pondit avec ces belles parolles et dignes à remar- 
quer, dont je m'estonne que nos escrivains Fran- 
çois n'ont touché ces gentilles particullaritez et 
parolles , et qu'il faille que les emprumptions des 
estrangers. Je le diray premièrement en espaignol : 
Yo hauia determinaduy mariendo honradamenie con 
los annados , librar tni anima d'esta tan gran as- 
pereza de mis cosas, par no quedar vivo ^ despues de 
/lai'er muerto tantos capitanes mios muy esclaresci- 
dos : pero la forluna que ja de mucho tiempo es aspe- 
rissimamente^ y a gran tuerio muy eneniiga a nues- 
tro nombre ^por gaardar la vida a mi pesar^ para un 
espectaculo de escarnio y hurla ^ y no ha querido que 
yo muriesse muerle muy honrada. .4 lo menos, cou 
solo esto consolare a mi mismo acordandome de una 
tan gran perdida^ que de oy adelante no temereya mas 
ninguna injuria ni fuerça de fortuna, porque aviendo 
sido ella cruelissima siempre y furiosa y nunca 
jamas ahundantemente harta par tantas desventuras^ 



70 RODOMONTADES 

agora finalmeiite avra a pagado el resta de su odio en 
esto publico lloro de toda la Francia, j postrera per- 
d'ida min par el caso de tan grande desventurà^. « Je 
m'cstois résolu et déterminé que mourant honnora- 
blemenl parmy les armes , je me peusse dellivrer et 
mon esprit d'une si grande asprezze^, et surchargé de 
mes affaires pour ne demeurer en vie, après avoir 
veu devant mes yeu\ tant de braves et vaillans capi- 
taines des miens estanduz mortz autour de moy; 
mais la fortune qui de long temps m'est si cruelle, et 
à grand tort grand'ennemie de mon nom pour me 
conserver la vie à mon très grand regret, et pour 
servir d'espectacle d'une moquerie et dérision, n'a 
pas voulu que je mourusse d'une mort honnorable. 
Pour le moins en cela auray-je occasion de me con- 
soller en moy-mesme que, me souvenant et mettant 
devant mes yeux souvant ma grand' perte, que d'au- 
jourd'huy en avant je ne craindray aucune injure ny 
force de la fortune, j)arce que m'ayant esté toujours 
très cruelle et furieuse , ny jamais assez souUe ha- 
bondamment de tant désadvantures qu'elle m'a donné, 
elle aura finallement payé le reste de son hayne en 
ceste publique plaincte et deuil de toute la France et 
dernière perte mienne par le cas et advènement 
d'une si grande désadvanture. » 

Voylà certes de belles parolles, et brave résolution 
d'un si magnanime roy à ne se soucier plus de la 

1. Voyez le ch. viii du liv. VI de Vallès, f* 175 : De lo que 
dixo el re de Francia al marques de Guasto. — Nous en avons 
donné le texte au tome III, Appendice^ p. 442. 

2. Asprezze^ âpreté. C'est le mot espagnol (aspereza) que Bran- 
tôme a francisé. 



ESPAIGNOLLES. 71 

fortune, puisqu'cU'avoit achevé de vomir son venin 
sur luy *en ceste si grande perte et déconvenue. Telles 
paroUes toucharent si fort au cœur des soldatz qui 
estoient à l'entour, qu'ilz se mirent tous à plorer 
et admirer ce grand roy. Cela se tient et se dit par- 
my les Espaignolz. 

J'ay * traduict en françois ces mots précédens espai- 
gnolz, et non poinct les autres ; car il faut croire que 
le roy les prononça tous en françois, et les Espai- 
gnols l'allarent traduire en leur langue. 

Sur quoy j'ay pris ce subject de faire ce discours, 
pour noter que, bien que ce grand roi parlast force 
langues, comme la latine, l'espaignolle et l'italienne, 
il voulait toujours porter tant d'honnem* à la sienne, 
qu'il la préféroit à toute autre et ne vouloit laisser 
en arrière, pour faire marcher devant l'estrangère. 
Aussy, ainsy que j'ay ouy dire à feu M. de Lansac, le 
bon homme, qu'il est bien tousjours meilleur, plus 
séant et plus grave, quand un roy parle de grandes 
choses devant les estrangers, et mesmes ses compai- 
gnons, roys et princes, faut qu'il parle son vrai lan- 
gage, sans s'abaisser et se contraindre jusques-là de 
parler celuy de son compaignon, et contenter ses 
oreilles comme s'il luy vouloit servir de truchement. 

L'empereur en monstra un très bel exemple en 
cela, lorsqu'il fut à Rome, et parla devant le pape, 
les cardinaux, les ambassadeurs, et qu'il brava tant, 
par trop enorgueily de sa victoire de Tliunis et de la 
Collette. Il Y eut les deux ambassadeurs de nostre 



i . Les huit alinéas suivants jusqu'à Quand le roy Henry IP^ 
p, 76, manquent dans le manuscrit. 



72 RODOMONTADES 

roy, l'un vers Sa Saincteté, l'autre vers Sa Césarée 
Majesté, qui luy remonstrarent de ne parler poinct 
espaignol_, mais autre langue plus intelligible. Il res- 
pondit à M. l'ëvesque de Màcon ', comme au princi- 
pal, à cause du rang qu'il tenoit vers Sa Saincteté, et 
marchoit devant M. de Velly, qui estoit près Sa Ma- 
jesté, et ce avecques un certain dédain : Seiîor obispo, 
entiendame si quiere ; j no espère de mi otras pala- 
bras que de mi lengua espaiiola^ la quai es tan noble, 
que merece ier sabida j enlendida de toda la gente 
christiana *. 

Il y eut bien là de la natreté à l'empereur; car, s'il 
eust voulu, il eust fort bien parlé François ou italien 
au pays et au lieu où il estoit, voir allemand et fla- 
mand, son pays natal, s'il eust fallu; et il les eust 
bien rendus à quia, car il sçavoit toutes ces langues; 
mais il ne voulut parler que l'autre, possible pour 
faire despit à ces messieurs les ambassadeurs et à au- 
cuns cardinaux françois et autres partisans du roy; 
ou bien le fit-il par un desdain et bravade et osten- 
tation, pour honorer mieux sa langue et aussi (ainsy 
que j'ay dict) que ceste langue est fort bravasclie et 
fort propre pour menaces. Ce monsieur l'ambassa- 
deur eut tort en cela; car il le devoit laisser parler, 
et l'escouter et l'entendre bien, et puis le payer de 
mesme monnoye, et luy faire sa response en françois, 

1, Charles Hemard de Denonville. — Voyez P. Jove , 
liv. XXXV. 

2. Monsieur l'évêque, comprenez-moi si vous voulez, mais n'at- 
tendez point de moi d'autres paroles qu'en ma langue espagnole, 
qui est si noble, qu'elle méx'ite d'être sue et comprise de toute 
la chrétienté. 



ESPAIGNOLLES. 73 

sans descouvrir son asnerie; mais possible n'eust-il 
peu entendre son discours ainsi espaignolisé. Ainsi 
les fautes que luy et son compaignon lirent, et qui 
cuydarenl porter préjudice à nostre roy, en font foy 
de cela. J'en ay escrit assez dans le discours que je 
fais de ce grand roy'. 

Tant y a que ces ambassadeurs et autres qui tien- 
nent leur place ont grand tort et grand'honte de 
n'apprendre les langues pour s'en servir au besoing, 
comme estoit celuy-là; et monstrent bien qu ilz sont 
de grandz veau\ , qui ne sçavent et ne parlent que 
leur langue de veau. Et ressemblent un certain éves- 
que de France, qui alla au concile dernier de Trente 
sans argent et sans latin, et retourna de mesmes. 
Quel embarquement sans biscuit, et quel retour 
aussi ! Que diable peuvent faire ces gens qui n'ont 
nul exercice plus honorable pour eux que d'es- 
tudier, et ne sçavoir que leur langue; car, quant à 
la latine, le temps passé n'en sa voient guères; les 
autres qui crachoient quelque latin, c'estoit quelque 
latin de brevière^, mal raffiné et tamisé. D'autres 
l'ont peu bien parler, mais c'estoient des oyseaux 
rares, ainsi que fit M. le cardinal de Bellay, quand 
il harangua le pape Clément, au lieu de Poyet, qui 
fit le sot, et perdoit l'honneur de la patrie sans ce 
grand cardinal, qui rabilla tout. Pour le temps d'au- 
jourd'hui, nos prélats se sont ravisez, qui comman- 
cent à tirer des armes et à desgainer le latin. Dieu 
mercv les huguenots, qui leur ont tant faict la guerre 
qu'ilz les ont aguerris et de mesmes armes qu'ilz les 

i. Voyez t. III, p. 99 et suiv. — 2. £revière, bréviaire. 



74 RODOMONTADES 

avoient battus d'autrefois, maintenant les battent; 
dont c'est bien employé. Que diroit-on d'un certain 
ambassadeur françois que j'ay cogneu? Luy, ayant 
demeuré six ans en Espaigne, en retourna en par- 
lant aussi mal la langue comme si jamais il n'y eust 
esté; et disoit-on qu'il ressemble it le perroquet de 
Madame de Brienne, qui avoit demeuré vingt ans en 
cage, et n'avoit jamais peu apprendre à parler un 
seul mot ; proverbe ancien du temps des roys Fran- 
çois et Henry, nos grands roys, et qu'on practiquoit 
à la cour envers ceux qui n'avoient rien appris ny 
rien sceu dire. 

Or pour reprendre encore mon discours, M. de 
Lansac disoit qu'il est très nécessaire qu'un ambas- 
sadeur entende et parle le plus de langues qu'il peut, 
pour s'en servir à la nécessité aux lieux où il sera, et 
mesme pour l'espaignolle, latine, françoise et ita- 
lienne ; car pour les autres elles sont difficilles, et 
pour ce ilz en sont excusables ; mais pour ces quatre, 
ilz en doivent estre taxez et blasmez s'ilz ne les sça- 
vent, non pas pour les practiquer ordinairement et 
en faire litière, comme on dict, mais pour quelques 
fois, pour la nécessité, pour la gentillesse, pour 
l'honneur, pour la gloire, voire pour quelque osten- 
tation, et pour dire que l'on en sçait d'autant. 

Et plus en doivent faire nos grandz roys et princes, 
qui doivent toujours honorer leurs langues; et, quant ^ 
aux estrangères, il les faut réserver pour manière de 
devis, de causeries, de motz à propos, de gaudisse- 
ries, bravades et gentillesses, afin que d'autant plus 
ilz se rendent admirables de sçavoir plus que leur 
langue naturelle, ainsi que faisoit ce grand roy Fran- 



ESPAIGNOLLES. 75 

cois, qui, aux gmiidz allaircs, ne se defl'erroiL jamais 
de son beau parler franoois, et n'en parla autre de- 
vant le pape Clément, le pape Paul, à Marseille et à 
Nice, et avecques l'empereur Charles passant en 
France. La reyne de Navarre sa sœur, si sça vante et 
bien disante, bien qu'elle sceust parler bon espai- 
gnol et bon italien, s'accommodoit toujours de son 
parler naturel pour choses de conséquence; mais 
quand il falloit en jetter quelques motz à la traverse 
des joyeusetez et gallanteries, elle monstroit qu'elle 
sçavoit plus que son pain quotidien. Nostre grand 
roy Henry II parloit si bien espaignol qu'homme de 
son royaume, pour avoir esté assez en aage dans 
l'Espaigne et en ostage pour l'apprendre; mais il ne 
parloit jamais que son François avecques les Espai- 
gnolz, mesmes quand il y alloit d'affaires d'impor- 
tance, mais pour dire le mot, et de faire une ren- 
contre espaignolle, il la faisoit fort bien et de fort 
bonne grâce. La reyne, sa femme et mère de nos 
roy s, parloit encore fort peu son toscan avecques 
ceux de sa nation pour grandz affaires, ainsi que le 
roy son mary, portant en cela l'honneur qu'elle de- 
voit au royaume où elle aA^oit pris sa grandeur et 
bonne fortune. La reyne Marguerite sa fille, bien 
qu'elle entende la langue italienne et espaignolle et 
qu'elle les parle aussi disertement comme si elle 
avoit esté née, nourrie et eslevée toute sa vie en 
Italie et Espaigne, elle en use de pareille façon en de 
grandes choses; mais pour alléguer de belles ren- 
contres et gentilz passages et bien dire les motz, elle 
n'en cède à aucune personne, aussi bien qu'en sa 
langue françoise, tant elle a l'esprit grand et subtil. 



76 RODOMONTADES 

Nous autres petilz compaignons, si nous sçavons ces 
langues, il est très-bon que nous les parlions et les 
practiquions; mais il les faut sçavoir ])arraitement 
pour ne nous faire moequer si nous y faillons : aussi 
si nous nous en sçavons acquitter très-bien, nous 
nous en rendrons bien plus aimez, honnorez et esti- 
mez_, tant à l'endroict des plus petitz qu'à l'endroict 
des grandz; ainsi que m'arriva une fois parlant au 
roy d'Espaigne', qui fit plus d'estime de moy qu'il 
n'eust fait quant il m'entendit parler sa langue, ainsi 
quej'ay dict ailleurs : comme de vray, pour lors je 
la parlois très bien, et s'en estonna, et m'en fit très 
bonne chère. Il faut que je me vante de cela en passant. 

Or, pour faire fin, j'allongerois volontiers ce dis- 
cours (qui est très beau) si j'estois aussi capable et 
aussi bien disant que ledict M. de Lansac, duquel 
j'en tiens la plus grand' part : car il s'entendoit très 
bien en telles matières pour avoir esté par diverses 
fois, et pour le moins trente fois, en divers lieux et 
ambassades durant sa vie. Je ne passe donc plus 
avant, de peur de m'enrayer, et retourne à d'autres 
rodomontades, bien marry d'avoir esté si long en ce 
discours. 

Quand le roy Henry IP assiégea la ville de Dinant*, 
il la fit battre si furieusement que ceux de dedans, 
n'attandant que l'assaut général et leur totalle ruyne, 
ne se voulant trop opiniastrer, advisarent d'envoyer 

i . Philippe II. 

2. En 1554. — Nous ne savons en quels termes Romero "a i^a- 
conté son histoire à notre auteur; mais ce que nous pouvons dire 
c'est que le re'cit de Brantôme ne nous paraît être qu'une ampli- 
fication de celui de de Thou (liv. XIIÏ). 



ESPAIGNOLLES. 77 

vers Sa Magesté le capitaine du chasteau et un capi- 
taine de la ville pour parlamenter, ausquelz fut ac- 
cordé que, rendant la place et y laissant l'artillerie, 
s'en yroient vies et bagues sauves, avecquesl'espée et 
la dague seuUement, laissant toutes les autres armes en 
place. Cela estant sccu par JuUian Romero, qui avoit 
lëans une compaignie d'Espaignolz naturelz, trouva 
fort estrange et fascheux de sortir sans toutes ses 
armes; et, pensant faire condescendre M. le connes- 
table (qui capitulloit ') à plus honnorable party, le 
vint trouver, et luy tint telz propos, braves et graves 
certes : Monsur, si assi es que de toclas las artes no 
aj nie j or juez que los mesmos officiâtes pues que no 
aj sehor ny capitan que mejor hahia tratado y prati- 
quado las armas como V. Excelencia. Yo espero tanto 
en ella que las favorescera hoj de todo su poder^ ha- 
zia nosotros soldados espaiioles^ recogiendonos y nos 
tratando^ no corno vencidos, mas segun nuestra valor 
j' virtud; la quai in quanto a mi toca, e querido con- 
fidar en la suerte dudosa d'una pelea singular y de- 
safio, algunos afios aj, a Fontainebleau^ adelante la 
Magestad real del rey Francisco, mas presto que pa~ 
descer alguna deshonra y afrenta, j hazer cosa poco 
degna de soldado j hombre honrado^ teniendo mas 
querida mi honra que mi sangre y mi vida, laquai 
slempre de buen animo he empleado en tantos mil la- 
res de pelligros, passando f re passa ndo tantas tierras 
y mares ^ y solo esto para ganar gloriay loor : en que 
fortuna^ amiga de los bravos y valientes^ m'a tan 
agradescido y favorescido^ que me puedo nombrar 

1 . Qui capitulloit, qui faisait la capitulation. 



78 RODOMONTADES 

entre los que ganaroji algo /)or sus esfuerços y proes' 
sas, por mi soberajw hien^ del quai me puedo alahar 
y nventajar^ swndo las armas el cunibre de mi todo, 
y el fuudo de mi nada ; de las quales desseo mas la 
guardiay conservacion que de todas cosas; las quales 
armas teniemlo perdldas^ quiero que la génie me 
tenga en poca estima: y si lai es mi desdicha de nos 
las quitar, queremos mas presto todos nosotros, conto 
desesperados , que si nos faltan los remos, nos ayu- 
dar de las celas y combatir hasla morir, y muestrar 
por desesperacion que, mas presto queremos morir con 
las armas en las manos, que saharnos sin ellas como 
soldados vellacos. Por esso, Monseignor^ yo y mis 
compagneros suplicamos su Sacra Magestad que nos 
dexa yr y salgar con tal condicion y partido noble y 
generoso^ y se contenta d^esla tierra, la quai tantos 
grandes y principes faltaron de tomar otras vezes ; y 
nos haziendo esta merced, justamente se podra llamar 
el Rey auguslo y vencedor por tal ilustre Iratamien- 
to hecho a valientes soldados vencidos^ no por falta de 
coraçon y animo^ mas por mala sue rie. « Monsieur, 
si ainsi est que de tous les artz, il n'y a meilleur juge 
que les mesmes artisans et officiers et que puisqu'il 
n'y a seigneur ny capitaine en toute l'Europe qui ait 
mieux pratiqué les armes que vous, j'espère tant en 
vous que vous les favoriserez beaucoup aujourd'huy 
à l'endroit de. nous autres solda tz espaignolz, nous 
accueillant et traictant non comme vaincuz, mais 
selon nostre vertu et Aaleur; laquelle, quand à moi 
touche', je Tay voulu, il y a quelques années, corn- 

1 . Quand à moi touche, quant à ce qui me touche. 



ESPAIGXOLLES. 79 

mettre entre les mains de la fortune doubteuse d'un 
camp-clos, à Fontainebleau, devant la Magesté royalle 
qui nous donna le camp, oiiy, dis-je, la commettre 
plustost que d'endurer aucune honte et affront, et faire 
chose indigne de soldat et homme de bien, tenant 
plus cher mon honneur que mon sang et ma vie, 
laquelle d'un bon courage j'ay toujours employée en 
tant de milions de périlz, passant et repassant tant 
de terres et de mers, et rien de tout cela sinon pour 
acquérir gloire et louange; en quoy la fortune, amie 
des braves et vallians, m'a tant favorisé que je me puis 
nombrer et mettre parmy ceux qui ont gaigné quel- 
que chose par leur prouesse et valeur, et ce pour mon 
bien souverain, duquel je me puis justement louer et 
advantager, estant les armes le comble de mon tout 
et le fonds de mon rien, desquelles j'en désire la 
soigneuse garde plus que de toutes choses du monde; 
que si je les avois perdues, je veux que le monde ne 
face jamais aucune estime de moy, et si tell'est 
nostre désadvanture que vous nous les vouliez oster, 
nous aymons mieux trestous, comme désespérez, de 
nous ayder de la voille si les rames nous faillent, et 
combattre jusques au mourir et monstrer par un 
désespoir que nous aymons mieux mourir avec les 
armes en la main que nous sauver sans elles comme 
soldatzde peu. Parquoy, monsieur, mes compaignons 
et moy suplions Sa Magesté de nous laisser sortir 
avec tel bonnes te party, et qu'elle se contante de 
ceste place devant laquelle tant de princes et grands 
se sont faillis d'autrefois; et luy nous faisant ceste 
faveur, il se pourra justement dire auguste et vain- 
cueur pour im si illustre traictementfaitàdessoldatz 



80 RODOMONTADES 

vaincuz, non par faute de courage, mais par malle 
fortune. » 

A ces parolles, par trop audacieuses pour un vaincu, 
respondit M. le connestable, qui estoit de son natu- 
rel fort impatiant d'un glorieux , et qui le sçavoit 
gourmander et rabrouer très bien quand il l'entre- 
prenoit, ainsi que je Tay veu souvant : « Capitaine, 
« mon amy, je vous estimerois grandement si vostre 
« force et pouvoir estoient correspondans à vostre 
« courage, à vostre parolle et bon vouloir que vous 
« me voulez tant faire parroistre. Mais je vois bien 
K que vous ne cognoissez vostre fortune, ou bien 
« que vous la dissimuliez : voulant, par advanture, 
« faire nouveaux droitz en guerre, que le vaincu 
« donne loy au vaincueur, et, par advanture, vous 
« vouloir réserver un si grand advantage, que de 
« vouloir emporter les armes, non seullement sur 
« moy qui sçays assez ce qu'elles vallent , mais sur 
« un roy jeune, courageux et présent en ce siège , 
« qui ne voudroit céder, non à vous (avec lequel le 
(f parangon n'est nullement semblable, non plus que 
« du ciel au plus bas de la terre), mais au plus grand 
(( prince du monde. Et semble que vostre demande 
« est fort contraire à vous-mesmes en ce que faites 
« nostre roy si grand (comme certes il est assez 
c cogneu tel partout, sans que le disiez) : et néan- 
« moins vous prétendez d'emporter sur luy et avoir 
« l'hoimeur de ce qu'il pourchasse le plus en ce 
<( monde, comme voulant dire que, quelque grand 
(( prince qu'il soit, vous n'entendez estre inférieur à 
« luy en la conservation des armes et en réputation 
« d'honneur. Vrayement, beau sire, je l'aymerois de 



ESPAIGNOLLES. 81 

(( vous et seroit bon que le preneur fust pris et le 
'( victorieux fust vaincu; et que celluy qui fait trem- 
« hier terres et mers, cédast en réputation des armes 
(f à un tel oyseau que vous. Or, sçavez-vous qu'il y 
« a? La grâce que l'on peut faire aux: malheureux, 
« c'est de leur déclairer promplemenl leur malheur; 
u parquoy la mieilleure nouvelle que je vous puisse 
« faire sçavoir, est que si vous n'aceptez sur le 
« champ la composition que je vous ay proposée, 
« vous vous retirez soudain; car, avant qu'il soit 
« quatr' heures, je vous auray pris d'assaut, et ne 
« vous donneray loysir de changer d'advis : et vous 
« assurez que, si vous eschapez de l'espée, la corde 
« ne vous faudra, pour vous aprendre à vouloir ca- 
« pituler avec celluy qui tient vostre vie et vostre 
ce mort en ses mains. » 

Voylà la responce de M. le connestable, et digne 
d'un tel capitaine, et qui se peut dire à beau jeu beau 
retour; dont le capitaine espaignol demeura si es- 
tonné, que, rongeant le frain de son cœur, demanda 
encor, par un' importunité, au moins que luy dou- 
ziesme sortist avecques ses armes. Cependant M. le 
connestable, par une grand' ruse de guerre,' fait 
advertir les autres Espaignolz que Romero ne play- 
doit plus pour eux, que pour hiy seullement et une 
douzaine d'autres à son choix, laissant les autres en 
croupe à la mercy de l'espée. Ce qu'entendant le 
reste des autres Espaignolz , soudain s'acordèrent à 
la mesme capitulation que les Allemans et Flamans, 
et sortirent tous ensemble; dont Romero cuyda se 
désespérer, qui demeura prisonnier parmy nous. 

Je tiens ceste histoire de nos François qui y es- 
vu — 6 



8? RODOMONTADES 

toient présens, et dadit Julien Romero mesmes qui 
me la conta mieux que je ne la dis; et ce fut lors 
que nous allions à Malte, entrant dans le Far de 
Messine. Nous vismes derrière nous quinze gallères 
de Scieile venir d'un bon vent en poupe, avec le 
bastard *, qui en un rien (encores que nous fussions 
loing fort d'elles, et nous quasi touchans Messine) 
eurent attainl nos paouvres pettites frégattes, mon- 
tans à douze ou treize, car nous n'eusmes pas plus 
tost pris port et terre, qu'eux quasi aussitost firent 
de mesmes. Cesdites gallères venoient de la GoUette 
pour y porter vivres, munitions et soldafz, craignans 
la venue du Grand-Seigneur, qui la menassoit ou 
Malte. Parmy ces lionnestes Espaignolz qui estoient 
dans ces gallères, se trouva ledit Julien Romero, qui, 
s'estant enquis, et trouvant que nous estions Fran- 
çois, nous vint, comme très-courtois cavailler, saluer 
et accoster le long dudit port, et arraisonnant main- 
tenant avec messieurs d'Estrosse et de Brissac, ores 
avecques autres, cependant que nous avions envoyé 
à la ville chercher logis, et nous promenans le long 
de ceste belle place du port, auprès de ceste belle 
fontaine, et maintenant avecques l'un et l'autre. Il 
fut fort aise de parler à moy, d'autant que de tous 
nous autres gentilzhommes qui estions là , il n'y 
avoit nul qui parlast espaignol que moy ; car il n'y 
avoit qu'un an que je ne faisois que venir d'Espaigne, 
et le parlois fort friandement; dont, entre autres 
propos que me tint ce seigneur Julian, fut qu'il me 
demanda des nouvelles de France, et de M. le con 

1 . On appelait bâtarde la plus grande des voiles d'^ine galère. 



ESPAIGNOLLES. 83 

nestable, et comment il se portoit sur son viel aage; 
et liiy en ayant dit de bonnes, il monstra qu'il en 
estoit fort joyeux, ce me disl-il, et puis me continua 
de dire ses louanges, et comme une fois il luy avoit 
faict aussi belle peur qu'il eust eu jamais en sa Vie : 
et me fit ce discours précédant, avec plus belles pa- 
roUes du monde; si bien que je ne vis jamais mieux 
dire, car il estoit très-éloquant, à la soldade*. 

Outre plus, me dist qu'il craignoit fort ceste fois 
que M. le connestable ou le roy luy fissent très- 
mauvais party de la vie; d'autant qu'ilz le menassa- 
rent, et luy reprocbarent qu'après avoir receu du 
roy François tant d'bonneur en sa court, sur l'otroy * 
du camp-clos qu'il luy avoit donné *, sans recog- 
noistre un tel bienfait, s'en estoit allé, de son plein 
vouloir, servir le roy d'Angleterre en la guerre de 
Bouloigne, estant pour lors trefves entre l'empereur 
et Sa Magesté Chrestienne. Mais il me dist en cela ses 
raisons, que l'empereur estoit irrité contre luy, pour 
avoir esleu le camp en France, à ce qu'il me dist. 
Nonobstant cela, si fallit-il à courir fortune de la 
vie ; car M. le connestable estoit sévère en ces 
choses-là. 

Le combat fut le commancement de réputation 
dudit seigneur Jullien, encores que ce ne fust rien 
qui vaille, à ce que j'ay ouy raconter à force gentilz- 
hommes et autres qui vivent encores et servit plus 
de risée et mocquerie que d'autres choses; si bien 
que de despit le roy en jetta de bonn' heure le 

1. Â la soldade, à la soldat. — 2. Octroj, octroi. 
3. Voyez le Discours sur les duels, t. III, p. 261-26"?. 



84 RODOMONTADES 

baston. Car, en lieu de eombattre valleureusement à 
outrance, la partie de Julien, encor que la fortune 
luy fust au commancement assez bonne, et meilleure 
que de Juillien , commança à crier par trois fois : 
No te quiero, segnor Julliano; et de là vint le proverbe 
qui a longtemps couru à la court et en France : No 
te quiero, segnor Julliano, « je ne vous chercha 
point, seigneur JuUian, » qui se disoit quand quel- 
qu'un fuyoit la luitte. Toutesfois il y alla un petit 
plus de l'honneur' dudit Jullian que de l'autre, et en 
a fait despuis toute sa vie grand triumphe, qui luy 
a aydé, avec d'autres belles advantures qu'il a 
couru pour son empereur et son roy, aux guerres, 
pour le service desquelz enfin est mort honnorable- 
ment en ses guerres de Flandres. 

Avant que finir je diray ce mot : que tous gallans 
hommes, cavalliers et capitaines, me semblent qu'ilz 
doib vent fort peser ceste responce susdicte de M. le 
connestable ; car il n'y a mot qui ne porte sa sen- 
tence et advis très nécessaire pour eux, et mesmes 
pour la brave tté qu'il usa à son brave. Sur quoy je 
fairay ce pettit conte que, lorsque nous allasmes à 
Malte, partant de Messine avec nos frëgattes, nous 
vinsmes coucher à une pettite ville entre Messine et 
Sarragosse* qui se nomme Cataigne', là où l'on dit 
que le premier fondement et parlement des vespres 
scicilianes fut fait et jette. Arrivans là, ceux de la 
ville tinrent leurs portes serrées, et firent difficulté 



\. Le manuscrit 3273 (f 149) porte entre parenthèses ces 
mots : Je dis du bon, qui ont été biffés. 
2. Svracuse. — 3. Catane. 



ESPAIGNOLLES. 8 S 

de nous laisser entrer. Il y eut parmy nous un capi- 
taine provançal qui^ se voulant faire de feste, parce- 
qu'il jargonnoit un peu et assez mal l'espaignol, qui 
alla se présenter à la porte et y demander entrée, 
plus par bravetté que par courtoisie. Sur quoy il y 
eut un soldat espaignol peu endurant, qui, s'advan- 
çant, poussa assez discourtoisemeiit ledit capitaine, 
pour s'oster de devant la porte; ledit capitaine luy 
dist : Soldadu, que querejs hazer^ ? L'autçe bravasche 
luy respond : Te tratar de hrcwo^ porque hazes del 
hravo. Faya se : ap par lèse de aqut y accuerdase de 
las visperas sicilianas. « Je vous veux traiter en 
brave, puisque vous faites du brave; allez-vous-en 
et ostez-vous d'icy, et vous vous souvenez des ves- 
pres scicilianes. » IP y eut un honneste gentilhom- 
me françois qui parloit fort bien espaignol, que je 
ne nommeray point pour sa gloire', qui se mit à 
parler le friand espaignol. Aussitost qu'il l'eut ouy, 
il quitta tout, et vint à luy, et luy dit d'une grande 
joie : Vota a Dios que tal hahlar me plaee'*, et dit à 
l'autre : Aparlaos de aqul, barragojiw : no quiero 
hahlar con vos ; jo hablo cou este ca\>allero muy gen- 
til hnblador'^; et, venant à luy, l'embrassa à la mode 
soldatesque; et causèrent fort ensemble de nostre 
voyage en passégeant^, et puis allèrent souper en- 

1 . Soldat, que voulez-vous faire ? 

2. Ce qui suit jusqu'à la fin de l'alinéa manque dans le manuscrit. 

3. C'était Brantôme. — 4. Ah Dieu ! qu'un tel parler me plaît! 
b. Retirez-vous d'ici, baragouineur; je neveux point vous par- 
ler. Je parle à ce cavalier si gentil parleur. (Le mot barragoyno 

été forgé par Brantôme.) 

6. En passégeant, en se promenant; de Vitulien passeggiare. 



8G RODOMONTADES 

semble, que le gentil cavallier françois luy donna; et 
l'auti'e l'accepta galantement : car ilz ayment ces 
gens-là à faire aussi bonne chère que nous, mais que 
ce ne soit à leurs despens; car autrement ilz se lais- 
sent mourir de faim. Ce fut à mon homme à se re- 
tirer, car il y eust eu de la rumeur. Toutcsfois cela 
se passa. Comme il y a toujours et d'uns et d'au- 
tres, et les uns courtois et les autres arrogans, on 
nous laissa entrer courtoisement, et vivre et coucher 
pour nostre argent. 

Si faut-il que je fasse à ce propos un plaisant conte, 
qui m'arriva une fois à Paris, au commancement des 
premières guerres. Ainsi que le camp s'estoit ache- 
miné à Estampes pour se dresser, moy ayant envoyé 
tout mon train devant, et demeuré à Paris pour 
quelques affaires qui me restoient, ou possible pour 
l'amour, je dirois mieux, je prins la poste pour aller 
joindre l'armée audict Estampes. Je n'avois qu'un 
homme des miens, moy avec mon postillon. Estant 
entre les deux portes de Sa inct- Jacques, voycy venir 
la garde, qui estoit grosse et grande, et qui se faisoit 
fort estroictement en ce temps , et entre autres un 
grand homme, marchant du quartier de Saint-Jac- 
ques, qui portoit une grand' hallebarde' et une cuy- 
rasse, qui arreste fort rudement mon postillon, et 
prend la bride de son cheval. Je m'advance, et crie : 
« Mort-Dieu ! l'homme à la grand'barbe, que vou- 
« lez-vous faire ? >» Il vint à moy aussitost, et me pré- 
santantla poincte de l'hallebarde, il me dist : « Mort- 
ff Dieu! l'homme sans barbe, je veux vous arrester. Où 

1 . Les anciennes éditions ajoutent : avec une grande barbe. 



ESPAIGNOLLES. 87 

« est voslre passeport? Ne sçavous pas l'ordonnance 
« qui a été faite, de ne sortir sans passeport du pré- 
« vost des marchans? » Tout à coup je me vis en- 
tourné de cent poincles d'espées, de picques et 
d'liallel)ardes. Ce fut donc à moy à monstrer mon 
passeport (car je l'avois), et luy dire qu'il le devoit 
demander plus honnestement et doucement, et que 
je n'estois bastant pour faire teste à un corps-de- 
garde si remply. Toutesfois après belles excuses, nous 
fusmes amis comme devant; et, estant arrivé, j'en 
fis le conte à feu M. de Guyse, qui le trouva bon, 
tant de la demande que de la responce, et en rit 
bien, ensemble plusieurs de l'armée ausqueiz j'en fis 
mesmes part; car, comme me dist M. de Guyse : 
« Un brave a bravé un brave; et quictes de là tous 
deux. » 

Quand le duc d'Albe passa en Flandres contre les 
guerres civilles des Gueux ^, il ne se voulut servir 
d'autre infanterie que de l'espaignolle , et n'y en 
mena d'autre. Mais qu'ell'estoit-elle? L'une des plus 
belles qui jamais fut mise en campaigne; car il en fit 
choix parmy tous les terzes de Lombardie, Naples, 
de ScicUle^, de Sardaigne; si bien que, de ce beau 
choix il en fit un corps très beau et bien fourny, jus- 
ques à neuf ou dix mille, n'y ayant rien à dire, soit 
en belles armes, soit en parades d'abilliemens, soit 
en bonté et vertu d'hommes, soit en leur entretien 
de vivres et de payes, jusques à leurs courtizanes. 
qui en parures parreissoient princesses. Bref rien n'y 

i. En 1367. 

2. Le manuscrit porte par erreur : Séville. 



88 RODOMONTADES 

manqua. Et, comme par où ilz passoient près de la 
frontière de France, vers la Lorraine, les chemins 
estoicnt rompus de gens quasi (par manière de dire) 
pour les voir, on leur demanda pourquoy le duc 
n'avoit avecque luy pris d'autre infanterie italienne 
ou ludesque. Aucuns respondoient : Porque conoce 
bien que cou suigular vlrlud y çalor de ilosoIvos Es- 
pagnoles, ha de alcançar en esta guerra el clarissi- 
nio nombre de Gran Capitan^ mas que ningun otro 
que nunca fue. « Parce qu'il cognoit et juge bien 
qu'avec la singidière vertu et valleur de nous autres 
Espaignolz, il doib attaindre en ceste guerre le nom 
illustre d'un grand capitaine plus qu'aucun qui ait 
jamais esté. » Comme de vray, par leurs seuUes ar- 
mes, il a fait trembler tout ce païs-là, et remis en son 
premier devoir. 

J'entretenois une fois, dans le chasteau de Milan, 
un vieux soldat espaignol, morte-paye de léans, qui 
avoit toute sa vie consommé aux guerres de l'empe- 
reur Charles, et me racontoit qu'il n'aymoit rien 
tant que les soldatz espaignolz, porque como buenos 
oficiales y labradores , havian texido con sus manos 
propias la corona de laurel que llevava al derredor 
de la cabeca, no temiendo dar fin a sus vidas, para 
hazer bwir la fama del y dellos. rr Parce que, comme 
bons maistres et artizans, ilz avoient de leurs mains 
propres tissu la couronne de lauriers qu'il portoit à 
l'entour de sa teste, ne craignant donner fin à leur 
vie pour faire vivre sa renommée et de luy et d'eux. » 

Un simple soldat espaignol, pour avoir esté trouvé 
en quelque larcin, fut condampné d'avoir un'oreille 
coupée; à quoi s'escria, en disant : Una oreja, pesea 



I 



ESPAIGNOLLES. 89 

tal ! Mas querria fo /norir, que suffrir tal afrenta. 
En tanto dixo el capitan : a Concedase esta gracia a 
este soldado tan desseoso de la honra. » « Comment, 
« une oreille coupée! j'ayme bien mieux: mourir que 
« d'endurer un tel affront. » A quoy son capitaine res- 
pondit : « Eh ! bien donc que l'on fasse cette grâce à 
« ce soldat tant ambitieux d'honneur. » Et ayma 
mieux passer par les armes et mourir que d'avoir 
l'oreille coupée. 

J'aymerois autant d'un soldat gascon, lequel estant 
sur l'esclielle près de la mort, il y eut une femme 
qui le vint requérir pour mary, ainsi que le temps 
passé se faisoit*. Luy, la voyant boiteuse, laide et fort 
contrefaite, et marcher fort incommodément, il dist : 
« Que fairai-je de cela? Je n'aurois que desplaisir et 
«incommodité. « Pinge^ pinge, dist-il au bourreau, 
qui est autant à dire en gascon, pends ^ pends, ce 
qu'il fit; et le gallant ayma mieux estre pendu que 
de s'assubjettir à une si laide beste. Celluy-là es- 
loit fort curieux de son ayse, et ennemy de la lay- 
deur. 

Aux premières guerres civilles, lorsqu'il fallut as- 
saillir les fauxbourgs et portereaux d'Orléans, feu 
M. de Guyse commanda aux François donner d'un 
costé, et aux Espaignolz de l'autre. A la teste du ré- 
giment des Espaignolz se trouva un jeune soldat qui, 
par dessus tous, se faisoit si bien parestre en ses ar- 
mes et son harquebuz et son fourniment fort beau, 
et ti'ès-leste en grâce, en façon et en habilhemens, 
car il avoit un pourpoinct de satin jaune, tout cou- 

1 . Les éditions ajoutent : Suivant t ancienne loy des Goths. 



00 RODOMONTADES 

vert de passement d'argent, et les chausses à bandes 
de mesmes, avec un cliapeau de tafletas [noir]^ tout 
couvert de plumes jaunes, si bien qu'il le faisoit très- 
beau voir, car avec cela il estoit beau et agréable de 
visage, et d'une jollie, gentille et maigrelline^ taille; 
enfin il paressoit tel que feu M. de Guyse demanda 
à don CaravajaP, qui leur commandoit, qui estoit ce 
jeune homme, car, à sa contenance, il monstroit 
estre de lieu et de courage. Caravajal lui respondit 
qu'il estoit de la maison de Mandozze, de laquelle 
sont sortis de grands personnages en tout : et, sur 
ce, il le présenta à M. de Guyse pour luy faire la ré- 
vérance. Ainsi que mondit sieur de Guyse le receut 
fort courtoisement, et Caravajal luy dist la bonne 
opinion qu'avoit M. de Guyse de luy, et comment 
il luy avoit demandé son nom. En faisant la révé- 
rance à M. de Guyse et luy en rendant humbles 
grâces, alors ce jeune respondit : Monsegnor , oy 
o morire con honi^a , o mudare mi color atnarillo 
en Colorado, por nlgiuia sangrienta j noble herida; 
o hare algiin illustre segnal de mi nombre, por la 
merced y favor de mi gênerai que lo ha pedido. 
« Monsieur, je mourray aujourd'huy avec honneur 
ou je changeray ma coulleur jaune en rouge par 
quelque blessure sanglante et noble, ou je fairay et 
donray quelque marque illustre de mon nom en ré- 
compance de la grâce et faveur de mon général qui 
le demande. » Ainsi qu'il le dist et promit, ainsi il le 
tint : car d'abordade, et s'avançant des plus avantz, 

1. Maigrelin, maigrelet, mince. 

2. Le manuscrit porte : CaravanjaL 



ESPAIGXOLLES. 9i 

il receut une grande harquebuzade au corps, du costé 
gauche, dont pourtant il ne mourut; et M. de Guyse 
le fit penser fort songneusement, et deux jours après 
le fit mettre sur l'eau dans un batteau, et le conduire 
à lilois avec d'autres blessez; et vis comme M. de 
Guvse le recommanda à la reyne par Jehan-Baptiste, 
qu'on nommoit le compère, qu'il envoyoit vers elle. 
Je vis tout cela, car j'y estois. 

Certes, ce jeune gentilhomme espaignol accomplit 
mieux sa parolle que ne fit une fois un grand sei- 
gneur estranger , que je ne nommeray point pour sa 
quallité, qu'il faut révérer'; lequel, s'estant retiré 
vers le roy Henry pour avoir receu une par trop 
grande injure de l'empereur Charles, qui luy avoit 
fait massacrer son père, aussi qu'un sien frère estoit 
mort dans un siège pour le service du roy; quelque 
temps après, ainsi que le roy Henry marchoit pour 
livrer bataille à l'empereur devant Vallencianes, le 
jour avant, lorsque l'armée marchoit en belle or- 
donnance de guerre, et que ce jour on tint l'empe- 
reur plus près qu'il n'estoit, ledit seigneur, armé de 
toutes pièces, monté sur un beau coursier, grand et 
fort, se vint présenter au roy, et ayant tiré son 
espée, dist au roy : Sire, oggi con questa spada io 
voglio K'emlicar la morte ciel padre e del fratello. « Au- 
jourd'huy avec ceste espée je veux vanger la mort 

1 . Ce grand seigneur étranger doit être Ferdinand de Saint- 
Severin, prince de Salerne , qui en 1532 vint trouver Henri II 
à Damvilliers, et, quatre jours après, retourna à Naples. (Voyez 
de Thou, liv. X.) En ce cas Brantôme se tromperait de date et 
de localité; car la campagne de Valenciennes n'eut lieu que l'an- 
née suivante, en 1553. 



92 RODOMONTADES 

(le mon père et de mon frère. » Et, voyant que le 
roy aplaudissoit à ses beaux motz, plus encouragé, 
vint à pousser son cheval en advant^ pour luy faire 
quelques passades. Mais le cheval estant un peu rude 
et gaillard, et trouvant son homme soubz soy un 
peu de légère tenue, s'advisa de s'en deffaire et le 
porter par terre, en luy faisant faire la conversion de 
sainct Paoul. Ce fut audit seigneur à crier : Ahi me ! 
yo son rnezzo mcrto \ et toute la jeunesse qui estoit 
près du roy Henry à rire leur saoul, et à faire relie ver 
ledit seigneur. Le lendemain, qui estoit le jour qu'on 
pensoit assurément de venir aux mains, puisqu'on 
y avoit failly le jour précédent, et que les deux ar- 
mées ne s'en pouvoient desdire, ledit seigneur voyant 
que c'estoit à bon escient qu'il y falloit faire, com- 
mança à crier : Corne l Non s'è nissunu fiuniara^ nis- 
siuio basque, nissuno monte tra noi et loro. Questo 
non è buono. « Comment! n'y a-il point entre nous 
et eux aucune rivière ou ruysseau, nul bois, nulle 
montagne? Cella n'est pas bon. » 

Assurez-vous qu'il désiroit bien quelque obstacle, 
ou de montaigne ou de maretz, ou d'un bois, ou 
d'une rivière, ou ruysseau, pour se garder de joindre 
de près; mais il n'y avoit lieu. Que si l'empereur eust 
voulu mordre, le champ de Mars ne fut jamais si 
beau; mais il fuist le choc par de bons retranche- 
mens qu'il avoit fait auprès de la ville de Vallen- 
ciannes; si bien que pour le coup la partie ne fut 
jouée en gros, sinon par légières escarmousches : ce 
qui fut un grand contentement audit seigneur qui 

\ . Hélas ! je suis à moitié moi't. 



I 



espaig\oltj:s. 93 

paravant avolt menacé et crié vengeance, car il ne 
vouloit venir aux mains nullement, sinon de parol- 
les bravasches, dont ils'ayda encores pis que devant. 
Je tiens ce conte de M. d'Uzais, qui le faisoit le plus 
plaisamment qu'il estoit possible. Au bout de quel- 
ques trois ans ledit seigneur et son frère, et toute sa 
maison-, se retirarent du party du roy; et^ sans au- 
cun respect d'injure receue, espousarent et prindrent 
celluy de l'empereur. 

Le jour de la bataille de Cerizolles, ainsi que le 
marquis del Gouast recognoissoit nostre armée qui 
marchoit à luy, il vint dire aux gens de pied espai- 
gnolz : Ea, soldados; aqui esian, a mi parecer, /os 
Gasgones^ vuestros vezinos , j- quasi hermanos : a 
rl/os ! Que si son venc/dos, somos vencedores nylmas 
ny luenos qiinndo un cuerpo esta derribado y caydo 
en tierra^ todos los otros miembros quedan sin fuerça 
y valor. « Soldatz, voylà, à mon advis, les Gascons 
vos voysins et quasi frères. Il faut aller à eux, car 
s'ilz sont vaincuz, nous sommes vainqueurs, ny plus 
ny moins que quand un grand corps est abatu et 
tumbé en terre, tous ses autres membres demeurent 
sans force et valleur. » Vovlà une grand* louange 
pour les Gascons, mettant toute la force de l'armée 
ce jouv-là en eux comme en estant le vray corps, et 
que quasi un corps ayant esté deffait et abattu, toutes 
les autres forces n'avoient qu'à tenir. Je tiens ce conte 
de M. de Grille, brave et gallant gentilhomme provan- 
çal, qui, pour sa valleur, fut despuis fait du roy senes- 
chal de Beaucayre , et qui estoit capitaine en chef 
d'une compaignée de gens de pied en ceste bataille, 
et qui parloit bon espaignol; car, ayant esté pris dans 



94 RODOMONTADES 

Thérouanne, avoit demeuré trois ans prisonnier par- 
my eux. 

Estant à la court d'Espaigne, au retour de la con- 
queste de Belys, force gallans hommes, gentilzhom- 
~ mes_, capitaines, et autres Espaignolz qui y avoient 
estez, estans venus à ladite court pour faire la ré- 
vérance au roy, et se faire remarquer et recognoistre 
pour leur voyage, je vis passer, estant dans une 
boutique d'un marchant , un jeune gentilhomme 
bizarre et fort bigarré en ses habilhemens, et force 
plumes en son bonnet de diverses coulleurs, monté 
sur un cheval d'Hespaigne , beau, avec une housse 
de vellours, rellevant ses moustaches à chasque pas 
de son cheval; enfin, faisant bien la piaffe, vray 
piaffeur, homme de main point autrement. Je vins 
demander à un capitaine qui estoit dans la boutique, 
marchandant avec moy, qui pouvoit estre celluy-là 
qui faisoit si bonne mine. Il me respondit seulle- 
ment : Es aquel que tomo el Peiîon de Belljs, y nunca 
fiie. DexacUo ir, seiior^ y volar a iodos los diables ^ 
con sus plumas, que tan mal haze del bravo. « C'est 
celluy qui print le Pignon du Bellys et n'y fut jamais. 
Laissez-le aller et voiler à tous les diables avecques 
ses plumes_, que tant fait-il du brave mal à propos. » 

J'aymerois autant d'un gentilhomme tollédan, le- 
quel menaçoit tous les jours, qu'il s'en alloit faire un 
voyage aux Indes, et jamais ne partoit. Un jour, il 
parut avecques un chapeau tout couvert de plumes, 
dont il y en eut un qui rencontra ainsi sur luy : ISo es 
posible que no saïga agora este çirote, pues qu'esta 
tan bien emplumado. « Il n'est pas possible que ce 
vireton ne parte, puisau'il est si bien emplumé ; >j 



ESPAIGNOLLES. 95 

faisant allusion sur un vireton, ou Irait d'arhaleste, 
qui part et descoche mieux quand il est bien em- 
penné. 

G'estoit lors un grand cas que ceste conqueste de 
Bellys et de son Pignon, qui estoit une haute roche oii 
il y avoit une forteresse fort mal aisée à monter et à 
battre : et dedans y pouvoit avoir, quelques soixante 
Turcs naturelz; mais ilz s'effroyarent et s'en allarent, 
n'ayant tenu que trois à quatre jours. L'armée qui 
estoit devant estoit très belle, de plus de dix mil 
hommes, et de soixante-dix gallères, où comman- 
doit don Garcie de Tollède, vice-roy de Scicille, car 
je la vis et y estois. 

J'ay oiiy raconter en Espaigne, à de vieux capi- 
taines et soldatz espaignolz, que Gonsalle Pisarre \ 
s'estantesmeu et rebellé contre l'empereur Charles, luy 
fit de grandes guerres civilles aux Indes, ausquelles 
ne fut vaincu jamais, quelque bataille qu'il ait donné 
ny rencontré, sinon à la dernière qu'il donna, en 
ayant combatu jusques à l'extrémité luy et ses gens, 
no como leones , mas como verdaderos EspaTwles . 
« Non comme lions, mais comme vrais Espaignolz; m 
voulant par là inférer qu'ilz estoient plus braves et 
hardis que lions. Et luy ne pouvant plus, et ses gens 
tous deffaitz, il demanda à un de ses compaignons 
et capitaines qui s'apelloit Jehan d'Acosta : a Que fai- 

1 . Gonzalo Pizarre était frère de François Pizarre, le conquérant 
du Pérou. Le 9 avril 1548, il fut défait et pris à cinq lieues de 
Cuzco, dans la plaine de Xaquixaguana par Pedro de la Gasca , 
conseiller de l'inquisition, envoyé au Pérou par Charles-Quint 
pour rétablii' l'autorité royale. Le lendemain même il fut dé- 
capité. 



96 RODOMONTADES 

a rons-noiis, nous autres qui sommes restez seulz? — 
« Allons-nous-en^ respondit Acosta, vers la Gasca, » 
qui estoit un capitaine de leur, contraire party. « Al- 
« lons-v donc^ dist Pizarre. » Vamos a morir, como 
biieuos f verdaderos cJiristianos. )> « Allons mourir 
comme vrais et bons chrestiens, » pensant estre un 
acte de bonchrestien, ce dit le conte, d'aymer mieux 
se rendre à son ennemy que fuir; aussi dit-on que 
jamais ses ennemis ne veirent ses espaulles. Et, 
voyant auprès de soy Yillavicencio, il luy demanda 
qu'il estoit. L'autre luy respondit qiiera serge nto 
major del cainpo impérial^. — Y yo, soy Gonk,alle 
Pizaro, respondit-il, el desdichado. a Et moy Gon- 
zalle Pizarro le deffortuné, » et luy donna son espée. 
Il marchoit en brave cavallier, et en contenance 
royale. Il estoit monté sur un beau et puissant che- 
val, qui ce jour l'a voit fait ferrer de treize clous de 
chasque pied, afin qu'il ne luy manquast au besoing, 
armé d'une jacque de maille, et une cuyrasse fort 
riche, et par dessus une cazaque de vellours, et en 
sa teste bourguignotte toute d'or, qui estoit un œuvre 
non moins beau que riche. Ce sergent-major fut fort 
ayse d'avoir fait butin d'un tel prisonnier, et incon- 
tinant le mena devant de Gasça, qui estoit celluy qui 
commandoit, qui luy demanda soudain s'il estoit 
beau d'avoir esmeu et bandé tout ce royaume contre 
l'empereur son souverain et maistre. Pizarre respon- 
dit : Yo y mis hermanos, hariendo conquistado estas 
tierras y paezes a nueslras cuestas, trabajos^ gastos 
y sangre, no havemos pensndo pecar contra la Sacra 

{. Qu'il était sergent-major du camp impérial. 



ESPAIGNOLLES. 97 

Maestdd, gardnndolas , y regiendo , y gobernando , 
como légitimas sehores y conquistadores, u Moy et 
mes frères, ayant conquis ceste terre et le pais à nos 
propres coustz et despans, avec nostre travail et nos- 
tre sang, n'avons jamais pensé faillir ny pécher con- 
tre la Sacrée Magesté en les gardant et administrant 
comme légitimes seigneurs et conquerrans. » 

Alors Gasça dist qu'on l'oslast de devant liiy ; et y 
eurent plusieurs soldatz qui eurent chascun plus de 
cinq ou six mille pesantz d'or pour leur butin. Le 
lendemain de sa prise, il fut sententié à miort, et à 
estre décapité et mené sur une mulle les mains liées, 
et ayant une cape sur les espaulles. 11 mourut en 
bon clirestien, par signes, sans parler un seul mot, 
retenant au reste avec soy un' autliorité encores 
grande, grave façon et contenance sévère. Sa teste 
fut portée en la ville des roys *, où elle fut mise sur 
un pillier de marbre, enfermée d'un trellis de fer, 
avec ce lillre ou escriteau : Aqui esta la caheça del 
trahidor Gonzalle Pizarro^ el qiud dio la batalla en 
la valle de Xaqusaguava contra la bandera y estan- 
darte real del Imperador su segnor, al lunes 9 de abril 
1548. « Ici est la teste du trahistre Gonzalle Pizarre, 
qui donna la bataille en la vallée de Xaquisaguava, 
contre l'estandart royal de l'empereur, son seigneur. 
Ce lundy 9 apvril 1 548. » 

Voylà la fin de Gonzalle Pizarre, qui ne fut jamais 
vaincu en bataille qu'il aye donné, encor qu'il en 
ait donné plusieui's. Diego Centeno paya au bourreau 
ses habillemens, qui estoient fort riches, affin qu'il 

1 . Lima appelée anciennement Ciudad de los reyes. 

VII — 7- 



93 RODOMONTADES 

ne le despouillast point, le faisant enterrer avecqu'- 
eux en la ville de Cusco, nonobstant qu'il eust esté 
son grand ennemy capital. Acte beau, et certes di- 
gne, disant que non era tratto de chrisliano, ny tan 
poco de cavallero, injuriar y ojfender los muertos. 
« Que ce n'estoit traict de chrestien ny de cavallier 
injurier et offancer les mortz. » Il ^ se dict de plusieurs_, 
et s'en voit qui ont fait ce traict à leurs ennemys, 
dont Dieu les en pardonne. 

Après la sentence de Pizarre, on la donna de mes- 
mes à Francisque Caravajal_, l'un de ses complices et 
capitaines, à estre pendu et mis en quatre quartiers, 
et sa teste mise avec celle de Pizarre, dont il dist : 
Harto es, pues que no puedo rnorir dos vezes. « C'est 
assez; je ne puis mourir deux fois*, m 

Un' soldat gascon, en Piedmont, ayant esté ainsy 
condemné avoir la teste coupée, comme dict Rabe- 
lais, il dict : Cah de diou^ lou cabl You donne lou 
reste per un hardyt'*. Il dict bien un autre mot, mais 
il estoit trop sallaud; et pour ce je le tays, bien 



\ . Cette phrase et le commencement de la suivante manquent 
dans le manuscrit. 

2. Tout ce que Brantôme raconte de Gonzalo Pizarre et de 
F. de Caravajal est tiré soit des Commentarios reaies de l'inca 
Garcilasso de la Vega, deuxième partie, liv. II, ch. xxxvi et suiv., 
Cordoue, 1617, in-f°, p. 200 et suiv., soit de YHistoria del des- 
cubrimiento y conquista del Peru, d'Augustin de Zarate, liv. VU, 
chap. VII et vm. 

3. Ce qui suit jusqu'à la ligne 10 de la p. 100 manque dans le 
manuscrit. 

4. Tête-Dieu! La tête ! Je donne le reste pour un hardi. — Le 
hardi était une monnaie de billon frappée en Guyenne et qui va- 
lait trois deniers. 



J 



ESPAIGNOLLES. 99 

qu'il fust plaisant, et mesmes estant sur le poinct de 
la mort. 

Ainsi en diet de mesmes un pauvre Espaignol qu'on 
condemna estre pendu : Harto es. Yo muerto, que 
me llei^en a la carniceria\ 

Un autre, ayant esté condempné par le juge d'estre 
pendu, il ne sceut que luy dire, sinon, d'un despit, 
qu'il ressembloit bien à Pilate; mais le juge respon- 
dit bien mieux : ^ lo menas ^ no liware mis manos, 
para condenar un tan gran vellaco coma ços^. 

Un autre dict aussy bien, estant condemné d'avoir 
les deux oreilles coupées. Ainsy que le bourreau lui 
eust haussé les cheveux pour les voir et les luy couper, 
et ne les ayant point trouvées, le bourreau luy dict 
en colère : Os hurlais asi de la génie? L'autre luy 
respondit : Cuerpo de tal, esioy obligado a dar orejas 
cada martes^? Pensez que c'estoit un mardy qu'on 
les luy avoit coupées auparavant, et que pour cela il 
n'en amanda ny n'en empira son marché. 

Voylà comment ces marauds se gaudissent sur le 
poinct de la mort. Ce ne sont pas eux seulement, 
mais gens de plus grande estoffe et de plus saincte 
vie qu'eux; ainsi qu'il advint à un fraj bernardine'' 
espaignol. Ainsy qu'il estoit sur les agonies de la mort, 
et qu'un sien compaignon le vint consoller et re- 
monstrer qu'il n'en mourroit point ce coup, et que 

1. C'est assez. Moi mort, qu'on me porte à la boucherie. 

2. Au moins, je ne laverai pas mes mains pour condamner uu 
aussi grand coquin que vous. 

3. Vous moquez-vous ainsi du monde? — Corbleu! suis-jc 
obligé de fournir des oi-eilles chaque mardi ? 

4. Moine bernardin. 



iOO RODOMONTADES 

pour le seiir il pstoit prédestiné de mourir un jour 
j)rélat, il luy respondit plaisamment : Olro muere 
prelado^ y yo morire pelado\ Cela vouloit inférer 
qu'il mourroit la teste pelée et rase, comme religieux 
qu'il cstoit, ou qu'il eust quelque maladie chaude. 

Pour retourner à ce brave Caravajal, outre qu'il 
fut brave et vaillant en faictz, il estoitaussy subtil en 
motz, et surtout avecqiies cela très cruel, et tel que 
le proverbe en sortit de luy : Mas fiero y cruel que 
CaravajaL^ La nuict para vaut qu'il fut exécuté, le 
capitaine Centeno le fut voir. Caravanjal fit sem- 
blant, tant il estoit glorieux, de ne le cognoistre 
point. Quand l'autre luy eust dit s'il ne le recognois- 
soit pas, il respondit : Como te podria yo conocer^ 
que nunca te vi pov la delantera , si no por la t ra- 
sera ^? Quelle chasse ! par laquelle luy donna en- 
tendre soubz bourre, et le picqua, que l'autre avoit 
lousjours fouy devant luy en tous ses combatz'^; 

1. Un autre mourra prélat, et moi je mourrai pelé. 

2. Plus fier et plus cruel que Caravajal. 

3. Comment pourrais-je te connaître? je ne t'ai jamais vu par 
devant, mais seulement par derrière. 

4 . F~ar. T.a nuict avant qu'il fust exécutté , le capitaine Cen- 
teno le fut voir. Caravanjal lit semblant de ne le cognoistre point. 
Quand l'autre luy eut dit s'il ne le recognoyssoyt point, il res- 
pondit : Como, te podria y o te conocer que nunca te vi que por 
de tras? « Comment vous pourrois-je cognoistre que je ne vous 
ay jamais veu que par le derrière ? » luy donnant à entendre 
soubz bourre et le piquant que l'autre avoit tousjours fouy devant 
luy. Quelle chasse! Il estoit fort subtil en telles responces, et 
fort brave et vaillant, mais si cruel que le proverbe en sortit : 
mas fiero y cruel que Caravanjcû. « Plus cruel que Caravanjal. » 
(Ms. 2373, f" 157 v°.) — Brantôme a arrangé le texte de Garci- :v 
lasso de la Vega, que voici : Dixo entonces Carvajal : Por Dios, !?; 



ESPAIGNOLLES. 101 

Chasse* certes aussi bonne que celle d'une dame de 
la court d'Espaigne , laquelle, voulant mal à un ca- 
vallier qui estoit allé en ceste dernière guerre de 
Grenade *, ainsi que le bruict vint à la court qu'il 
estoit mort, elle dict : ISo piiede ser ; porqiie los 
Moros no comen carne de liebre^; villaine attaque 
pourtant pour le taxer de couardise comme le lièvre, 
qui fuit tousjours et ne combat jamais; ou possible 
pour la lèpre, car les Mores n'en mangent point pour 
ce subject, non plus que du pourceau et autres ani- 
maux deflendus en leur loy. 

Pour parler de la cruauté de ce Caravajal, il se 
dict qu'il tua plus de cent hommes de sa main propre 
en une battaille qu'il donna. 11 estoit aagé de plus 
de quatre-vingtz quatr' ans lorsqu'il mourut. Quel 
brave et vaillant vieillard I II fut fort dur à se con- 
fesser. Il avoit porté une enseigne en la battaille de 
Ravanne, et paravant avoit esté soldat du grand ca- 
pitaine Gonsalve au royaume de Naples. De bon 
maistre bon aprentif; car c'a esté un des meilleurs 
hommes de guerre qui ait jamais passé aux Indes, ce 
disoyt-on lors*. 

La maison de Pizarre et [celle] de Caravanjal furent 



senor, que como siempre via vuesa merced de espaldas que agora 
teniendole de cara no le conocia (liv. V, ch. xxxix). 

1. Ce qui suit jusqu'à la fia de l'alinéa manque dans le ma- 
nuscrit. 

2. En 1570. 

3. Cela ne peut être; car les Mores ne mangent point de chair 
de lièvre. 

4. Zarate, dans l'ouvrage cité plus haut (p. 98, note i) con- 
tient (liv. V, ch. xi) de cui'ieux détails sur lui. 



1 (>2 RODOMONTADES 

(lu lout rasées, et dedans toutes semées de sel, avec tel 
escriteau : Icy sont les maisons des traîtres Pizarre et 
CaravanjaL De mon temps, que j'estois en Espaigne, 
leurs noms et valleurs raisonnoient encores par la 
bouche d'un' infinité de gens, et en racontoient de 
beaux et esmerveillables actes, et ne se pouvoient 
saouler d'assez les louer. Que c'est que de vaillance I 
car, qu'elle soit ou mal ou bien employée, ell' est 
toujours estimée, ainsi que dit le refFrain en latin : 
Fama, swe bona, ^swe mala, fama est. Et autres di- 
sent : Sive honum, swe maliim fama est. « Toute re- 
nommée, soit bien ou mal, est renommée; » ou 
bien, « soit bonne ou mauvaise, c'est renommée, » 
et mesmes quand elle part d'un cœur vaillant et 
généreux, et non point poltron; car enfin tout cœur 
généreux, qui entreprend quelque chose de grand 
selon soy, ne sçauroit estre autrement que fort estimé 
et loué, comme Machiavel en est de cet ad vis. Mais 
pourtant il est bien tousjours plus louable et plus 
sainct faire bien que mal; car enfin le bien est tous- 
jours récompansé pour le bien, et mal pour le maL 
Il faut conter ceste rodomontade en fait, qui est 
très-belle, et pourtant incroyable : Muchas cosas han 
acaescido a los Espagnoles en diversas partes, des- 
pues que y con invincibles animos^ andan desplegando 
sus banderas quasi per todo el mundo ; por las qua- 
les han merescido entre todas las naciones renombre 
de inmorlal memoria. Y dexadas muchas que por 
varias historias andan celebradas, el écho solo de un 
soldadOj el quai ïndignamente esta puesto en olvido, 
fuerca a créer quanto sea el animo y valor de lagente 
espagnola. Al tiempo que el marques de Pescara an- 



ESPAIGNOLLES. 103 

dai>a en buelto en las porfladas guerras de Lombar- 
dia, haviendo se tnivada entre Franceses f Espagnoles 
una pelea^ vino a herir una pelota a Luys de la Seiia, 
soldado^ que andava puesto en hilera en su squadron 
de infanteria; y no valiendo la deffensa del cosselete, 
le entro la pelota en el cuerpo. El animoso soldado, 
sentiendo que la pelota baxaha por los vazios a las 
tripas, aparlado un poco de su ordonença, con incom,' 
payable esfuerco y osadia, saccandose un cuchillo, se 
hizo una pequena abertura en la barn'ga, por donde 
(casa que parère fabula) hizo salir la bala : y bol- 
viendo con los dedos las tripas para dentro, con ani- 
mo nunca visto^ hizo con la punta del cuchiVo, de una 
y otra parte ^ algunos agajeros en sus mesmas car- 
nes^ y passando por ellos la agujela^ cosio con grande 
constancia la abertura que luwia iiecho ; y buelto a 
su hillera, no se conocio en su semblante el marty- 
rio que de si, con sus nianos, havia hecho antes hizo; 
y parecia de hizo su personado entre los muy sanos, 
nquel que ténia el cuerpo tan mal dispuesto : hasta 
que de hay a poco rato lo hirieron de un arcabuzazo 
en la cefa, y le quebraron un ojo, por lo quai fue ne- 
cesario que le sacasen del escadron. Y no con me nos 
diligencia que admiracion curado, vino a Valladolid 
donde estaba el emperador don Carlos, y monstrando 
el testimonio de su valentia, Su Mngeslad le hizo 
nierced de cien ducados de renia para siempre. « Plu- 
sieurs cas et événemens sont arrivez aux Espaignolz 
en beaucoup d'endroitz despiiis qu'ilz vont d'un gé- 
néreux courage, desployant leur bandière quasi par 
tout le monde; par lesquelz ilz ont méritez sur toutes 
naclions le renom d'une mémoire immortelle, et en 



104 RODOMONTADES 

laissant plusieurs qui sont cellébrez en plusieurs et 
diverses histoires, l'acte d'un simple soldat, lequel par 
trop indignement est mis en oubly, force et con- 
trainct à croire combien soit le courage et valeur de 
la gent espaignoUe. Au temps que le marquis de 
Pescayre estoit embrouillé aux guerres opiniastres en 
Lombardie, s'cstant attaqué entre les François et 
Espaignolz un combat_, il y eut une balle d'arquebus 
qui vint à blesser Louys de la Sanna, soldat, ainsi 
qu'il marchoit en sa file et son ordre parmy son es- 
quadron d'infanterie et ne luy servant la deffence du 
corcellet, la balle luy entra dans le corps. Le brave 
soldat sentant que la balle luy baissoil par le vague 
dans les trippes, se retirant un peu de son ordon- 
nance, avec un cueur grand et incomparable har- 
dyesse, tirant son Cousteau se fit une petite ouverture 
au ventre, par où (chose qui parest fable) fit sortir 
la balle et avec les doigtz retournant et ressarrant 
les trippes par le dedans, d'un courage non jamais 
veu, fit encores avec la poincle du cousteau d'une et 
autre part deux petitz trous en forme d'œilletz dans 
sa mesme chair, et passant à travers d'eux un' aguil- 
lette, par une grande constance cousut et ferma l'ou- 
verture qu'il avoit faite, et après s'en tournant à sa 
fille et à son ordre, il ne se cognent en luv aucune- 
ment ny en son semblant le martyre qu'il s'estoit fait 
et donné avec ses propres mains, ains comme devant 
joua son personnage parmy les sains celluy qui 
avoit son corps si mal disposé et blessé, jusques à ce 
que de là à un peu de temps, il fut lilessé d'un' har- 
quebusade sur le sourcil qui luy rompit et creva l'œil 
dont luy fut nécessaire qu'on i'ostast de l'esquadron 



ESPA.IGNOLLES. 405 

et de son rang, et fut après guéry avec autant de dil- 
ligence que d'admiration; et estant venu à Vailledol- 
lid où estoit pour lors l'empereur Charles, s'estant 
présenté à luy et luy monstre tesmoignage de sa 
vaillance, SaMagesté luy fit donner pour récompence 
cent ducatz de rente annuelle et pour tousjours. » 

Je crois qu'après ce conte il ne me faut mesler d'en 
faire un autre de plus grande générosité espagnolle 
que celluy-là. Geste rodomontade en vaut bien cent 
autres de parolles. Je pense qu'on ne sçauroit quel 
plus louer, ou ce soldat espaignol, ou M. Sceva*, l'un 
des esleuz et favoris soldatz de Jules Cézar, lequel 
après s'estre trouvé (luy faisant service) en plusieurs 
battailles, rencontres et combatz en la Gaulle, et 
s'estre fait signaller par^ un des vaillans et détermi- 
nez soldatz qui fussent à son armée, et venant la 
guerre entre luy et Pompée en ce grand combat qui 
se fit entr'eux deux à Duracliie ', ce soldat , après 
avoir heu un œil crevé, et son corps percé en six 
divers endroictz de part en part, et son bouclier 
trouvé, auquel estoient encores fichées et plantées 
six-vingtz flesches, en outre trouvez plus de deux cens 
trous de flesches qui l'avoient percé à jour, se jette 
(ce néanmoins) hardiment dans la mer; et fit tant 
qu'il se sauva à la nage, et vint trouver son général. 
Encor, après avoir si bien fait, se présentant à luy 
desnué de ses armes (chose illicite en la millice ro- 
maine), se mit à luy crier : « Ah! mon empereur, 



1. M. Cesius Sceva. Voy. Valère Maxime, liv. III, ch. ii, n° 23. 

2. Par^ pour. 

3. DyiTachium, aujourd'hui Durazzo. 



i 06 RODOMONTADES 

pardonnez-moi si j'ay perdu mes armes. » A quoy 
César ne fit autre esgard ny réprimande; mais le 
louant pardessus tout, le mit en honneur et estât de 
centenier. 

J'ay cogneu un brave, escabreux et vaillant gen- 
tilhomme de Brelaigne, qui s'apelloit M. de Ma- 
reuil, de fort bonne maison, nourry autresfois page 
d'honneur du roy François premier : lequel, aagé de 
soixante ans, en la bataille de Dreux, ayant fait ce 
qu'un homme de guerre peut faire vaillamment, et 
y ayant esté blessé en trois endroits, Fun d'un coup 
de pistollet dans le bras gauche, et l'autre d'espée 
dans le corps au 'deffaut de l'arnois*, et se sentant 
foible du sang qu'il rendoit, s'en vint trouver (tout 
sanglant qu'il estoit, tant du sang de l'ennemy que 
du sien) M. de Guyse, et luy dist en luy monstrant 
ses blessures : « Monsieur, je vous suplie me dire et 
« juger si je suis encor en estât de combattre, ou de 
« me retirer pour me faire penser. Que si vous me 
« jugez encor bon pour retourner à la charge, et 
« qu'ainsi le voulez, je m'y en vais pour m'achever : 
« si non, et qu'il vous plaise me commander de 
« m'aller faire penser, je m'y en vais; mais autrement 
« n'yray je point si vous ne me le commandez. — 
« Ouy, responditM. de Guyse, monsieur de Mareuil, 
(( je veux que vous ailliez faire penser, et le vous 
'i commande quand vous ne le voudriez pas. Vous 
« en avez assez fait pour vostre part. » Je vis, le soir, 
que M. de Guyse fit le conte; et ledit sieur de Ma- 
reuil fut si bien secouru et pensé qu'il eschapa, et 

1 . Arnois, armure. 



ESPAIGNOLLES. 107 

vesquit encores plus de quinze ans après, tousjours 
aussi brave et vaillant que jamais, et tousjours esca- 
labroux et querelleux, et avoit tousjours quelque que- 
relle. Encor un an advant que mourir, en eut-il une 
contre Saincte-Collombe le bègue, très brave et baut 
à la main, et vaillant; et les trouva l'on à Bloys 
qu'ilz s'alloient battre, sans qu'ilz furent empescbez, 
et puis accordez. Ce M. de Mareuil fut pour ses 
mérites récompancé de l'ordre Sainct-Michel, qui 
estoit peu de chose, car il estoit par trop commun : 
il méritoit de plus grands biens et grades. 

Les soldatz espaignolz qui vinrent au premier 
voyage en France avec le prince de Parme, disoient : 
Que eran todos de una volunlad, es a scdjer, morir o 
vence7\ « Hz estoient tous d'une mesme volunté : mou- 
rir ou vaincre, » j preslos al niandamiento de su 
gênerai (tous prestz à obéir aux commandemens de 
leur général) ; y en su armada, con el claror de las 
armas de los soldados, sus rayos del sol hazia mas 
ilustres, de inanera que con queslas luzidas armas, 
j con las rlcas cublerLas y panachos engallados^ pa- 
recia una muestra de una muj flurida huerta^ que re- 
presentava alli la orgulleza del coraçon, j dava senal 
en los colorados rostros, tanto que, solo con el aspecto, 
ponian furor, f manifestavan a los enemigos el pe- 
ligro tan cerca que sus presencias . « Et en son armée 
avec la clairté des armes des soldatz, le soleil en 
monstroit ses rayons plus clairs et plus illustres, de 
mode qu'elle se paressoit avec leurs riches couver- 
tures et casaques de gendarmes et leurs braves pe- 
naches pendillans une monstre d'un jardin bien 
fleury qui là représenloit l'orgueil du cueur, et 



108 RODOMONTADES 

donnoit signal aux visages collorez tant et tant que, 
avec le seul regard, ilz donnoient fureur et manifes- 
toient aux ennemis le péril aussi près d'eux comme 
leur présence. » Voylà de beaux motz certes, et sur- 
tout les deux derniers. 

Un soldat espaignol, me louant une fois le roy 
d'Espaigne, me disl : Ninguno aj en nuestros tiem- 
pos entre los principes christianos y inoros, a quien 
se deva acalamiento y obediencia , como al catho- 
lico rey d Espagna^ nu senor, ciijos notables he- 
chos^ sabidos hasta las estrellas, oscurecen los de los 
emperadores. Y no es nienester que lo diga : diganlo 
los rey nos y reyes del ^encidos, digalo todo el rnondo. 
« Il n'y a point en nostre temps, entre les princes 
chrestiens et Mores, roy à qui l'on doive porter plus 
d'honneur, de respect et obéissance qu'au roy catho- 
lique, mon maistre; les faitz notables duquel, montez 
jusqu'aux estoilles, obscurcissent ceux là des empe- 
reurs sans qu'il soit besoing que je le die, que lesroys 
et royaumes par luy subjuguez et vaincuz le disent; 
voire le dise mesmes tout le monde. » 

Le duc d'Albe, celluy qui conquesta le royaume 
de Navarre pour Ferdinant, estant prest d'estre as- 
siégé dans Pampelune par le roy Jehan de Navarre, 
assisté des forces françoises que le roy Louys XII luy 
avoit envoyé, conduictes par M. d'Angoulesme, jeune 
prince, despuis roy François, et de M. de La Pal^ 
lice, les habitans dudict Pampellonne luy ayant re- 
monstré le peu de force qu'il avoit léans pour faire 
teste à une si grande armée, il leur respondit que : 
A un mas génie desseava el que se fuessen, porque 
nias fionra a los pocos quedava. Los Pampeloneses^ 



ESPAIGNOLLES. 10<) 

acordando se poco desla îionra^ dixeron : « Mas la 
honra sin ^ente mal se gana. * » « Qu'il ne desiroit 
qu'il y eust d'avantage de gens, pource que plus 
grand'gloire demeureroit au petit nombre qui leur 
fairoit teste, mais ceux de Pampellonne ne se soucians 
de cest honneur, luy respondirentque voluntiers ceste 
gloire mal s'acquiert sans gens, m Respondu bien, 
certes, pour ceux qui veulent jouer leur jeu au plus 
seur, et au proflit du mesnageMe l'honneur. Pélopi- 
das dist bien autrement, lorsqu'il voulut aller contre 
Allexandre le tyran : on luy vint dire comme l'on 
avoit recogneu ses forces, et qu'il y avoit grand nom- 
bre de gens montant bien plus que les siens. Il res- 
pondit seulement : « Tant plus ilz seront, tant plus 
nous en tuerons*. » Celluy-là avoit l'esprit tandu plus 
au carnage qu'à l'honneur; non pas comme un ca- 
pitaine espaignol disoit : Que adonde liaj mas afren- 
ta^ alli mas honra se gana. « Là où il y a plus 
d'hasard et d'affront *, là plus de gloire s'acquiert. » 
Je croys l'avoir dit ailleurs 

Un capitaine espaignol, petit, fort d'estature, luy 
estant fait la guerre de sa pettilesse, il respondit : 
En los cuerpos pequehos se ensierra un grande y 
fuerte coracon ; porque la natura aquello que falto 
en. et cuerpo^ puso en la {>irtud del animo. « Dans les 



1 . Ceci est tiré (p. 199) de la Conquista de Nm<arra dont il est 
question plus bas, p. 111, note 4. Le duc d'Albe est Frédéric de 
Tolède, dont Brantôme a parlé, t. I, p. 129. 

2. Mesnage, épargne. 

3. Plutarque, Fie de Pélopidas, ch. lviii. — II s'agit d'Alexan- 
dre, tyran de Phères. 

4. Affront, c'est-à-dire d'obstacles, de dangers à affronter. 



110 RODOMONTADES 

corps des petitz s'enserre un grand et fort courage, 
parce que la nature a mis cela qui se faut au corps 
en la vertu de l'esprit et de l'âme. » 

Un autre disoit pourquoy il bravoit tant, estant 
si petit, et n'avoit tant de quoy à braver. Il respon- 
dit : Hombre chiquilo, si no brava, no vale nada. 
« Un homme petit, s'il ne brave, il ne vaut rien. » 
Comme de vray j'en ay veu un' infinité de petitz 
hommes, n'ayans pas bien de quoy à payer leur 
homme : autrement, vous les voyez estandre sur la 
poincte des piedz, ayans leurs gentes^ mules, ou, pour 
mieux dire, leurs eschasses de liège, ainsi que j'en 
ay veu plusieurs se hausser le plus qu'ilz peuvent, et 
se gehenner en leurs postures, affin qu'ilz puissent 
mieux braver et faire la piaffe. Enfin ce sont des 
mirmidons targués' pour faire la guerre aux grues; 
ou voudroient fort estre toujours montez sur des 
cluchiers ' pour parler de plus haut. Voylà comment 
les petites gens ne se contentent point de leurs pet- 
titesses, mais souhaitent toujours estre grands. Si 
est-ce que ce n'est pas le meilheur que d'estre si grand 
extravagamment ; car j'ay veu force de ces grands 
n'estre pas plus habiles que les petitz, voire très ba- 
dautz et fadatz* de nature et d'art, ny plus vaillans 
non plus, mais très poltrons; et outre, l'on les vise 
mieux à la guerre, et, qui plus est, sont fort subgetz 
àavoir les jarretz coupez, qui y veut tirer : ainsi qu'il 



\. Gentes^ gentilles. 

2. Targués^ targés, couverts de targe (bouclier). 

3. Cluchiers, clochers. 

4. Fadat^ sot. 



ESPAIGNOLLES. Hl 

se dit et se list' que lorsque le grand sultan Soliman 
fut à Hongrie et à Vienne*, fut pris dans une forteresse 
un soldat lansquenet de si extrême auteur', qu'on le 
tenoit pour un géant et pour un miracle de na- 
ture, si bien que l'on en fit un présent au grand Sol- 
liman, pensant qu'il s'en deust servir h sa garde. 
Mais, au lieu de cela, il en tira son plaisir par une 
barbare cruauté; car il le fit attacher par les bras et 
les piedz. et le fit mettre tout debout en une salle 
pour combattre en estaquade contre un petit nain 
qu'on luy avoit donné, et qu'il avoit en délices. Ce 
petit nain estoit armé de son espée, qui demeura 
plus d'un' heure à tuer ce géant, tant il avoit peu de 
force et assenoit si mal ses coups, ores luy donnant 
sur le corps comme il se pouvoit hausser, ores sur 
les cuisses, ores sur les jarretz, le paouvre géant pa- 
rant aux coups au mieux qu'il pouvoit et esquivant. 
Enfin il tumba par terre, et ce nain le paracheva 
comme il peut : et ainsi en donna le plaisir à Soli- 
man, et à aucuns bâchas et grands de sa court. Il y 
pouvoit avoir du plaisir pour ceux qui sont barbares 
et cruelz, et de la risée, mais nullement pour nous 
autres qui sommes chrestiens. Je croys que les Ro- 
mains n'exibarent jamais un tel passe-temps. 

J'ay leu dans un livre espaignol, qui se nomme La 
Conquista de Ncwarra *, que le roy Jehan de Navarre 

1. C'est P. Jove qui raconte le fait au commencement du 
XL* livre de son Histoire. 

2. En 1541. — 3. Auteur, hauteur. 

4. La Conquista del reyno de Navarra, par Luy S Correa, To- 
lède, 1513, in-f°, goth. Ce livre fort rare, que Brantôme a déjà 
cité (t. I, p. 430), a été réimprimé à Pampelune en J843, in-8°, 



112 RODOMONTADES 

ayant envoyé un héraut vers les ducz d'Albe et de 
Nagere, tous deux généraux de l'armée (ce qui n'est 
pas le meilleur, porque una hueste gobeniada de dos 
soberanos ccipitanes, nunca bien se conserva \ « par- 
ce qu'une armée gouvernée par deux généraux jamais 
bien se conserve) », pour demander bataille auprès 
de Pampellonne, ilz respondirent que alli no la que- 
rian dar^ mas en los razos carnpos de Bordeos, adon- 
de aderessaban sus caminos, para conquisfar toda la 
Gujenna^. « Que là ilz ne la vouloient donner, mais 
aux plaines rases de Bourdeaux, là où ilz adressoient 
leurs pieds et chemin pour conquérir toute la Guyen- 
ne. » Cequ'ilz ne firent et ne tindrent, car l'obstacle 
estoit trop grand : aussi ne le voulloient-ilz entre- 
prendre, mais il falloit qu'ilz fissent ceste bravade. 
Après la battaille deSainct-Quantin, les Espaignolz 
disoient : Este dia perdieron los Franceses el nom- 
bre que Tito Livio les da^ diziendo : « Galli sunt glo- 
ria belli. » « Ce jour, les François perdirent le nom 



pai' les soins de Don José Yanguas y Miranda, sous le titre de 
Historia de la Conquista del reino de Navarra por el duque de 
Jlba escrita por Luis Correa. — Nous n'avons pu nous pro- 
curer que cette réimpression. 

\. Por do consta que nunca, hueste gobernada de dos sobe- 
ranos capitanes se pudo conservar {Conquista de Navarra, p. 235). 

2. A cette rodomontade Brantôme a ajouté la gasconnade qui 
suit et qui est de son cru ; car voici le texte du chroniqueur : 

El duque de Najara, respondiô que él era muy contento de 

les dar la batalla ; que esperasen porque parecia estar de camino 
y que, no solo alli, mas en los rasos campos de Burdeos se la 
presentaria. El rey de armas respondiô que si la habian de dar 
fuese luego, porque no podian mas esperar : esto diciendo se fué 
{Conquista de Navarra^ p. 241). 



ESPAIGNOLLES. HZ 

que Tite Live leur donne, disant que les Gaulois sont 
l'honneur de la guerre. » Hz ne s'en doivent point 
mocquer, parce comm' eux-mesmes disent, las cosas 
de la guerra van mal al tiernpo que mas sin pensarlo 
estan. « Les choses de la guerre vont mal au temps 
que, sans penser, elles sont.' » 

Lorsque l'empereur arriva devant Metz, y ayant 
envoyé auparavant son armée, ceux de son camp 
cellébrarent son arrivée par de grands feuz, salves et 
autres grands signalz de joye. Ceux de dedans, de 
leur costé, estans en cervelle de ceste venue, et qu'à 
ce premier abord on leur pourroit préparer quelque 
fricassée, firent aussi par toute la ville allumer des 
chandelles aux fenestres, et allumer feuz sur leurs 
rempartz; de sorte que les Espaignolz disoient : Que 
era cosa maravillosa de los faegos^ y luminarias, y 
hachas, queran en la ciudad, de manera que pare cia 
cosa encantada. No menos el real del emperador era 
visto claro y radiante de la mucha. lumbre de fuegos, 
que parecia otro cielo estrellado. ". G'estoit une 
chose esmerveillable du feu et luminaires et torches 
qui estoient en la ville, si bien qu'elle paressoit une 
chose enchantée, ny plus ny moins le camp de l'em- 
pereur estoit veu si clair et radiant de la grand' 
quantité de feuz qu'il paressoit un autre ciel es- 
toillé. M 

Estant le duc d'Albe assiégé dans Pampellonne par 
le roy Jehan et M. de La Pallice*, et attandant l'as- 



1 . C'est-à-dire : les choses de la guerre vont mal au moment où 
l'on y pense le moins. 

2. En 1512. 

VII — 8 



1 1 4 RODOMONTADES 

saut, entre autres parolles qu'il prononça en son 
harangue^ exortant les siens, il dist celle-ey^ : Bien 
creo, cavalier os ^ que no podre crecer vucstro esfuerzo 
cou mis palabras , y tambien soy cierto que la vis ta de 
la batalla nos porna miedo. Aquello que mâchas vezes 
deseasies hâves hallado, que es ver os cou vuestros ene- 
migos, y no solo vuestros, mas de Dios. Todo lo que a 
mi es dado de proveer con mucha diligencia lo he 
hecho ; lo demas en la virtud de vuestros coraçones 
y fortaleza de braços esta : ruegoos que acordes del 
nombre de Espaàa, que nunca supo ser vencida. Y si 
me quereis respondei\ que de eso no se pueden alabar 
las Espanoles, que es tan sus vanderas en poder de 
sus enemigos, despues del dia de la batalla de Ra- 
vanna ^ yo asi os lo confieso : mas mirad que tan san- 
grienta vitoria tuvieron , que los mismos Francezes 
confiesan cjue pluguieria d Dios que ellos fueran los 
vincidos, porque non tuvieran la vitoria tan llorosa^ 
Acordad vos que en la tierra que debajo de vuestros 
pies hollais, el rej Carlo Magno fué vencido y desba- 
ratado, con muerte de sus doze pares. Dezia el rey 
nuestro don Âlonzo el Casto, ques mas gloria es de 
conservar lo adquirido, que ganar grandes lier r as ^ 
aquellas no podiendo sostener. Y porque a los virtuosoSy 
mostrandoles el peligro, mas les crece el esfuerzo,^ os 
hago saber, que estais sentenciados por los France ' 
ses à perder las vidas sin ninguna merced. Ruegoos 
que asi las vendais, que primero vuestros matadores, 

1, Ce discours est tiré textuellement de la Conquista de Na~ 
varra, p, 214-213. 

2. Les huit mots qui précèdent ont été ajoutés par Brantôme. 



ESPAIGNOLLES. dlS 

que vuestra sangre, caja en el suelo. Y, parque veo 
ya las ^'andcras de Los enemigos acercnrse^ os encargo 
que saqueis de i>ergûenza el nombre y gloria de vuestra 
Espaùa, « Cavailliers, je croy très bien que je no 
vous sçaurois croistre le courage par parolles, et aussi 
je suis très assuré que la veue de la bataille ou 
assaut qui se prépare pour venir à vous ne vous peut 
donner aucune craincte; ce que vous avez tant désiré, 
vous l'avez trouvé, qu'est de voir et venir aux mains 
avec vos ennemys. Tout ce qui touche à ma charge et 
mon estât de pourvoir avec grande dilligence, je l'ay 
fait. De [ce] qui reste, il gist en vos valleurs et de vos 
bras. Je vous prie que vous vous souvenez du nom d'Es- 
paigne, laquelle ne sceut jamais que c'est que d'estre 
vaincue ; et si vous me respondez que de cela les Es- 
paignolz ne s'en peuvent louer, puis * leurs enseignes 
et drapeaux sont encor entre les mains des François 
despuis le jour de la bataille de Ravanne, certes je le 
vous confesse ; mais voyez aussi que c'a esté une si 
sanglante victoire , que les mesmes François confes- 
sent qu'il eust pieu à Dieu qu'ilz fussent estez vaincuz, 
pour avoir eu une victoire si luctueuse et plorable *. 
Souvenez-vous qu'en ceste mesme terre que vous 
foulez de vos piedz, ce grand Charlemaigne fut vain- 
cu et deffaitavec ses douze pairs. Nostre don Alphon- 
ce le Chaste' souloit dire que mieux valloitet y avoit 
plus de gloire de conserver le sien et son acquis que 



1. Puis, puisque. 

2. Luctueuse, pleine de deuil, luctuosa. — Plorable, afQigeante. 
plorabilis. 

3. Alphonse II, roi desAsturies, mort en 842. 



116 RODOMONTADES 

de conquérir grandes terres et ne les sçavoir souste- 
nir ny garder, et parce qu'aux braves et valleureux 
leur monstrant le péril, le cœur leur croist, je vous 
faitz asçavoir que vous estes tous sententiez et con- 
dempnez par les François à perdre les vies, sans au- 
cune grâce ny mercy. Je vous prie que vous les leur 
vandez si bien que vos tueurs tumbent plustost en 
terre que vostre sang; et parce que je vois les ensei- 
gnes des ennemis s'aprocher, je vous encliarge que 
vous exemptiez de toute honte le nom et la gloire 
d'Espaigne. » 

Voylà de beaux motz et [de] grand poix, encores 
qu'ilz soient courtz. Aussi un chef de guerre ne se 
doit jamais amuser aux grandes harangues, lorsqu'on 
est prest à venir aux mains : les efTectz y sont plus 
propres; ainsi que faisoit ce grand capitaine Jules 
César, lequel, sur le poinct du combat, n'emploioit 
le temps en grandes et longues concions, comme 
nous voyons en ses Commantaires , qui parloit si 
briefvement, et en gallant soldat et capitaine à ses 
gens. Ce brave Catillina , dans Saluste*, lorsqu'il 
falut donner sa bataille, triumpha de bien dire et 
courtement en peu de motz, qui portarent si grand 
poix que les soldatz, de ce esmeuz, tous moururent 
en le mesme champ de bataille qu'ilz avoient choysi, 
sans en bouger le pied. J'ay veu beaucoup de grands 
capitaines qui se sont mocquez, comme M. le ma- 
reschal Estrozze, ainsi que j'ay ouy dire à un de 
ses capitaines, de leurs compaignons grands haran- 
gueurs, principallement en telles besoignes si has- 

i. Voyez Salluste, Catili/m, ch. lviii. 



ESPAIGNOLLES. il7 

tives et preignantes '. Il est bien vray que les consulz 
romains s'en sont meslez bien fort, comme nous 
lisons en nos histoires, et mesmes en Tite Live : mais 
c'esloit longtemps devant qu'ilz eommançassent leur 
combat qu'ilz harangoient , [et] se préparoient de 
bonn' heure, car telle estoit la coustume : autrement 
le mistère n'en eust rien valu. Mais lorsque se venoit 
à enfoncer sans marchander, s'ilz se fussent mis sur 
leurs beaus dyres et discours millitaires, ce fussent 
estez de vrais fatz; et se fussent trouvez les ennemis 
sur les bras, de telle façon qu'ilz n'eussent eu loysir 
de songer en eux, ny se recognoistre, ny leur ordre, 
ny leur place de bataille; et si n'eussent jamais fait 
de si beaux exploitz de guerres et gaigné tant de ba- 
tailles, et fussent estez ainsi sottement deffaitz. Voilà 
pourquoy les grands capitaines, s'ilz se veulent fon- 
der sur les grandz araisonnemens que l'Espaignol ap- 
pelle razonamientos, faut que ce soit la vigille de la 
bataille, lorsqu'on l'attant, ou un' heure ou deux de- 
vant la bataille, mais non point sur le poinct du choc, 
lequel ne demande que les plus courtes et briefves pa- 
roUes. Guichardin s'est voulu mesler d'imiter Tite Live 
en ses harangues millitaires. Entre autres, il en fait 
une par trop prollixe ^ que fit M. de Nemours prest à 
donner la bataille de Ravanne, qui certes est des plus 
belles et des plus dignes, pour animer ses soldatz, 
comme ilz furent : mais il est à présumer qu'il abré- 
gea bien autrement son dire ; car là il estoit question 
promptement de venir aux mains aussitost qu'ilz 



d. Preignantes, pressantes. 

2. Voyez Guichardin, liv. X, ch. iv. 



118 RODOMONTADES 

eurent passé le canal. Polo Jovio s'est aussi ainsi fort 
amusé à deserire plusieurs longues harangues. Enfin 
plusieurs, ou la pluspart des histhoriographes, en ont 
fait de mesmes, desquelles Belleforest a esté curieux 
d'en faire une recherche et un recueil bien gros, 
dont nous en voyons le livre *. Celluy qui a fait nostre 
HistJioire de Franôe^ fait M. de Guyse et M. l'Admirai 
haranguant en la bataille de Dreux si prolixement, 
qu'il n'en est rien. Je vis parler M. de Guyse, mais 
peu et bon. Quand à M. l'admirai, il n'eut guières 
loysir d'haranguer si longuement, et mesmes en la 
dernière charge qui se fit. Or, à ce que j'ay ouy 
dire que M. le mareschal Estrozze disoit, c'a esté 
plustost la grand' vanité des histhoriographes qui les 
y a poussez et fait ainsi trouver, excogiter et mettre 
par eserit ces grandes et longues harangues; lesquelz, 
plains de vent et gloire , vouloient illustrer leur 
histoire et la rendre plus belle par ces grandes su- 
perfluitez de paroUes. D'autres paouvres fatz et sotz 
pensoient que leur histoire seroit manque et haire ', 
si elle n'estoit décorée et allongée d'une grand' crue 
et suite de motz. Pour fin, en matière de combatz, 
il n'y a que les briefves harangues; ainsi que fit ce 
brave M. de Guyse le Grand, le jour qu'il pensoit 
avoir l'assaut à Metz, que M. de Ronsard a mis en 

\ . Harangues militaires et concions de princes , capitaines 
ambassadeurs, etc., 1388, iii-f°. 

2. Il s'agit de l'Histoire de France depuis lo50, de Fr. de la 
Popelinière. Au livre IX, dans le récit de la bataille de Dreux., 
on trouve en efi'et de longues harangues de Montmorency, de 
Guise, de Coligny, de Coudé (éd. 1381, t. i, f°' 346 et suiv.). 

3. Fautive et maigre. 



ESPAIGNOLLES. H9 

vers. Et ne fut si longue pourtant comme la fait 
M. de Ronsard*, ainsi que j'ay ouy dire à ceux qui 
l'ouïrent et y estoient; et si l'original valloit mieux 
que la copie. Et fut une chose très-belle de la luy 
ouyr prononcer; car, outre qu'il avoit la grâce belle 
si jamais capitaine l'eut, il avoit l'éloquance millitaire 
très grande, comme j'espère en dire quelques-unes 
des siennes, par un chapitre que je veux faire d'une 
centaine d'harangues millitaires, très-courtes, tant 
de nostre temps que d'autres ". Cependant je laisse 
ce discours; car, comme dit l'Espaignol, olras tracas 
tengo a guardar, y olras o\}ejas a trasquilar^^ et que 
je veux encor reprendre les parolles de ce grand duc 
d'Albe*, par lesquelles il ne déguise point aux siens 
d'avoir esté vaincu à Ravanne; mais pourtant il ra- 
valle fort ceste victoire pour nous. Toutesfois, quoy 
qu'il die, luy et autres Espaignolz, elle fut grande et 
très signallee pour nous, sanglante pour eux, et puis 
nous rapporta du malheur par la perte de ce qu'a- 
vions conquis en Italie et à Milan. Les Espaignolz 
ont cela de bon, qu'il/ ne se confessent jamais vain- 
cus ny battus, et ramènent tout à leur gloire; ainsy 
que fit ce grand duc d'Albe dernier en l'iandres, en 
une harangue qu'il adressa à son armée, et princi- 
pallement à ses soldats espaignolz quelques jours 

1. Brantôme en a déjà parlé. Voyez t. IV, p. 192, note 2. 

2. On ne possède que trois de ces harangues, savoir : de César, 
de Pompée et de Ciéopâtre. 

3. J'ai d'autres vaches à garder et d'autres brebis à tondre. 
— Ce qui suit jusqu'à p. 121, lig. 28, un soldat espaignol, man- 
que dans le manuscrit. 

4. Voyez plus haut, p. 114. 



120 RODOMONTADES 

avant qu'il pensoit donner la bataille au prince d'O- 
range \ près la rivière de Meuse, qui avoit amené une 
si grand' armée contre luy pour le combattre ; mais 
le tout s'en alla en fumée, par la providence et sage 
conduicte de ce grand capitaine, qui le fit retirer 
avecques sa grand' honte en Allemaigne; de quoy 
j'en parle ailleurs. Ce grand duc donc va remente- 
Yoir à ses Espaignolz de bout à autre tous les beaux 
exploictz qu'ilz ont faictz depuis cent ans, et met 
tout en ligne de compte et de gloire, aussy battus et 
vaincus que vainqueurs. Et cela m'a conté un soldat 
françois espaignolisé qui estoit lors parmy les bandes 
espaignolles, qui entendoit le tout. Ce grand duc 
donc premièrement parle des grandes guerres qu'ilz 
ont faictes au royaume de Naples, soubs le grand 
capitaine Gonzalvo, Raymond de Cardone, de la ba- 
taille de Ra vanne, bien qu'elle leur fust désastreuse; 
parle de ceste grand' conqueste des Indes, qu'il leur 
met devant les yeux, faicte par Hernando Cortès et 
Francisco Pizzare , qu'il nomme tous les deux par 
ces mots : ia hoiira de la milicia espahola^; raconte 
le beau combat qu'ilz ont rendu en Italie soubz ce 
vaillant marquis de Pescaire et Anthoyne de Lève, 
et M. de Bourbon en la prise de Rome; les sièges 
de Naples et de Florence soubz Filibert le prince 
d'Orange; le lèvement du siège de Vienne, et la 
chasse et fuite du sultan Solyman; la conqueste de 
la Collette, de Thunis et de Clèves; les voyages de la 
Provence, d'Alger et de Landrecy, où il ne fit trop 
bien ses affaires; la guerre d'Allemaigne , qui fut 

1. En 1568. — 2. L'honneur de la milice espagnole. 



ESPAIGNOLLES. 121 

belle celle-là, où l'empereur acquist grande gloire; 
les guerres de Piedmont, de Parme et de Sienne ; 
(il ne gaigna rien aux. deux premières, tesmoings la 
bataille de CérizoUes et la conqueste de Piedmont, 
comme j'en parle ailleurs; Sienne fut gaignée, mais 
elle leur cousta bon) ; puis le siège de Metz, qui leur 
fut très malheureux ; n'oublie le voyage de M. de 
Guyse, et la rompure* de son desseing; et puis vient 
finir sur les deux batailles de Sainct-Quentin et 
Gra vélines, qui contraindrent le roy Henry (n'en 
pouvant plus) à demander la paix. Il s'en faut* les 
prises de Calais, de Guysnes, de Théonville, et le 
camp d'Amiens, où le roy, estant en personne, pré- 
senta cent fois la bataille au roy d'Espaigne, mais 
point de nouvelles. Enfin il en conta prou , sans 
s'oublier aussi, et se disant, estant lieutenant plu- 
sieurs fois de l'empereur Charles, estre vray tesmoing 
de leur valeur. Ceste vanterie pour luy et pour ses 
soldatz est excusable, autrement le vent espaignol 
n'auroit point de lieu. Ainsi en ceste harangue il 
imita quasy son oncle le conquesteur de Navarre, 
que je viens de dire, qu'aucuns ont voulu croire 
avoir esté son père ; mais cela est faux, car son père 
fut don Garcie de Tolède, qui mourut aux Gerbes 
contre les Mores, en la fleur de son aage, y ayant 
esté envoyé avec dom Pedro de Navarre , lieu- 
tenant du roy Ferdinand en l'armée qu'il y envoya 
en M. D. X. 

Un soldat espaignol ayant apellé un seigneur ita- 
lien en combat, l'Italien luy fit responce que, d'au- 

1. Rompure, rupture. — 2. 7/ s'en faut, il y manque. 



J 22 RODOMONTADES 

tant qu'il n'estoit son pareil de lignage, il luy en- 
voyeroit son vallet pour le combattre. Le soldat luy 
répliqua : Yo lo otorgo^ porque, por niuj ruin que 
sea, sera mejor que ços. « Je l'accepte , car quelque 
meseliant et chétif qu'il soit, il sera meilleur que yous. » 

Il s'en dit de mesme d'un gentilhomme François 
qui refFusa ainsi le combat à un qui n'estoit de si 
bonne maison que luy, mais qu'il luy envoyeroit un 
de ses valletz. L'autre respondit : « Je l'en aymerois 
« mieux, car il ne m'en sçauroit envoyer pas un des 
« siens qui ne soit plus homme de bien et de valleur 
« que luy; et par ainsi en combatant le vallet j'ac- 
« querray plus d'honneur qu'à combatre le maistre. » 

Un seigneur de Castille fit bien mieux. D'autant 
qu'en Castille , pour faire camp, il faut que les deux 
parties soient esgalles en lignage, et, parce que sa 
partie estoit fort inférieure à luy, il dist : Dezid a 
tal que me hago de tan rujii linage como e/, j que 
se saïga a matar comîgo a tal parte? « Dites à un tel 
que pour cest' heure, je me fais d'aussi mauvais et 
bas lignage que luy, et, pour ce, qu'il vienne en telle 
part se tuer contre moy. » 

Il y en a force grands qui ont fait de telz traictz, 
qui se sont desmis pour un' heure de leurs dignitez, 
charges, gardes et ordres, pour combatre leurs infé- 
rieurs, à quoy ilz ont plus d'honneur que de s'ayder 
de telles cuyrasses poltronnes. J'en ay faict un beau 
discours ailleurs * . 

Les Portugais avoient de coustume de cellébrer 
tous les ans la grand' feste du jour que fut donnée 

\ . Voyez le Discours sur les Duels, t. VI, p. 463 et suiv. 



ESPAIGNOLLES. 423 

la bataille d' Aljuvaro ta \ Par cas, un cordellier ce jour 
estant venu baiser les mains du roy, qui en cellé- 
broit la feste, dist au cordellier : Que os parece de 
nuestra jiesta? Celebranse en Castilla taies fiestas 
por seniejantes vencimientos? Le cordeillier respon- 
dit : No se hazen, porque son teintas las i^iciorias 
nuestras que cada din séria fies ta, y nior'uian los 
oficiales de hamhre, « Que vous semble de nostre 
feste? En CastilJe s'en célèbre-il de telles pour telles 
victoires? w — L'autre luy respondit : « Non, il ne 
s'en fait point de telles, d'autant que nos victoires 
sont en si grand nombre que tous les jours il seroit 
feste, et les artizans mourroient de fain. » Voylà une 
rodomontade d'un moyne aussi belle que soldat ou 
homme de guerre eust sceu dire. 

A* cela au bout de quelque temps, un cordellier 
portugais la rendit bonne, fust au mesmes cordellier, 
ou à un autre qui fust qui en parlast; car en pres- 
chant un tel jour de l'an que celuy-là que ceste ba- 
taille fut donnée, il dist en ces mesmes mots à son 
sermon, en représentant la bataille (comme telz pres- 
cheurs font souvent quand ilz extra vaguent de leur 
thème) : Nosotros christianos^ estabamos de un cabo 
del rio,j los Castellanos de la otra parte^ . Quelle at- 
tacque fratresque * ! 

1 . Aljuvarota, ville du Portugal, dans l'Estramadure, près de 
laquelle en 1383 Jean I", roi de Portugal, remporta une victoire 
décisive sur Jean I*', roi de Castille. 

2. J^es deux alinéas qui suivent manquent dans le manuscrit. 

3. Nous autres chrétiens, nous étions d'un côté de la rivière, 
et les Castillans de l'autre. 

4. Fratresque^ de moine. 



124 RODOMONTADES 

De tout temps les Portugais et les Castillans ne se 
sont guière aymez, comme je le cogneus une fois, 
mov estant à Lisbonne, et entré dans la boutique 
d'un marcliand de soie pour y achepler quelque 
étofl'e ; et d'autant que je parlois bon castillan, je de- 
mande à une jeune fille qui gardoit la boutique où 
estoit le maistre. Elle l'appella soudain , et dit. me 
prenant pour Castillan : yifjiU esta an Castellano que 
pregunta pur /i\ Luy, se courrouçant contre elle, 
luy dit, après m'avoir cogneu pour François : j^el- 
laca, mai criac/a, a un homhre como este^ no tienes 
verguenza de llamarle Castellano^? k ce?,ie heure, 
despuis que le roy d'Espaigne a mis le royaume de 
Portugal entre ses mains, ilz sont grandz confédérez 
et amys; mais c'est par force. 

Le combat qui fut au royaume de Naples, entre 
douze gentilzliommes françois et douze cavalliers es- 
paignolz, demeura fort douteux sur la victoire. Après 
qu'il fut finy, le grand capitaine, après qu'il eust en- 
voyé les siens pour bien choysis, demanda à celluy 
qui en avoit porté les nouvelles comment estoit allé 
l'affaire. L'autre, parlant ambiguement, ne luy res- 
pondit que : Seiïor, los nuestros \>inieron a nos por 
buenos. Le grand capitaine respondit : Por rnejores 
os auia jo emblado. « Les nostres sont tournez à 
nous pour bons. » Le grand capitain respondit : 
« Je les y avois envoyez pour meilleurs, w Comme 
voulant dire qu'il les avoit envoyez pour très bons 



1. Voilà un Castillan qui vous demande. 

2. Coquine, mal-apprise, n'as-tu point de honte d'appeler 
Castillan un homme comme celui-ci? 



ESPAIGXOLLES. 125 

et très bien choisis, et pour faire mieux qu'ilz ne 
firent. Là on peut cognoislre que les nostres n'y fu- 
rent pas tous desconfitz, comme aucuns anciens es- 
trangiers et liistoriograj)hos en ont parlé; mais il leur 
faut pardonner pour vouloir mal à nostre naction. 
Mais qui lira le roman de M. de Bayard, trouvera 
bien que nos François y firent mieux que les Espai- 
gnolz, encor que lesditz Espaignolz s'advisarent de 
donner aux chevaux du commancement, tenant la 
maxime : Muerto el ccwallo^ perdido ÏJiomhre d'ar- 
mas^. M. de Bayard acquist là une très grande gloire. 
Lorsque les François perdirent le royaume de 
Naples, et M. d'Aubigny leur général avec eux_, le 
grand capitan leur fit tous les honnestes Iraictemens 
et condictions qu'il fut possible, et leur donna tou- 
tes choses nécessaires, et chevaux pour les emmener. 
M. d'Aubigny voulant braver, encor qu'il fust vaincu, 
pria le grand capitan qu'il les accommodast au 
moins de bons et forts chevaux pour retourner. Le 
grand capitant, interprettant le mot retourner pour 
revenir à la guerre et retourner au pais pour la faire 
et renouveller, luy respondit : Torna en biien hora, 
quando quisiercdes ; que siempre hallareys en mi la 
rnisma liberalidad que hasla aqu'i. « Tournez hardi- 
ment quand vous voudrez; que toujours en moy 
trouverez la mesmelibérallité qu'avez faitjusques icy.» 
Bonne et belle responce certes d'un tel capitaine et 
si courtois, et piquante doucement. 



1 . Le cheval mort, le cavalier est perdu. — Brantôme a déjà 
cité plus d'une fois ce proverbe ainsi que ce combat de Bayard. 
(Voy. le Loyal serviteur ^ ch. xxiii.) 



426 RODOMONTADES 

Durant le siège de Parpignan', non pas de ce der- 
nier, il y eut le marquis de Cenette^ qui demanda 
un coup de lance; et voyant que de là à peu deux 
eavalliers sortirent ainsi que le dit marquis se reti- 
roit, et luy, les voyant, voulut à eux retourner, dont 
il y eut son escuyer qui luy dist : IVo bue/va F. S. que 
yo ire, y deribare uno de aqnellos, y V . S. llegara a 
corlarle la cabeça. Respondio el marques : Antes jo 
quiero jr, f deribarle he yo ; y llegarejs vos despues, 
y bezar le heys en el rabo. « Vostre Seigneurie n'y 
aille point. Mais laissez-moy faire, je m'y en vois en 
abattre un d'eux, et vous viendrez après et luy cou- 
perez la teste. » A qui respondit le marquis : w J'ay- 
me mieux y aller devant et en abatre un, et vous 
viendrez après, et luy baiserez le cul. » Il fut bien 
employé de faire une telle responce à ce brave. 

En quoy j'en ay veu en ma vie de telz braves fatz 
que celluy-là, qui veullent faire ainsi des vaillans et 
disent : « Monsieur, n'allez pas là; il y fait dange- 
« reux : laissez-m'y aller, et ne bougez d'icy. » Et 
Dieu sçait, quelque bonne myne qu'ilz fassent et 
parolles qu'ilz disent, ilz se conchient. Il leur fau- 
droit dire ce que dist le grand capitan à un autre 
qui luy tenoit mesme propos : Si no tengo miedo, 
porque quereys me la meter en elcuerpo? « Si je n'ay 
point de peur, pourquoy me la voulez-vous mettre 

1. Perpignan fut assiégé inutilement par le dauphin Henri 
en 1542. C'est de ce siège dont parle Brantôme. Celui qu'il a{î- 
pelle le dernier eut lieu en 1597 où la ville fut attaquée par 
Ornano. 

2. Est-ce le marquis de Ce nette, comte de Nasaolte, à qui Gue- 
varra a adressé une de ses lettres (liv. II)? 



ESPAIGNOLLES. 127 

dans Je corps? » Et comme dist un grand capitaine 
des nostres à un gallant que je sçay : « Pourquoy 
« me voulez-vous faire poltron, moy qui ne le suis 
« point, et vous, vous faire hardy et asseuré qui ne 
« Testes point? » 

Un capitaine espaignol combattant en estaquade 
contre un autre, et luy ayant coupé un bras et un 
jarret, dont il lumba par terre, luy dist : « Rendz- 
« toy, autrement je te couperay la teste. » L'autre 
luy respondit : Hazed lo que quisierades , que aunque 
me falta el braço para pelear^ sohrame el coraçon 
para mor'ir. « Faites ce que vous voudrez; car encor 
que le bras me defFaut pour combattre, il me reste 
un brave cœur pour mourir. » Disant souvent ce 
mot : Muera la vida, y la fama siempre viva"^. 

Un ' soldat espaignol ayant, en un defFy, mis son 
ennemy en un tel point blessé qu'il n'en pouvoit 
plus, si bien qu'en lieu de luy demander la vie il 
luy demanda la mort, et le pria de la luy donner, 
l'autre ne le voulut ; mais l'estropia très-bien de bras 
et de jambes, pour deux raisons dict-il : La una, 
parque mas penas \tens,as\ en vwir; y la olra, parque 
puedas dar razon de quien te herio, y te dio taies cu- 
chilladas '. Comme de vray, ce fut à ce pauvre diable 
un grand crève-cœur de se voir ainsi vivre estro- 
pié de son ennemy, et n'en pouvoir tirer raison. La 
mort fust esté cent fois plus souhaictable. 

Un autre voyant braver un gallant de paroUes et 

1. La vie meurt, et la renomme'e vit toujours. 

2. Les deux alinéas suivants manquent dans le manuscrit. 

3. L'une, pour que tu souffres plus en vivant ; l'autre, pour que 
tu puisses dire qui t'a blessé et t'a donné de tels coups. 



d28 RODOMONTADES 

rodomontades, il dict seulement que : Cnlla, cabeza 
de soherhio, que ella hasta a hacerte /?iorir^. 

Un capitaine espaignol, tournant des guerres d'I- 
tallie, et en racontant merveilles de ses vaillances en 
une table, son page qui estoit derrière, tout froide- 
ment luy dist en lui ostant le bonnet * : Supplico a 
V . M. me de licencia para que lo créa. « Je vous prie 
que vous me donniez congé pour le croire, w 

Un' paouvre demandant l'aumosne à un soldat 
pour l'honneur de Dieu, et qu'il prieroit Dieu pour 
luy, l'autre mettant la main à la bource luy donna 
un réal : Toma^ dixo el,y ruega por ti, cjue iio quiero 
prestar a usura. « Tenez, [dit- il,] priez Dieu pour 
vous, car je ne veux pas prester à usure. » Quel bon 
compaignon voylà ! Il ne se soucioit guières des priè- 
res d'autruy. 

Un* soldat espaignol, estant tourné en sa patrie, 
et se vantant en bonne compaignie qu'il avoit veu 
tout le monde, il y en eut un qui, relevant ce mot, 
luy dict : Puede ser que V. M. ha ja estado en Cos- 
mografla^. L'autre luy respondit, fust à escient, ou 
pensant que ce fust quelque grande région ou cité : 
Seiior, llegamos a vista de ella: pero dexamosla a 
mano derecha^ porque ibamos de priesa^. Quel gal- 



1 . Tais-toi, tête d'orgueilleux qui seule suffit à te faire mourir. 

2. Var. (anciennes éditions) : Il y eut un certain vallet qui ser- 
vant luy respondit froidement, en ostant le bonnet, 

3. Cet alinéa manque dans les éditions précédentes. 

4. Cet alinéa et les deux suivants manquent dans le manuscrit. 

5. Peut-être, monsieur, que vous avez été en Cosmographie. 

6. Monsieur, nous l'avons eue en vue; toutefois nous la lais- 
sâmes à main droite, parce que nous étions .pressés. 



ESPAIGNOLLES. 129 

lant! possible se mocquoit-il d'eux, aussi bien qu'eux 
de luy, ou bien qu'il lust là descouvert. 

J'aymerois autant le conte d'un certain Italien, qui 
un jour voyant le roy François discourir à sa table 
de la grandeur et beauté de sa ville de Milan, ainsi 
que chascun en disoit sa rastellée, l'Italien, se pro- 
duisant, dit que certes c'estoit une très-belle ville, 
mais que le port n'en valloit rien, et qu'il n'y avoit 
gallère ny navire qui ne courust grande fortune de se 
perdre à l'entrant, si Ton y advisoit bien. Le roy, 
avec toute l'assemblée, se mit aussytost à rire et à luv 
dire qu'il avoit très bien veu et recogne u la place et 
le port à ce qu'il disoit, et qu'il s'advançast un peu 
pour en parler encor mieux. Parquoy luy s'avançant, 
il ne dit autre chose, sinon en faisant sa révérence 
bien bas : Basla^ sire, cliio v ho parlalo *. Le roy 
luy demanda ce qu'il vouloit dire par là. Luy respon- 
dit que, puisqu'un chascun parloit, il vouloit parler 
aussy, et que s'il eust dit quelque chose de bon et 
vray, il ne l'eust escouté, et n'eust faict cas de luy; 
et, pour ce, s'estoit advisé à trouver ceste bourle^, 
pour être mieux reçu à parler à Sa Majesté, et estre 
entendu d'elle, sachant bien que la mer n'estoit pas 
plus près de Milan que Gennes. 

Un pareil traict fit un que j'ay cogneu capitaine 
de gallères, nommé M. de Beaulieu, fort mon grand 
amy, qui avoit esté lieutenant d'une des gallères de 
feu M. le grand-prieur de France, de la maison de 
Lorraine, qui l'aymoit pardessus tous ses capitaines 

1 . Il suffit, sire, que je vous aie parle. 

2. Bourle^ plaisanterie, bourde; de l'italien hurla. 



130 RODOMONTADES 

et serviteurs, car c'estoit le meilleur compaignon, et 
qui disoit le mot de la meilleure grâce qu'homme 
de France. Ceux de Marseille, ayant un jour une 
affaire à la court de grande importance, ilz envoya- 
rent par deux fois deux consuls des mieux choisis et 
des plus sages, qui n'y peurent rien faire, et s'en 
retournarent comme ilz estoient venuz. Sur quoy ilz 
s'advisarent de prier ledict M. de Beaulieu d'aller à 
la court, et prendre la charge de ceste affaire ; ce 
qu'il entreprend fort librement, car il estoit prompt 
et très-officieux. Après qu'il eut faict son harangue à 
la reyne-mère, qui gouvernoit tout pour lors, elle 
luy dict en riant bien fort : « Et quoy ! Beaulieu, 
« ceux de Marseille n'avoient-ilz point en leur ville 
« un plus sage personnage que vous pour envoyer 
« en ambassade ? i> Il luy respondit : « Oui vrayment, 
a madame; mais quand ilz ont veu que les deux 
« qu'ilz vous ont envoyez n'oni rien peu faire, ilz se 
(( sont advisez d'y envoyer un fou , si qu'il feroit 
« mieux qu'un plus sage ; et pour ce ilz m'ont del- 
« légué. Que si vous me faictes ce bien, madame, 
« de m'octroyer ma requeste, vous me mettrez en 
« réjîutation; et, de fou qu'on me tient, je seray dé- 
« sormais estimé très sage, w T.a reyne, qui aymoit 
les bons motz et à rire, luy accorda sa requeste et le 
fit dépesclier : et puis s'en retourna joyeux, et fort 
glorieux, et bien estimé des Marseillois qui luy firent 
un beau présent de mille escus pour sa peine , qu'il 
ne cela point à la reyne, qui en fut bien ayse. J'es- 
tois lors à la court, qui en vis tout le passe-temps ; 
car ledict Beaulieu estoit mon intime amy. 

Estant demandé un jour à un brave combien 



ESPAIGNOLLES. iM 

d'hommes il pourroit bien combattre et en sortir* à 
son honneur, il rcspondit: Si es homhre de bien, uno 
hasta; y de vellacos, la calle llena. « Si c'est un hom- 
me de bien, il y a assez de luy; mais si ce sont des 
poltrons et gens de peu, toute la rue pleine, w Comme 
voulant dire qu'il en tueroit tant que les rues en se- 
roient pleines, et en pueroient. Geste response certes 
est belle et de considération; car il n'y a rien si aisé 
que de battre des gens de peu. 

Si nous voulons croire à un conte d'un capitaine 
que j'ay cogneu, vray enfant de la mathe s'il en fut 
onc, qu'on apelloit le capitaine Fréville, brave et 
vaillant, un grand jeun' homme de l'aage de vingt- 
cinq ans, de belle et haute taille, et bonne façon, et 
qui parloit aussi bon allemant comme sa langue 
françoise, pour avoir demeuré au pais six ou sept 
ans; ce capitaine estoit fort mon amy et m'avoit 
suivy au siège de la Rochelle, et à la court quelque- 
fois. Le roy Henry, à son retour de Polloigne, estant 
à Lion, ce capitaine estoit bien souvant avec moy, 
dont il me fut dit de bon lieu que je l'advertisse 
qu'il ne se pourmenast plus tant, et qu'il pourroit 
estre en peine de la justice; ce que je ne failly de 
luy dire, et de l'en advertir. Mais il me rcspondit 
froidement : « Monsieur, je vous en remercie; mais 
a ne vous en mettez point en peine pour moy de 
« cela; car cela n'est rien. Ce n'est que quelque pet- 
« tite batterie dont on m'accuse; mais la justice ne 
« me sçauroit rien que faire. » Je voulus sçavoir au 
vray que c'estoit. Il me dist : « Monsieur, c'est rien 
« cela; mais, puisque le voulez sçavoir, c'estoit un 
« maraut, marchant de Paris, qui m'avoit fait un 



i 32 RODOMONTADES 

« desplaisir. Je le fis guetter et seeuz comment il 
« s'en alloit à Orléans un jour, avec quatre ou cinq 
« autres marchans de ses compaignons. Je monte à 
« cheval. Je les suis tant que je puis. Je les trouve 
'< qu'ilz disnoient à T^ongemeau '. Je mis pied à terre, 
(( et donne mon cheval à mon homme pour le tenir. 
« Je monte en haut avecques mon pistollet bien 
« bandé et le chien abattu. Je trouve mon homme 
« au bout de la table. Soudain je vins à luy, et luy 
'< dis : Confesse-toj,, marchant de Paris, tu es mort. 
« Je luy présente le pistollet, lequel faut, et soudain 
« mis la main à l'espée. Je luy donne à travers le 
« corps, et tumbe roide mort par terre. Je vis ses 
« compaignons qui font semblant de faire des mau- 
« vais. Je donne à l'un si grand extramasson sur la 
« teste, que je la luy fends à demy ; si bien que, tout 
« estourdy, il tumbe dans le feu qui l'acheva de 
« mourir. Au tiers je donne une grand' estoquade, 
« dont il tumba soubz la table, pour amasser les 
( miettes qui y estoient tumbées ; mais il n'en amas- 
ce sa guières, car il mourut. Le quatriesme se mit à 
« fuir et gaigner les degretz, mais je lui donne un si 
« grand coup de pied parmy le cul, qu'il descendit 
« plus viste qu'il ne voulut, car il se rompit le col. 
« Moy, j 'essuyé bien gentiment mon espée à la nape, 
« et bois un coup, laisse mes gens là mortz. Je redes- 
« cens et passe sur le corps de l'autre au degré et, 
« tout froidement, remonte sur mon cheval, sans 
« que personne de l'hostellerie s'esmeut ny bougeast 
« autrement, et me sauve. Et tout cela, mon espée 

1. Longjumeau (Seine-et-Oise) . 



ESPAIGNOLLES. 133 

« et moy l'avons fait en un tourne -main. » Après 
luy m'avoir fait ce conte, ne pouvant m'en garder 
de rire, je luy dis : « Comment ! apellez-vous cela 
a rien? Ah! pour Dieu! vous estes mal, si ne prenez 
« garde à vous. Sortez- vous-en de ceste ville : » dont 
ilmecreut; et l'accommode d'un bon cheval et d'ar- 
gent et se sauva : si bien qu'il eust esté pris, ou qu'il 
eust tardé un' heure à partir, il estoit perdu. Encore 
veux-je bien jurer qu'à grand' peine voulut-il partir, 
sans que je l'en pressasse. Voilà comment ce jeun' 
homme rendit bien mallades les quatre personnes, 
et comment la fortune luy fut bonne. Hé ! quel 
tueur ! 

Il arriva un pareil trait à Milan, lorsqu'Anthoine de 
Leyve en estoit gouverneur pour l'empereur Charles, 
à un conte de cet estât, qu'on appelloit le conte 
Claudio seuUement, et non autrement S Par cas, un 
jour estant allé à la chasse, et son oyseau ayant voilé 
une perdrix, quand il fut à la remise, qui estoit un 
lieu fort esgaré et peu battu, il trouva quatre soldatz 
qui s'estoient deffiez, et avoient clioysi pour leur 
camp et estaquade un parc de brebis et moutons, 
dont usent les pastres en là pour y retenir et resser- 
rer leur bestial, affin d'enfumer mieux leurs terres. 
Quel camp-clos, voyez, je vous prie, que ces braves 
gens-là avoient chovsi! Le conte Claudio, les voyant 
tous quatre en chemise, et prestz à se battre deux 
contre deux, les pria de ne se battre point pour 



1 . L'anecdote du comte Claudio a été déjà racontée par Bran- 
tôme, et presque avec les mêmes termes, dans le Discours sur les 
Duels. Voy. t. VI, p. 350-352. 



134 RODOMONTADES 

l'amour de luy, et de s'accorder. Eux luy dirent 
qu'ilz n'en fairoient rien, mais que s'il en vouloit 
avoir le plaisir, et en estre le juge, qu'il veist faire 
seulement. Le conte Claudio dist qu'il n'en fairoit 
rien, et qu'il ne luy seroit reproché qu'en sa présence 
ilz se coupassent ainsi la gorge; et là-dessus met pied 
à terre, l'espée au poinct, pour les empescher deba- 
tre. Eux aussitost, comme désespérez, vont concer- 
ter ensemble, et s'escrier : « Tuons-le, puisqu'il nous 
« veut rompre nostre entreprise; et, amprès, nous 
« la reprendrons, et nous nous battrons et verrons 
(( à qui le champ demeurera; » et de fait le chargent 
à outrance. Mais luy, qui estoit pour ce temps-là un 
des vaillans de l'estat de Milan, se garde si bien d'eux, 
et les charge si bien tous quatre, que trois demeura- 
rent mortz estandus sur la place; et le quatriesme, 
blessé à la mort, luy demanda la vie, laquelle il luy 
accorda, et puis s'en alla. Et, despuis, ce soldat en 
fit le raport et le conte que j'ay ouy faire à Milan 
d'autres fois. 

Voylà de bonnes fortunes de Mars , qu'il envoyé 
à ceux qu'il luy plaist. Faut bien nocter en cecy que, 
quand des gens de bien ont grand' envie de se bat- 
tre, ou qu'ilz sont une fois aux mains, il n'y a rien 
qui leur fasché plus quand quelques-uns surviennent 
qui les veullent séparer : et bien souvant a l'on veu 
arriver de mesme que je viens raconter, que les 
deux ennemis, ou quatre, ou plus grand'troupe s'ac- 
cordent à charger messieurs les sépareurs (j'en ay 
veu deux telz traictz en ma vie) ; n'estant rien si fas- 
cheux au monde à un vaillant et brave homme que 
de luy rompre son dessein d'armes. 



ESPAIGNOLLES. 138 

Au siège de La Fère dernièrement', ayant esté pris 
deux soldatz à un' escarmouche, dont l'im estoit 
fi-ançois et l'autre espaignol, et menez devant le rov, 
il * dist au François que sa sentence de mort estoit 
donnée par son bandon' pour les François révoltez 
contre luy, mais qu'il luy pardonneroit et luy donne- 
roit la vie s'il luy disoit la vérité. L'autre l'ayant 
promis, le roy luy demanda combien ilz pouvoient 
avoir encor de vivres léans. Le François luy respon- 
dit qu'il y en avoit encor pour un mois. Et ayant 
demandé à l'Espaignol de mesmes combien il en 
avoit, l'Espaignol respondit qu'il y en avoit encor 
pour deux ou trois mois. AUors le roy s'adressant au 
François, luy dist : « Vous serez pendu, car vous 
« m'avez menty. » L'Espaignol, advisé, prompt et 
courtois à sauver la vie de son compaignon, dist au 
roy : Sacra Majestad^ no miente : porque no ay mas 
para los Franceses, que son grandes comedores ; mas 
bastan para losEspaîioles^que viv^n y se contentan de 
poco. K Sacrée Magesté, il ne ment point; car il n'en 
peut pas avoir davantage pour les François qui sont 
grands mangeurs; mais il y en peut bien avoir autant 
pour les Espaignolz qui vivent et se contentent de 
peu. » Aussi mandarent-ilz au cardinal d'Austriche 
qu'il leur envoyast seullement du sel; car ilz se salle- 
roient et se mangeroient les uns les autres avant que 

1. Le siège de la Fère par Henri IV (1595-1596). 

2. //, Henri IV. 

3. Ce bandon est probablement la Déclaration du roi, datée 
du 27 octobre 1593, par laquelle il promet pardon et abolition à 
ceux qui, dans le délai d'un mois, se retireront du parti des re- 
belles. 



\ 36 RODOMONTADES 

se rendre. La rodomontade ne fut pas là bonne, car ilz 
furent bien avses de se rendre à une honeste compo- 
sition que nostre roy généreux leur tint très bien *. 

Certainement* de croire que les Espaignolz soient 
plus sobres que les François, il le faut : à quoy deux 
soldatz ' se rencontrant une fois en Italie dans une 
hostellerie, l'boste leur servit un plat de raisins, ce 
que le François n'approuva point, et n'en voulut 
manger; ce que l'Espaignol remonstra à l'hoste, di- 
sant que /os Franceses no eran acostumhrados hacer 
sus edificios sobre cosas redondas \ L'Espaignol , 
quant à luy, il mange de tout ce qu'on luy donne, 
et se contente de peu quand il va de son coust et de 
sa bourse. Que si a^ous le surprenez sur son ordi- 
naire, il est quitte, en vous en présentant et priant 
d'en manger, à vous dire : Segnor, coma de este pe- 
dazo de tocino ; que juro a Dios no haj perdiz que le 
valga^. Quand ilz sont à la table et aux despens 
d'autruy, ilz mangent aussy bien que les François. 
Aussi se mocquent-ilz d'eux, qu'ilz mettent tout à la 
mangeaille et vont tout nudz; et eux \>an vesttdos y 
atai>iados como rejes^. Comme de vray, il n'est pas 
possible de voir chose si brave comme j'ay veu d'au- 

\, Var. Que le roy très généreux leur octroya et tint très 
bien. 

2. Ce qui suit jusqu'à la troisième ligne de l'alinéa suivant 
manque dans le manuscrit. 

3. C'est-à-dire un soldat français et un soldat espagnol. 

4. Que les Français n'étaient point accoutumés à bâtir sur des 
choses rondes. 

5. Monsieur, mangez de ce morceau de salé. Je jure Dieu qu'il 
n'y a pas de perdrix qui le vaille. 

6. Vont vêtus et parés comme des rois. 



ESPAIGNOLLES. 137 

très fois les vieux soldatz des lerzes de Naples, de 
Seicile, de Lombardie, de Sardaigne, voire de la 
Collette quand ilz la tenoient. 

Pour retourner encor à leur sobriété, et comme 
ilz endurent la faim, je m'en vais faire ce conte et 
puis plus. A la révolte de la ville de Sienne, et qu'elle 
fut surjH'ise et gaignée pour nostre roy Henry IP, il 
V eut trois soldatz espaignolz qui, ne perdant cœur, 
gaignarent une tour de la porte Romane, et se réso- 
lurent là de vendre leur mort au plus haut pris 
qu'ilz pourroient. Comme de fait, ilz firent si bien 
que M. de Termes, le principal clieffrançois de l'en- 
treprise, vint luy-mesmes parler à eux qu'ilz se ren- 
dissent, et qu'il leur fairoit bonne guerre et hon- 
neste composition, et qu'ilz advisassent bien qu'il y 
avoit quatre ou cinq jours desjà qu'ilz n'avoient rien 
mangé, et qu'ilz s'en alioient aux vespres ou vigiles 
de la mort, n'ayant nulle provision pour vivre, et 
qu'ilz fairoient bien de se rendre et prendre le party 
du rov et laisser celluy de l'empereur , autrement il 
les fairoit brûler léans ou mourir de fain. Par une 
petite fenestre de la tour, un respondit pour tous de 
ceste manière : Cavalleros ^ qualesquiera que fuere- 
des, todos como estamos bezamos vuestras manos mu- 
chas vezeSy por el buen partïdo y \>oluntad que de nos 
lihrar de muerte nos haveys mostrado. Y qaanto a 
nos rendir, j servir al rey de Francia, el es tan 
hueno que no le fallara quien le sirva; y nosotros 
tan leales al nueslro, que ningun temor de muerte 
nos hara variar ; y no nos espanto el fuego, ni 
otra muerte qualquiera que çiniere. En que toca 
a su inlanto, y a lo que deceis que no tenemos de 



138 RODOMONTADES 

corner, sahed que aca tenemos abiindancia de ladrillos, 
y siempre que a los Espagnoles falta la provision, 
con est os bien molidos nos sustentâmes ^ « Cavaillers, 
quelz que vous soyez, tous telz que nous sommes 
icv, vous baisons les mains plusieurs fois pour le bon 
parly et la bonne volunté que nous monstrez à nous 
dellivrer de la mort; et quand à nous rendre et servir 
le roy de France, il est si bon que gens ne luy fail- 
lent pour le servir, et nous autres si loyalz au nostre 
que nulle craincte de mort nous faira jamais varrier 
nostre intention, soit le feu, soit autre mort; et quant 
à ce que vous dites que n'avons de quoy à manger, 
sçachez que nous avons céans grand' abondance de 
tuyles et carreaux de briques, et toutes fois et quantes 
qu'aux Espaignolz la provision faut, avec ces tuyles 
et carreaux bien moulus et pilez nous nous substan- 
tons. )) 

]M. de Termes loua fort leur dire et valleur. 
Toutesfois, leur ayant encores remonstré leur mal, 
ilz y songearent et se rendirent ; et les prist à mercy, 
et les r'envoya sains et sauves. Il ne faut point 
doubter pourtant qu'ilz ne mangearent à l'extrémité 
de ce tuyle broyé comm' ilz fyrent à croyre, tant de 
temps ayant demeuré là et si longuement, tant ilz 
sont patiens de la fain entre autres vertuz millitaires. 
Et ne faut point aussi douter qu'ilz n'eussent volunté 
de se rendre, car ilz n'en pouvoient plus : mais il 
falloit advant qu'ilz fissent ceste rodomontade, et 
bravassent, tant ilz sont coustumiers de braver, aussi 



\ . Ce passage est, à quelques mots près, tiré textuellement de 
la Conquista de Sena, f° 38. 



ESPAIGNOLLES. 439 

bien en leur prospère qu'en leur adverse fortune ; et 
telle est la vertu de telz généreux. 

En ceste guerre et la bataille de Sienne faicte, 
entre le seigneur d'Estrozze et le marquis de Mari- 
gnan, les Espaignolz donnarent réputation à Astol- 
pho Baglion d'y avoir très bien fait; si bien, di- 
soient-ilz^ que tan grande eslrago en los enemîs,os 
hazia, que no hombre topava con su espada cortadora^ 
que a la dulçura de sus kilos no dexase la i^ida en 
sus manos. « Qu'il faisoit si grand effort sur les en- 
nemis qu'il n'y avoit homme qu'il rencontrast avec 
son espée tranchante que par la douceur de ses 
filz (quelle douceur!) ne laissast sa vie entre ses 
mains. » 

Hz louarent bien autant là mesmes un capitan Léon 
y un Espinosa, de los quales era tanlo el estrago que 
en los ennemigos liazian, que olra cosa no hollavan 
entre sus piesy sino liombres muertos de uno y otra 
parte. « Lesquelz faisoient tant de faitz d'armes con- 
tre les ennemis, que autre chose ne levoient entre 
leurs piedz sinon gens mortz d'une et d'autre 
part. » 

Un soldat espaignol du prince de Parme, durant 
ces guerres, avant esté pris des nostres, et interrogé 
par un capitaine des nostres aussi s'il n'y avoit point 
parmy leurs bandes quelque brave capitaine, et par- 
my eux , qui sceust et voulût tirer quelque coup de 
picque pour gentillesse contre luy, l'autre luy res- 
pondit : Si aj, juro a Dios, muchos, y mas que no 
ay pelos en sus barbas. « S'il y en a, ouy, plus que 
vous n'avez de poil en votre barbe. » 

Un autre, prins vers la frontière de Picardie, et 



440 RODOMONTADES 

mené au roy ^, tournant de la Franche-Conté, après 
la prise de Cambray ', il demanda ce qu'on disoit de 
luy parmy son armée. Il respondit : No otra cosa, 
si'no que por ireinla mil ducados que haK>eys ganado 
en la Franelie-Conté, haveys perd'ido Cambrav. « Sinon 
que pour trente mil' escus que vous avez gaigné à 
la Franche-Conté , vous avez perdu Cambray. » 
Ceiluy-là pouvoit dire vray; car, si le roy ne se fust 
amusé à la Franche-Conté à y faire la patrouille, il 
n'eust pas perdu Cambray; car sa présence seulle 
eust estonné l'ennemy. Bien est-il vray qu'on pourra 
là-dessus objetter les prises de Calais et Guynes à sa 
barbe. Cela est vray; mais il faut avoir ouy les rai- 
sons du roy, qu'on dit qu'il n'y a esté bien servy, 
et qu'il ne vouloit desmordre une place, La Fère, 
qu'il avoit eue à la fin par sa brave résolution; et si 
eust fait l'un et l'autre, s'il fust esté creu et bien servy. 
Quand le prince de Parme vint pour désassiéger 
Paris par le commandement de son roy, qu'il luy 
avoit donné exprès, usant de ces propres motz : « Ne 
« faillez d'aller secourir ma ville de Paris, » comme 
la tenant desjà sienne, il assiégea Lagny pour faire à 
nostre roy desmordre Paris et l'attirer à la battaille ; 
ce que le roy désiroit fort, et l'autre ne faisoit que 
le semblant : là où il y eut eu une grand' faute de 
laisser une telle ville de conséquence pour secourir 
une bicoque, et quicter un beau champ qu'il avoit à 
luy desjà, pour en aller chercher un autre bien loing 
pour combattre. Ce prince de Parme donc ayant 
sceu que le roy disoit qu'il entreprenoit trop de vou- 

1. Henri IV. — 2. Par les Espagnols, en lS9.j. 



ESPAIGNOLLES. 141 

loir prendre une ville à sa barbe, et de donner une 
l)ataille comme il se vantoit , il fit ceste responce à 
quelque prisonnier François : « Dites-luy que je la 
luy prendray, citin que fuese pues ta en cima de su 
moslacJio. w « Encores qu'elle fut posée sur la cime 
de sa moustache. » Le roy luy fit rendre responce 
qu'il luy oposeroit tant de montaignes de fer qu'il 
l'en empescheroit bien. Le prince répliqua : Plu- 
guiese a Dios que fuessen (ï oro, que seriamos mas 
ricos. a Pleust à Dieu qu'elles fussent d'or, que nous 
en serions plus riches. » Inférant par là qu'après 
avoir porté par terre toutes ses montaignes de fer, 
qui estoient ses gens armez, et les avoir deffaitz, 
pour une tant riche despouille ilz viendroient tous 
riches et opuilans. 

Le dire ne trompa point ledit prince, car il prist 
la ville sans donner bataille, et si leva le siège de 
Paris comme il vouloit; ce qui luy fut un très-grand 
honneur, et tout pareil encore à celluy qu'il receut 
à Rouan; car le roy, sçachant qu'il le venoit désas- 
siéger, luy manda qu'il le tiendroit à ce coup pour 
le plus grand capitaine du monde s'il luy faisoit lever 
le siège sans donner à ceste fois bataille, le prince 
luy manda seullement : « Dites-luy donc qu'il com- 
te mance à me tenir pour tel ; car je leveray le siège, 
« et si ne donneray point de bataille. » J'eusse bien 
mis ces parolles en espaignol, mais elles sont com- 
munes. Il fit encores à ceste fois là ce qu'il voulut, 
ainsi que j'espère le dire au discours que je faii-ay 
de luy*. 

1. Ce discours n'a jamais été écrit. 



142 RODOMONTADES 

Voylà deux fortunes et deux gloires incompara- 
bles. Ceux qui veulent gloser sur la paroUe dudit 
prince, disent qu'il entendoit sa moustache celle 
qu'il portoit si grande, et si pendante de ses che- 
veux , dont plusieurs de son royaume l'ont imité 
en cela; mais depuis il Fa faite couper, car s'il eust 
entendu les moustaches de la barbe, il eust usé de ce 
mot propre espaignol qui dit : Las bigotes de su 
barbas *. 

En ces deux et mémorables factions, les Espai- 
gnolz s'attribuent la gloire, comme en toutes autres 
où ilz se treuvent en armées royalles, que leur val- 
leur, leur discipline millitaire et leur ordre de guerre 
triumphent par-dessus toutes les autres. Et, pour de 
grandz miracles de cela, je leur ay veu alléguer force 
exemples, et en autres celluy de Hernan Cortès, 
digno [dizen ellos) por cierto de ponerse entre los 
nueçe de la fama; el quai, con nienos de mit infan- 
tes espagnoles j ochenta cavalloSy prendio dentro de 
su ciudad al gran rej Montezuma, y al fin con sola 
la buena orden sujeto el imper io Mexicano. Y en 
nuestros dias^ Hernan Ahares de Toledo, aquel gran 
capitan y ducque de Alva, con solos mil arcabuze- 
ros, y quinientos musqueterosj y la buena disciplina 
y orden de guerra^ rompio y degollo en Friza, a la 
ribera del rio Amazio, doze mil hombres con que el 
conde Ludoçico Nazao a\)ia entrado en aquella pro- 
vincia. « Digne, disent-ilz, pour certain d'estre mis 
parmy les neuf de la Renommée (qui sont les neuf 
preus), de Herman Cortez, lequel avec moins de mil 

1. Les moustaches de sa barbe. 



ESPAIGNOLLES. 143 

hommes de pied espaignolz, et huiclante chevaux, 
prist dans sa cité le grand roy Monteçuma; et à la 
fin avec le hel ordre subjuga du tout l'empire mexi- 
qiian. En nos temps derniers, Hernan Alvarès de 
Tolède, duc d'All)e et grand capitaine, avec seule- 
ment mil' harquebuziers et cinq cens mousquetaires, 
avec la bonne discipline et ordre de guerre, rompit 
et tailla en pièces, en Frize, près le fleuve Amazio*, 
dix mil hommes que le comte Ludovic de Nansau 
avoit là menez. » 

Les Espaignolz, en ce dernier combat, en content 
beaucoup ; car le duc d'Albe avoit bien plus de gens 
que dit le conte : mais l'autre en avoit deux fois plus 
que luy; et surtout, huict ou neuf cens François, 
très-braves solda tz qui comba tirent bien. J'estois 
lors à la court, quand ces nouvelles vindrent au roy, 
qui trouva cette deffaite très belle et mémorable, et 
mesme de si peu de gens contre si grand nombre. 

Certainement il faut louer leur discipline et bel 
ordre : en cela ressemblans aux anciens braves Ro- 
mains, qui, par discipline de guerre, et non par 
grand nombre de gens, ont conquis tout le monde. 
Mais qui est cause de ce bel ordre et discipline, si 
non le beau entretènement que le roy d'Espaigne 
donne à ses gens de guerre, et les belles soldes et 
payes qui ne leur manquent jamais, bien qu'ilz les 
attendent, mays pourtant ne les perdent comme nos 
solda tz françois font? Car là où l'argent trotte, l'or- 
dre s'y establit, et où il manque, il n'y a plus que 
confusion. Et ay ouï dire à de grandz capitaines que 

1. Amazio^ Q\\\ai.\xn. Amasius^ l'Ems. 



144 RODOMONTADES 

nul grand aujourd'huy, quel qu'il soit, ne peut en- 
tretenir un' armée bien pollicée_, disciplinée et bien 
ordonnée longtemps, qu'un roy d'Espaigne, ainsi 
qu'il a tousjours fait despuis que l'empereur son père 
luy laissa tous ses estatz. Aussi est-il si grand et puis- 
sant en terres et moyens, que jamais les Romains 
n'en aprocharent. En cas qu'il ne soit vray, consi- 
dérons un peu les grandz tiltres qu'il porte sur le 
front, que je vois^ mettre icy par curiosité : Don Phi- 
lippe, por la gracia de Dios, rej de Caslilla, de Léon, 
de yéragon, de las dos Sicilias, de Jérusalem, de 
Portugal, de Navarra, de Granada, de Toledo, de 
Valencia, de Galizia , de Mallorca , de Sevilla, de 
Cerdeîia, de Cordova, de Corsega, de Murcia, de Jaen^ 
de los Algarçes , de Algezira, de Gibraltar^ de las 
islas de Canaria^ de las Indias Orientales y Ociden- 
taleSy islas y tierra firme del Mar Oceano ; archiduc- 
que de Austria, ducque de Borgoha, Bravante, y 
Milan; conde de Abspurg, de F landes, y Tirol, j 
Barcelona; seiîor de Viscaya, de Genova^ y de Mo- 
li.na ^ . 

Voylàdes tiltres qui font peur, à les ouïr seulement 

1. Vois^ vais. 

2. Don Philippe, par la grâce de Dieu, roi de Castille, de 
Léon, d'Aragon, des Deux-Siciles, de Jérusalem, de Portugal, de 
Navarre, de Grenade, de Tolède, de Valence, de Galice, de Ma- 
jorque , de Séville , de Sardaigne, de Cordoue, de Corse, de 
Murcie, de Jaen, des Algarves, d'Algeziras, de Gibraltar, des 
Canaries, des Indes Orientales et Occidentales, des îles et terre 
ferme de l'Océan; archiduc d'Autriche, duc de Bourgogne, de 
Brabant et de Milan ; comte de Hapsbourg , de Flandre , de 
T} roi et de Barcelone ; seigneur de Biscaye , de Gênes et de 
Molina. 



ESPAIGNOLLES. i 45 

nommer, et mesmes de ces deux Indes Orienlalles 
et Occidenlalles. On pourra dire que celluy des Es- 
paignes peut porter avec soy plusieurs petitz royau- 
mes qu'on nomme par villes; mais pourtant sont 
royaumes bons et grands, comme la duché de Milan, 
qui porte son nom d'une ville, et non du païs. Et 
quelle duché est-ce, et combien y a-il de villes des- 
soubz ! Le royaume de Naples, quel royaume est-ce ! 
De mesmes sont tous les royaumes de villes qui sont 
en Espaigne. Baste* que c'est un grand roy, et que 
j'ay ouy dire que les Romains ne furent jamais si 
grands terriens ny opulans que luy. Cela est aisé à 
cognoislre, qui en veut computer et mesurer les 
terres de l'un et des autres*. 

Comme j'ay parlé cy-devant de la discipline mili- 
taire des Espaignolz, certes elle est très-belle, bien 
pollicée et gentiment observée; mais il faut confes- 
ser le vray : quilz sont fort fasclieux et importuns 
en cela, d'estre fort subjetz à se mutiner quand leur 
paye leur manque, et non pourtant guières pour au- 
tre subject; car ilz ne se veulent mettre à sédition que 
bien à propos et avecques raison. Il y a longtemps 
qu'ilz en ont pris ceste coustume, et l'ont continuée 
soubz le grand marquis de Pescayre, soubz M. de 
Bourbon et soubz le duc d'Albe. Ilz' n'y ont pas faict 
de grandes fautes en cela, car ilz les sçavoient avoir, 

1. Baste, suffit. 

2. Ici s'arrête le manuscrit des Rodomontades, à la suite des- 
quelles vient la première rédaction des Sermens et juremens ex- 
paignols. >'ous ne pouvons plus que reproduire le texte des 
anciennes éditions. 

3. Hz, Pescaire, Bourbon et Albe. 

VII — 10 



146 RODOMONTADES 

et leur donner tant de pillages qu'ilz avoient beau 
moyen de patienter et attendre leurs payes, qu'ilz 
n'en vouloient perdre pourtant pas une seule : tes- 
moing le sac de Rome, qui les rendit saouls jusqu'à 
la gorge, et pourtant fallut que le pape baillast de 
l'argent pour les payer. 

Or voicy la façon qu'ilz ont à se mutiner, ainsy que 
j'ay ouy dire et conter à aucuns d'eux : ilz commen- 
cent à se plaindre les uns les autres, et puis sourde- 
ment font courre ces motz parmy eux : Motin, mo- 
tin *. Et puis tout haut commencent à crier : A 
fuera^ a fiiera , los gusmanes. Apartense , porque 
nos queremos amotinar^. Car, s'il y a des gentils- 
hommes et des gusmans, qu'ilz appellent ainsi par- 
my eux (comme il y en a force), ne les veulent point 
recevoir en leur compaignie; aussy eux ne le fe- 
roient pour tout le bien du monde, car ilz seroient 
déshonorez pour jamais, bien qu'il y en ait eu aucuns, 
ainsy que j'en ferois un beau discours; mais il seroit 
icy trop long et superflu. Les capitaines qui en sen- 
tent le vent se retirent de bonne heure, tant pour 
ne courir fortune de la vie que de l'honneur; car ilz 
penseroient estre déshonorez à perpétuité, et leur 
seroit reprochable s'ilz se trouvoient brouillez parmy 
leurs menées. S'estant joincts en bonnes troupes, qui 
plus qui moins, ilz eslisent pour leur chef le plus ha- 
bile et le plus advisé qu'ilz peuvent choisir parmy 



1. Révolte, révolte 1 

2. Dehors, dehors les cadets 1 Qu'ils s'en aillent, parce que 
nous voulons nous révolter. — Sur ce nom de Gusmanes, voyez 
tome I, p. 33b. 



ESPAIGNOLLES. ikl 

eux, et l'appellent elegidu, et nous autres disons 
es/eu. Hz le contraignent d'en prendre la charge; et 
ne faut pas qu'il la refuse; autrement ilz le feroient 
mourir et passer par les armes. Cela faict, ilz luy 
obëyssent comme à leur vrai chef et capitaine, se ré- 
servant pourtant quelques voix entre eux_, puis tas- 
chent à surprendre quelques villes pour leur servir 
de retraictes. De là ilz font mille maux, volleries et 
rançonnemens. 

Entre les plus signalez amutinemens que j'aye ouy 
raconter parmy eux, ce fut celuy qu'ilz firent en Si- 
cile à Ferdinand de Gonzague, en estant visce-roy*. 
La première source en vint de la GoUette, et pou- 
voient estre bien près de quatre mille. Mais Bernar- 
din de Mandozze, général des gallères de Scicille, en 
prévoyant le danger, y remédia de bonne heure; 
car, s'ilz se fussent ralliez avecques les Allarbes* et 
les Mores, la Gollette, Thunis et tout de par de là, 
[cela] alloit très mal pour l'empereur. Par quoy, so\ibz 
belles promesses et parolles qu'il leur fit, il les char- 
gea tous sur les gallères et navires, et les trajetta en 
Scicille, où estans et pensans toucher argent n'en 
touchèrent pas une maille : et alors ce fut pis que 
devant, car ilz firent mille maux, prindrent des 
villes, tinrent les champs, rançonnèrent et pillèrent 
tout le monde; enfin ilz firent le diable. Hz avoient 
esleu par-dessus tous, d'une mesme voix, pour chef, 
un certain Heredia, parce qu'il estoit fin, subellin et 
surtout fort éloquent, et qui parloit d'or ; car il avoit 

1 . En 4d38. Tout ce qui suit est tiré de P. Jove, liv. XXXVIII. 

2. Allarbes, Arabes. 



148 RODOMONTADES 

eslé d'autres fois moyne bien preschant;, et avoit 
quitté le froc pour porter les armes. Il avoit pour 
compaignon un Mont-Dragon, navarrès, qui advi- 
soit* sur la criminallité. Pour fin de conte, ilz firent 
tant de maux, et se firent tant craindre, qu'ilz don- 
nèrent bien de FafFaire à Ferdinand , et à songer à 
luy; car, de les avoir par les armes, il n'en falloit 
point parler, tant ilz estoient forts, braves et vaillans, 
et se sça voient très-bien conduire en bons hommes 
de guerre : et, pour ce, fut advisé de les avoir par 
douceur et belles promesses. Donc, après plusieurs 
allées, venues, conférences et ambassades par Alvare 
de Sando, Sancho Allarcon, Alphonse Vives, et sur- 
tout par Juan Varga, le bon vieillard , que les amu- 
Imez aymoient et appelloient leur père, la paix fut 
faicte. Et pour la conclure et rendre bien ferme et 
stable, il fut dict et arresté qu'à un certain lieu où la 
messe se diroit, tous, d'une part et d'autre, au moins 
les chefs, jureroient sur le corps de Nostre-Seigneur, 
quand le prestre le leveroit , qu'ilz tiendroient la 
paix et ne l'enfraindroient nullement. Quand ce fut 
là, les députez d'Heredia très- volontairement haus- 
sèrent les mains dextres. Il y eut un desdictz dépu- 
tez, qui s'appelloit Villa-Lobo , lequel voyant don 
Ferdinand estre long et tardif à hausser la sienne, il 
luy cria tout haut : Seilor i^irej; alzed la mano, si 
quisieredes, que es el cuerpo de Dios que aqui çeis. 
Si no la alzais j laego nos apartamos del juramento, 
y quehranios la paz, y guerra coma adelante ^ C'est 

1. Jdviser, donner son avis; de l'italien avisar. 

2. Seigneur vice-roi, levez la main, s'il vous plaît. Voilà le 



ESPAIGNOLLES. i49 

parlé cela à un général, et bravé un vice-roy. Quelle 
rodomontade ! Ce n'est de pair à pair, ny de com- 
paignon à compaignon, mais d'inférieur à son supé- 
rieur. Ce fut à Ferdinand à lever la main aussytosl, 
et faire bonne mine pour le coup; mais après il en 
eut bien sa raison, car, les ayant séparez et départis 
aux garnisons, qui çà qui là, il en fit mourir et pen- 
dre tous les chefs premièrement, et force autres, et 
plusieurs jetter dans la mer; si bien qu'on en voyoit 
les rives bordées de corps morts, jusques environ 
cinq cens. Les autres, les rellégua et les envoya aux 
isles circonvoisines , où la pluspart moururent de 
faim, comme en l'isle de I.ypary, que je pense n'a- 
voir veu si misérable habitation; car il n'y croist 
que des câpriers. Les autres furent envoyez en Es- 
paigne pour y estre ignominieusement veus. Dont 
aucuns disoient, quand on les y menoit, que mns 
presto lus liiciesen niorir^ que recebir tal afrenta y 
i^erguenzaj ser traidos al escarnio de sus parentes, 
ainigos y compaîieros ^ . Pour conclure, ilz furent 
très-rigoureusement chastiez, ce que le conseil d'Es- 
paigne trouva pourtant très mauvais, et se mit à en 
faire le procès à don Ferdinand. J'en ouys raconter 
quelques particularitez du plaidoyé, qui certes sont 
belles, et fondées sur quelques raisons, lesquelles 
j'eusse mis icy, mais elles fussent été trop longues. 

corps de Dieu que vous voyez. Si vous ne la levez pas, nous nous 
départons sur le champ de notre serment ; nous rompons la paix, 
et la guerre sera comme devant. 

1. Qu'ils auraient bien mieux aimé mourir que de recevoir un 
tel affront et un tel opprobre, et que d'être exposés au mépris de 
leurs parents, de leurs amis et de leurs compagnons. 



i50 RODOMONTADES 

J'espère les mettre ailleurs. Hz luy firent donner un 
adjournement personnel pour comparoistre ; mais 
l'empereur fit surseoir la cause. Aucuns* ont dict et 
escrit qu'il trouva très-bonne ladicte rigueur et pu- 
nition, et mesme qu'il taxa Ferdinand de n'en avoir 
pas prou faict; mais sont menteries, car je tiens de 
vieux capitaines et soldatz espaignolz que j'ay veus 
en Sicile et à Naples, qu'il en fut très- mal content, 
et en blasma ledict Gonzague ; et en coulla la chose 
pour le coup : et, tant s'en faut que l'empereur le 
trouvast bon, que, quand les députez de Milan vin- 
rent vers luy ^ pour luy remonstrer les maux que 
d'autres amutinez, conduitz par leur chef Sarmento, 
faisoient en sa duché de Milan, et que, s'il ne leur 
en faisoit raison, ilz seroient contraincts de se la 
faire eux-mesmes, il s'en courrouça et estomaqua 
fort, et menaça s'ilz luy tenoient jamais ce propos; 
et si leur en fit faire une réprimande et menace plus 
rigoureuse par son chancellier de Granvelle. 

Or ledict Ferdinand ayant envoyé ces pauvres ma- 
lotrus en Espaigne, et veuz en tel estât de tout le 
monde, mesmes aucuns s'estans présentez au con- 
seil, ne faut point demander si le spectacle en fut 
odieux à toute l'Espaigne, et à belles injures après 
luy; car ceste nation sçait fort bien echar pullas^ : 
et la pluspart l'appelloient vellaco Italiano^ enemigo 
del nombre f valor de los Espaiîoles , traydor, per-^ 
jura, hurlador del cuerpo sagrado de ISuestro-Senor^ 



\. Aucuns, c'est P. Jove, liv. XXXVIII. 

2. En lo38. Voy. P. Jove, liv. XXXVIII. 

3. Donner des brocards. 



ESPUGNOLLES. 151 

enganador de fe, y verdugo saîigriento^', bref, une 
infinité d'autres sortes d'injures que l'ire, le despit, 
le désespoir, la liayne et l'offense, leur rapportoient 
en la bouche, que j'ay ouy dire et que je tays. Au 
moins, disoient aucuns, s'il les eust décimez, et faict 
mourir quelques coupables, la chose ne seroit si 
exécrable, et les renvoyer contre les Turcs, ainsy que 
fît le marquis del Gouast ceux qui s'amutinèrent en 
la duché de Milan, soubs leur chef Sarmento, qu'il 
envoya jusqu'au nombre de trois mille, en Dalma- 
cye, à Calaro et à Castro-Novo, là où pourtant ilz 
périrent tous, fust ou par le fd de l'espée, ou de la 
cadène de Barberousse et de ses gens, portans la 
peyne de leurs maux et de leurs meffaictz qu'ilz 
avoient faictz en leur rébellion ; mais aussy ilz firent 
bien mourir de leurs ennemys. Possible ceux-cy de 
Ferdinand, s'ilz fussent estez employez pour mesme 
subject, en eussent faict de mesmes, ou mieux; et 
par ainsi autant de Turcs mortz et tuez et moins 
d'ennemys. 

Certes, il n'est pas besoing d'estre si rigoureux et 
cruel en telles justices; car telles gens quelquefois 
ayans estez pardonnez, et venans à se recognoistre, 
réparent leurs fautes et font de bons services. Je n'en 
sçaurois alléguer plus brave exemple que des amu- 
tinez de la ville d'Alost en Flandres, qui d'eux-mes- 
me secoururent si bien et si vaillamment la citadelle 
d'Anvers, assiégée par les États, dont j'en parle ail- 



1 . Lâche Italien, ennemi du nom et de la valeur des Espagnols, 
traître , parjure , moqueur du corps sacré de Notre-Seigneur , 
trompeur contre la foi promise, et bourreau sanguinaire. 



lo2 RODOMONTADES 

leursMlz en ont faict de mesmes en plusieurs autres 
lieux, s'estant ainsi réconciliez; je dirois bien où, 
mais je serois trop long. 

Je voudrois seulement sçavoir sur ce discours, de 
quelque grand docteur, s'il y alla beaucoup de la 
conscience dudict Ferdinand en ce serment preste et 
rompu, qu'aucuns ont dict qu'il ne l'avoit faict que 
de bouche et non de cœur; savoir si cela se peut 
faire en la présence et à la veue du corps de 
Nostre-Seigneur , et si ce n'est point l'offenser en 
abusant ainsy de son sacrement et de son mystère. 
Pour quant à l'honneur, il y a tant de raisons de 
pro et contra^ que je les laisse à discourir aux grands 
capitaines et plus gentils cavalliers que moy. Tant y 
a pourtant, il me semble, qu'on ne doit point estre 
tant ainsv sévère à l'endroict des pauvres soldatz, 
bien qu'ilz fassent telz ou autres délicts; car ce sont 
eux qui battaillent pour les chefs; ce sont eux qui 
acheptent de leur sang les victoires, et les chefs en 
triomphent de l'honneur et du proffit. A quoy sceut 
très bien avoir esgard Scipion en Espaigne contre 
ses amutinez, qui, ne se contentans de leur rébellion, 
prindrent l'autorité et enseigne de consuls à l'instance 
des soldatz ^ Les chefs en furent punis, et aucuns 
soldatz; et les autres furent pardonnez, qui après 
firent à luy et à la république romaine très bons ser- 
vices. Je pense bien que ces grands chastieurs de sé- 
ditions voudroient bien que les soldatz fissent de 
pierre pain, ainsy que le diable vouloit que Jésus- 

\. Voy. tome II, p. d84. 

2. Voyez Plutarque, Fie de Scipion l'Africain, ch. xii et suiv. 



ESP AIG NULLES. 4 53 

Christ fist en son désert. Mais ne pouvant faire ces 
miracles, il faut bien qu'ilz vivent ; et vivre ne peu- 
vent-ilz s'ilz n'ont leur payes, ou ne brigandent. Et, 
ne leur voulant permettre le brigandage, leur rete- 
nant leur solde, que veut-on qu'ilz fassent? Voylà en 
quoy ces grands capitaines et généraux d'armées doi- 
vent bien arregarder sur ces chastimens, car il y va 
de la conscience. Cependant je brise icy, estant le 
discours trop long, et fascheux possible à aucuns. 

Un de ces ans, que nostre roy print et gaigna Pa- 
ris de la façon que chacun sçait', les Espaignolz qui 
estoient dedans, qu'aucuns nommoient Napolitains 
(mais autant y avoit-il des uns que des autres), ilz 
furent fort estonnez, et comme gens braves et vail- 
lans se résolurent au combat; et s'estant mis en bat- 
taille, le roy leur manda qu'ilz ne s'amusassent point 
à cela, autrement qu'ilz estoient tous perdus s'ilz en 
venoient là; toutesfois s'ilz vouloient estre sages, qu'il 
leur feroit si bonne et honneste guerre qu'ilz au- 
roient occasion de se contenter en leur octroyant, 
leurs vies et bagues sauves, la retraicte de gens de 
guerre, ensemble seure conduicte. Leur maistre de 
camp qui leur commandoit, avec d'autres capitaines, 
admirans la générosité de nostre roy, se mirent tous 
à dire : Mira oquel rey çaleroso^ el quai no se con- 
tenta de vencer los hombres con las armas, mas los 
vence j gana con toda cor tes ia y gentileza^. Pour ce 



1. Henri IV entra à Paris le 22 mars 1394. 

2. Voyez ce généreux roi, qui ne se contente point de vain- 
cre les hommes par les armes, mais les vainc et les gagne par 
toutes sortes de courtoisies et de gracieusetés. 



1S4 RODOMONTADES 

ilz acceptèrent le party. Et pour se retirer^ marchans 
par la ville, le roy les voulut voir passer; lesquelz 
tous luy vindrent faire de grandes révérences, au 
moins les capitaines; les soldatz le saluoient avec- 
ques leur gentille mode, ainsy qu'ilz savent très bien 
faire. Le roy leur rendit la pareille, selon le respect 
de sa royale grandeux, et les fit très seurement con- 
duire au lieu de leur retraicte. Ce ne fut sans dire 
tous les biens du monde de ce grand roy, comme 
ilz avoient raison; car s'il eust voulu estre cruel, ilz 
estoient perdus et mis en pièces. 

Quasi telles et semblables paroles dirent ces pau- 
vres Espaignolz restez devant Metz de feu M. de 
Guyse le Grand, lesquelz ayant trouvé au lèvement 
du siège misérables malades, mourans de froid et de 
faim, fit retirer, loger, substanter, panser, si que 
plusieurs en eschappèrent par son bon traictement, 
et puis les fit conduire tous à sauveté vers Thionville. 
Ce fut à eux d'en dire tous les biens du monde, 
comme de raison. Et entre autres beaux motz qu'ilz en 
proférèrent, furent ceux-cy qui portent grand poids, 
bien qu'ilz soient courtz et briefz : Que era justo 
enemi'go y piadoso vencedor * . 

Il ne leur fit pas de mesmes que firent les Espai- 
gnolz à nos François et lansquenetz qui restèrent 
devant Pamplune, le siège levé par M. d'Angoules- 
me, le roy Jehan de Navarre et M. de I^a Palisse, 
qui^ leur faisoient jurer et promettre, si sanasen^ de 

4. Qu'il était équitable ennemi et vainqueur miséricordieux. 
2. Qui, les Espagnols. Ce passage est emprunté, avec quelques 
changements, à la Conquista del reyno de ISavarra^ p. 234-233. 



ESPAIGNOLLES. ISf) 

no rcccbir nuis sueldo del rey de Francia, pues contra 
la Iglesia se mostraba, A los que esto creian y pro" 
metian, daban el Corpus Domini, j los otros sacra- 
mentos de la madré sauta Iglesia, j^ si morian, ecle- 
siastica sepoltura. Los que eran interrogados por sus 
confesores , que no querian reconciliarse , los dexa- 
han alla morir'^ ; y y si morian, como Moros los enter- 
ruban , porque tal era la intencion y la bula de l papa 
Julio^. Quelle bulle d'or! Les Espaignolz se vantent 
de tout cela; mais, à ce que j'ay ouy dire à aucuns 
vieux gentilshommes, et françois et lansquenetz, 
confès et non confès, ilz ne furent espargnez non 
plus les uns que les autres; et leur bailloient dronoSy 
aussi bien que frère Jehan des Entommures^ dans Ra- 
belais, le donna à ceux qui vandangeoient le clos de 
sa vigne'. 

M. de Guyse n'en fit pas de mesme, car, bien 
qu'il y eust force lansquenetz et autres AUemans 
sentans mal de la foy, il les fit secourir comme les 
bons chrestiens et catholiques, mais non pas de si 
bonne affection, s'en remettant à la volonté de 
Dieu, et ne voulant acquérir la réputation d'un 

\ . Los dexaban alla mor-ir. 11 y a au contraire dans l'histo- 
rien espagnol curabanle. 

2. S'ils guérissaient, de ne plus recevoir de solde du roy de 
France, puisqu'il se montrait contraire à l'Eglise. A ceux qui 
croyaient et promettaient cela, ils leur donnaient le Corpus Do- 
mini^ et les autres sacrements de la sainte mère Eglise, et s'ils 
mouraient la sépulture ecclésiastique. Ceux qui étaient interrogés 
par leurs confesseurs, et qui ne voulaient point se réconcilier, ils 
les laissaient là mourir; et, s'ils mouraient, ils les enterraient 
comme Maures; car tel était l'ordre de la bulle du pape Jules. 

3. Voyez Gaj-gantua, liv. I, chap. xxvii. 



15G RODOMONTADES 

homme cruel et barl^are, puisque l'homme est fait à 
la semblance et image de Dieu. Je m'en remetz à un 
grand théologien ce qu'il en diroit là. 

Sur ceste dernière guerre de Grenade faicte et par- 
faicte par don Juan d'Austrie, par cas, en courant la 
poste, nous nous trouvasmes de rencontre un capi- 
taine espaignol et moVj, luy qui venoit d'Espaigne al- 
lant en Flandres, et moy de la cour en ma maison. 
Nous nous mismes luy et moy à deviser fort de ceste 
guerre. A mon advis qu'il m'en conta prou, et sur- 
tout il me va louer don Juan jusques au tiers ciel en 
me le nommant de plein abord sepiiltura de los pa- 
ganos ; j que sus obras j {'alencias mas queriaii ser 
vistas para ser creidas que no contadas\ 

Quand la capitulation d'Amiens se fit dernière- 
ment*, il y eut un député de dedans, espaignol, qui, 
ayant trouvé Sa Majesté en quelques masures qui les 
attendoit pour composer, dit en entrant, pensant 
faire de l'officieux et du curieux de la vie du roy : 
El rej no esta aqui bien seguro de los canoiîazos^. Le 
roy qui louyt luy respondit : « Le roy est ici plus 
« en seureté que vous autres n'estes dans Amiens. » 
Puis ayant commencé leur pourparler, la première 
chose qu'ilz demandèrent, parque (dirent-ilz) es ra- 
zon que las cosas celestiales çajan primero'*, fut que 
l'on ne touchast point à la sépulture de don Hernan- 

r 

1. La sépulture des païens, et que ses actions et vaillances 
voulaient plutôt être vues que racontées pour être crues. 

2. Amiens fut rendu à Henri IV le 25 septembre 1597. 

3. Le roy n'est pas ici bien à l'abri des canonnades. 

4. Parce qu'il est raisonnable que les choses célestes soient 
traitées les premières. 



ESPAIGNOLLES. 157 

dille '_, et qu'elle ne fiist point rompue ny démolie. 
Le roy leur respondit gentiment : « 11 est raison que 
a la sépulture de don Hernandille soit démoUie et 
« rompue, puisqu'il a fait rompre et démollir les 
« murailles de ma ville d'Amiens. » Hz demandèrent 
après el saco de la villa '^, demande certes très irrai- 
sonnable et très impudente, et mesmes à un tel roy, 
qui leur respondit bravement : « Et comment! une 
« chose que vous avez desjà pillée il y a longtemps, 
« la demandez-vous? « Hz jurèrent aussytost qu'ilz 
n'y avoient jamais touché. A quoy le roy aussytost 
répliqua bravement : « Puis donc qu'elle n'a esté 
« pillée en mon absence, à vostre advis, si je per- 
ce mettrai qu'elle le soit en ma présence ! » J'ay mis 
ces trois articles non pour belles rencontres de l'Es- 
paignol, ny pour grandes rodomontades^ sinon la 
dernière pour demander le sac, mais pour les gen- 
tilles responses de nostre roy, qui est fort subtil en 
beaux dires et gentilles responses et fort courtes, s'il 
en fut onc. J'espère en dire aucunes en sa vie. Enfin 
la capitulation fut faicte et bien gardée, à l'honneur 
de nostre roy. Que s'il ne fust esté généreux et mi- 
séricordieux , il les tenoit tous la corde au col , 



1. Hermantello Porto-Carrero, gouverneur d'Amiens, avait été 
tué le 3 septembre, et inhumé dans la cathédrale, dit de Thou 
(liv. CXVIII), avec une épitaphe à sa louange, gravée en lettres 
d or sur une planche de bois couverte de velours noir. — Un des 
articles de la capitulation porta que les tombeaux élevés dans les 
églises d'Amiens en l'honneur de Porto-Carrero et des oÉBciers 
espagnols tués pendant le siège seraient respectés, pourvu que les 
épitaphes ne continssent rien d'offensant pour la France. 

2. Le sac de la ville. 



158 RODOMONTADES 

puisque le cardinal d'Austrie avoit failly de les se- 
courir. 

Si faut-il que je die quelques gentilles rencontres 
et rodomontades qui touchent les dames. 

Lorsque la reyne ' vint à Bayonne, de toutes les 
Espaignolles qu'elle avoit, elle n'en mena aucune 
avecques ses Françoises que Magdeleine de Giron, 
fille de la comtesse d'Iraigne, dame d'honneur de la- 
dicte reyne. Elle y mena bien aussy la segnora So- 
fonisba, Italienne, damoiselle crémonoise, belle et 
honneste fille, et douce, qui avoit tout plein de 
vertuz, et surtout qui sçavoit bien peindre et pour- 
traire au naturel; les autres filles en Espaigne bien 
faschées pour ne se trouver en telle et si belle feste, 
qui eussent bien certainement paré la cour, car il y 
en avoit de belles, et entre autres Léonor de Tolède, 
qui estoit très-belle, et qui eust possible effacé le 
lustre de ladicte Magdeleine de Giron, dont elle fut 
bien ayse de quoy ne vint pour ce subject. Je ne 
desduiray les raisons pourquoy ces belles filles ne 
vindrent point, pour ne servir en rien à nostre 
conte. 

Geste donc belle Magdeleine parut très belle ; aussy 
le pensoit-elle bien estre, tant elle estoit arrogante. Si 
bien que moy devisant un jour d'elle et de sa beauté 
avec un certain cavaliier espaignol, il me dict, par 
un certain desdain et despit : Dexadla^ serior. Jaro 
a Bios y que es tan braça y orgullosa por su belclad^ 
que si el cielo se abaxase y se arrodillase delante sus 
pieSy no se dignaria decirle que se le^antase, y se i^ol- 

1. La reine d'Espagne Elisabeth, en 1565. 



ESPAIGNOLLES. lo9 

\)iese a su lugar\ Voylà une parole bien arrogante, et 
plaisante imagination, de se figurer le ciel descendre 
de son lieu pour s'humilier à elle *. 

Telles paroles sont quasi semblables à celles que 
jadis tinrent nos braves chevalliers franoois, qui allè- 
rent en Hongrie soustenir les Hongres contre les 
Turcs, conduitz par ce vaillant Jehan duc de Bour- 
gongne, et par le mareschal de Boucicaut; lesquelz, 
trop bouillans, présumans trop d'eux, disoient par- 
tout que leurs lances n'estoient pas seulement bas- 
tantes pour deffaire tous les Turcs et les battre, mais, 
si le ciel vouloit descendre sur eux pour leur faire 
guerre, l'empescher par le soustien de leurs bois et 

1. Laissez-la, monsieur. Je jure Dieu qu'elle est si orgueilleuse, 
à cause de sa beauté, que si le ciel s'abaissait et se prosternait à 
ses pieds, elle ne daignerait pas lui dire de se relever, et de se 
remettre en sa place. 

2. Var. Lorsque la reyne d'Espaigne vint à Bayonne, de toutes 
ses filles espaignolles qu'elle avoit, elle n'en amena aucune que 
Magdalena de Giron, fille de la contesse d'Igregne , dame d'hon- 
neur de ladite reyne; les autres filles restarent en Espaigne, bien 
faschées pour ne se trouver en telle feste. Je n'en desduiray 
les raisons pourquoy elles ne \indrent, car elles ne servent rien 
à nostre conte. Geste donq Magd aliéna parust en ceste court l'une 
des plus belles filles; aussi le pensoit-elle bien estre, tant ell' es- 
toit arrogante; si bien que moy parlant un jour d'elle et de sa 
beauté a un cavailler espaignol, il me dist d'elle comme par des- 
dain et certain dépit : Dexadla , segnor. Juro a Dios qu es tan 
brava y orgullosa por su beldad, que si el cielo fuesse arodillado 
adelanle sus pies], ella no se dignaria decirle que se levantase y 
se alçase. « Laissez-la. EU' est si fière et si orgueilleuse à cause de 
sa beauté que si le ciel estoit à genoux devant ses piedz, elle ne 
daigneroit dire qu'il se levast. » Quelle humeur de s'aller imaginer 
que le ciel deust descendre pour s'humilier à elle! (Ms. 3273, 
f° 168.) 



i 60 RODOMONTADES 

lances qu'il ne descendist, el le tenir en l'air comme 
il estoit. Mais pourtant le malheur fut tel que leur 
rodomontade ne porta feu; car, sans avoir affaire au 
ciel, ilz furent tous dcsconfits et deflhits par les hom- 
mes, comme on peut voir par nos chroniques fran- 
çoises. 

J'aymerois autant d'un capitaine espaignol. Allant 
en un combat, et animant ses soldats, el louant leurs 
forces, il leur dit : /^ofo a Dios^ que si el cielo se 
cayese^ le Jiernos de tener con los brazos\ Si ce brave 
eust faict ce coup, il fust esté estimé un second Atlas, 
qui soustenoit le ciel de ses espaules. Quel fardeau ! 
encor que j'aye ouy dire à un vieux resveur de phi- 
losophe que l'air est fort léger, et que le ciel, qui en 
participe, l'est aussy. Je coupe là, craignant que, 
pour voiler trop haut, je ne vinsse à tomber comme 
fit Icarus; car le parler m'en est aussy estranger et 
incogneu que le haut allemand; ny ne veux non 
plus l'apprendre, ny la science et tout, doublant de 
mon cerveau débile et peu capable pour y advenir. 

Or, pour retourner à ceste belle Magdeleine de 
Giron, bien qu'elle fust altière, elle n'estoit pourtant 
trop ennemie de l'amour, et ne refusa point d'estre 
servie (comme toute belle et gentille dame ne doit 
faire ce refus) de plusieurs honnestes cavalliers, et 
mesmes de M. d'Amville, aujourd'huy M. le connes- 
table, pour lors jeune et brave seigneur, qui la ser- 
vit fort discrettement tant que le voyage dura, et en 
porta les couleurs jaunes et tannées. Il y eut pour 



1. Je jure Dieu que si le ciel s'abaissait, nous le pourrions 
soutenir avec nos bras. 



ESPAIGNOLLES. 161 

lors un genlilhomme François, bien honneste et ga- 
lant, qui, le jour de la procession du sacre \ ainsi 
qu elle marchoit, luy advint de faire un faux pas; ce 
gentilhomme s'advance aussytost pour la redresser 
et luy ayder. Elle le renvoya bien loing, avecques 
un certain desdain et rabrouement, disant : Jésus ! Y 
(jual (liscrecion de Frances* l Elle estoit bien vray- 
ment desdaigneuse et glorieuse, de rendre le mal 
pour le bien et payer la courtoisie par la discour- 
toisie. T^e gentilhomme luy eust bien rendu son 
change; mais il n'osa, pour le respect de la reyne 
sa maistresse, qui le sceut et luy ' en fit une re- 
monstrance. 

Au bout de quelque temps elle fut mariée avecques 
un grand seigneur d'Espaigne, dont j'ay oublié le 
nom, qui fut après vice-roy aux Indes. Ainsy qu'elle 
l'y alloit trouver avecques la flotte ordinaire, son 
vaisseau, avecques deux autres, s'estans escartez vers 
l'isle de San-Domingo, un gentilhomme françois qui 
s'appelloit M. de Landreau*, de bonne maison, vail- 
lant et brave, et homme de mer, ayant armé quel- 
ques vaisseaux pour aller en cours et chercher ad- 
vanture, fallit à prendre le vaisseau de ladicte dame, 
et de faict le canonna; mais elle fut secourue de 
deux autres vaisseaux qui donnèrent la chasse audict 
Landreau : et, sans ce secours , il la prenoit, à ce 
qu'il dist à M. d'Estrozze et à moy à son retour; et 



1 . Sacre ou Sacre-Dieu, le saint Sacrement, 

2. Jésus! Et quelle courtoisie française! 

3. Luy, à Madeleine de Girone. 

4. Charles Routiaud, seigneur de Landercau. 

vu — 11 



162 RODOMONTADES 

que, s'il l'eust prise, il luy eust faict bonne guerre et 
toute honneste raison, en luy faisant payer pourtant 
le tribut de son ancienne arrogance. 

Certes, il y a des dames aussy arrogantes en Es- 
paigne comme des hommes et cavalliers; et l'air du 
pays le porte ainsy. Aucuns aiment à servir ces fem- 
mes et filles de ceste humeur, qu'ilz disent bravas y 
fieras como torosK Aussy dict-on que chascun ayme 
son semblable. Si l'on en obtient la victoire, d'au- 
tant plus en est-elle à priser : et si l'on en est vaincu, 
la gloire n'en est pas moindre ; ainsy que dit un ga- 
lant cavallier un jour, et qui portoit pour devise 
une branche de laurier avecques ces molz : Los 
unos le han traido por ser vencedor ; jo , por ser 
bien vencido \ Voilà comme telz braves se plaisent 
en leur gloire, et ayment les dames altières et géné- 
reuses. 

J'ay veu d'autres fois chanter en Espaigne une 
vieille chanson, que proprement on appelle la ro- 
mance^ qui est bien gentille, où l'on introduict une 
dame se lamentant et s'afïligeant de son mary qui 
estoit prisonnier en Angleterre, et ne le pouvoit ra- 
voir par rançon ne autrement; et, pour ce, elle 
escrit une lettre au roy d'Angleterre, de sa propre 
main, et luy mande qu'il ait à le luy renvoyer sain, 
sauve et sans danger : autrement, qu'elle luy an- 
nonce guerre et le menace de la luy faire très cruelle 
par mer et par terre, et puis, dit-elle : Que si me 



\ . Braves et lières comme des taureaux. 
2. Les uns le portent comme vainqueurs, moi je le poi'te comme 
bien vaincu. 



ESPAIGNOLLES. 163 

falta capitan, jo misma lleçare la bandera, y ire a 
ponerla hasia las puertas de Londres; y tambien , si 
me falta caîionerOf yo misma dare fuego a la artil- 
leria ; si que dira toda la gente : <( Jésus ' que muger 
guerrera^ ! » Voilà une brave guerrière, et seconde 
Marfise ou Bradamante, qui vouloit elle-mesme, par 
faute d'autre, conduire son armée, planter son es- 
tendart sur le haut de la muraille, et servir de ca- 
nonnier, et bailler feu à son artillerie. La chanson 
en est fort jolie, et l'air plaisant. 

Geste dame estoit plus valeureuse qu'une autre, 
qui usa de paroUes certes généreuses à l'endroict 
d'un cavallier, pour l induire à se battre pour l'a- 
mour d'elle contre un autre qui l'avoit offensée. Les 
paroles estoient telles : Bien creo yo^ gentil caballeroy 
que no os faltara virlud para otorgar mi rue go, asi 
como os sohra hondad y valor para los^rar la Victoria 
de su persona *. Gentilles parolles certes , et pour 
prier et pour louer. 

Une belle jeune dame espaignoUe ayant esté ma- 
riée de frais, et venant de bonne heure à estre 
grosse, qui paradvant estant fille très hautaine des- 
daignoit le mariage bien fort, et disoit que no queria 
ser sugeta a ningunoy segun el çalor y gloria de su 

1. Que si je ne trouve point de capitaine, je lèverai moi-même 
l'étendard, et je Tirai planter jusques aux portes de Londres; et 
si je manque de canonniers, je mettrai moi-même le feu à l'artil- 
lerie; en sorte que tout le monde dira : Je'sus! quelle femme 
guerrière ! 

2. Je crois bien, brave cavalier, que le courage ne vous man- 
quera pas pour m'accorder ma prière, comme vous avez assez de 
force et de valeui' pour obtenir la victoire sur lui. 



164 RODOMONTADES 

persona^^ et que, bien qu'elle y fust contraincte, 
elle s'efforceroit le plus qu'elle pourroit d'empescher 
son marv qu'il n'enlevast son pucellage que le plus 
tard qu'elle pourroit, son dire ne correspondit point 
à sa gloire ny à l'effect; car, bientost après son ma- 
riage, elle fut enceinte, et en devint estonnée et hon- 
teuse, et fit ce qu'elle peut pour cacher sa groisse *, 
et ne la monstrer que le plus tard qu'elle pourroit. 
De quoy s'appercevant un autre cavallier qui d'au- 
tres fois l'avoit servie estant fille, fut bien ayse de 
prendre ceste occasion pour luy en faire la guerre; 
et, l'ayant un jour abordée, il luy dit que no estu- 
viese auergofizada, porque lodos bien sabian que de 
semejantes luchas siempre resultan taies cajdas ; j 
por eso no se maravillaban si estaba avergonzada , 
porque en aquel caso ella era no^icia, y que sentia 
en si unos mudamientos nunca por ella sentidos ^ y 
taies que , aunque su esfuerzo , virtud j gloria fuesse 
grande, no bastaria para resistir a las inclinaciones 
de la naturaleza, pues era de muger^. Ce cavallier 
parla bien à elle, et à sa gloire et vanterie, et garde 
de son pucellage, et à la fragilité de son sexe, du- 

1. Qu'elle ne voulait s'assujettir à personne, comme le com- 
portaient sa vertu et sa gloire. 

2. Groisse, grossesse, 

3. Qu'elle ne fût point honteuse, parce que tout le monde savait 
qu'en de telles luttes arrivaient toujours de semblables chutes; que 
cependant on ne s'étonnait point de la voir confuse, parce qu'elle 
était novice en ce cas, et qu'elle éprouvait en elle un changement 
qu'elle n'avait jamais éprouvé, et qui était tel que, quoique son 
courage, sa vertu et sa gloire fussent bien gi\inds, ils ne pou- 
vaient pas néanmoins résister aux inclinations de la nature, puis- 
qu'elle était femme. 



ESPAIGNOLLES. 165 

quel les dames ne doivent tant présumer n'y s'enor- 
gueillir. 

Par cas, une des compaignes de cette dame, qui 
estoit encore fille, se trouvant là présente, la voulut 
excuser, et un peu brocarder aussy en lui disant : 
Como es posiblcy se nom y que su generosa virtud, es- 
fuerzo j animo soberbio no os escusaron de ser herida 
de llaga que tantos desmajos os causa? Plegue a Dios 
que no sea mortal, como fo creo que no sera, porque 
j amas de estas heridas no murio ninguna donzella^ . 
Sur ce, le cavallier précédent, qui estoit présent, 
leva ce coup et luy dit : Ha\ senora, p'o.v, que eso 
certificals, haheislo pro^'ado? — Guardeme Dios (res- 
pondit-elle) de este estrecho. IVo, sehor ; mas helo 
oido certificar a perso na s de gran credito ^. Il ne 
falloit point alléguer là de personnes de grand cré- 
dit pour servir de tesmoings; car, bien que le des- 
troit soit aussy dangereux que celuy de Gibraltar, 
aucunes le passent bien sans danger, et d'autres 
non. 

Une dame ayant perdu son serviteur qu'elle avoit 
faict de frais et peu gardé, car il vint à estre tué 
aussy tost en une guerre , et en ayant sceu les nou- 

1 . Comment est-il possible , madame , que votre généreuse 
vertu, votre courage et la fierté de votre âme, ne vous aient pas 
empêchée de recevoir une blessure qui vous cause tant de cha- 
grin ? Plaise à Dieu qu'elle ne soit point mortelle, comme je crois 
qu'elle ne le sera point; car jamais de semblables blessures ne 
mourut une demoiselle. 

2. Ha! madame, vous qui assurez cela, l'avez-vous donc 
expérimenté? — Dieu me garde d'un tel malheur! Non, mon- 
sieur; mais je l'ai entendu assurer à des personnes de grande 
créance. 



166 RODOMONTADES 

velles, elle dit : Jhl seîîor caballero, que si tan tarde 
me conocisteis^ muj temprano me perdeis^ ! 

Un autre cavallier le voyant ainsy en douleur, dit 
à un sien compaignon : El tiempo cura las cosas, fno 
haj gra^'e dolor que andando el tiempo no se disminuya '. 

Une dame demandant un jour le livre de la Ce- 
lestine à un cavallier, il luy respondit, en luy don- 
nant bonne : Por Diosy sefiorUf que me espanto de 
Vm. ! Teniendo en casa el original ^pedir el traslado^ ! 
Bon, celuy-là. 

Les Espaignolz sont fort subtils à gentiment bro- 
carder et piquer, et appellent cela, molejar, o gol- 
pear'*. Ainsy que fit un jour un cavallier estant parmy 
trois filles, toutes trois sœurs, et bien noires. Elles 
luy demandèrent un jour de foire, par cas, à em- 
prunter un ducat pour acliepter quelque chose, di- 
sant qu'elles n'en avoient point apporté sur elles. Il 
leur dit qu'il n'en avoit point sur l'heure, et qu'il en 
estoit bien marry. Elles luy dirent : Comol un hom- 
hre tan honrado no tener un ducado ? Dixo el : Por- 
que no, cuerpo de talï pues entre vosotras très no 
hay una blanca^. L'allusion n'en est pas mauvaise, 

d. Ah! mon cher cavaher, qui m'avez connu si tard, vous me 
perdez trop tût ! 

2. Le temps guérit toutes choses; et il n'y a point de douleur 
si grande qui ne diminue avec le temps. 

3. Par Dieu! que vous m'étonnez, madame. Ayant chez vous 
l'original, me demander la copie! — Je crois que le piquant de 
cette réponse consiste en ce que l'héroïne de la célèbre tragi-comé- 
die de la Celesiinuy laquelle a donne son nom à la pièce, est une 
entremetteuse. 

4. Railler ou frapper. 

5. Comment! un si galant homme n'avoir point un ducat? Il 



ESPAIGNOLLES. 167 

car une blanca c'est une monnoie d'Espaigne; et con- 
vertissoit ceste allusion sur elles trois, parmy les- 
quelles n'y en avoit pas une blanche. 

Un médecin espaignol ayant receu quelque des- 
plaisir d'une dame veufve, chargea un jour un ma- 
quignon, devant elle, de luy trouver una rnula que 
fuesse viuda^. Le carretier * luy respondit : Como, cuer- 
po de tall Os hurlais de nii^ seîior doctor ? Nunca fue 
mula ^'iuda^. Le médecin luy répliqua : Dlgo fo que 
tenga très condiciones de una v'iuda; que sea garda ^ 
andadora j comedora'' . 

L'on dict que les veufves, au moins aucunes, ont 
ces trois conditions. Pour bien aller et pour bien 
manger, je m'en rapporte à ceux qui en ont faict 
preuve et y ont pris esgard. Pour quant à la troi- 
siesme, j'en ay veu beaucoup de personnes, et 
mesmes une de très grande authorité^, de très grand 
esprit, cstre de ceste opinion et tenir ceste maxime, 
qu'une femme, aussitost qu'elle est veufve, devient 
plus grasse et en bon poinct; ce que j'ay apperçeu 
et m'en suis esmerveillé. Car aucune femme ay-je 
veu entre les mains de leurs marys, maigres, seiches, 
exténuées, qu'elles en tomboient sur les dents. Ve- 



leur dit : Pourquoi non, corbleu ! puisqu'entre vous trois il n'y ii 
pas une blanche. 

1 . Une mule qui fût veuve. 

2. Carretier, charretier. 

3. Comment, corbleu! vous moquez-vous de moi, monsieur le 
docteur? Il n'y a jamais eu de mule veuve. 

4. Je veux dire qu'elle ait les trois qualités d'une veuve; 
qu'elle soit grasse, coureuse et mangeuse. 

5. Probablement Catherine de Médicis. 



168 RODOMONTADES 

noient-elles à estre veiifves, les voylà remises et re- 
faictes aussitost, comme un cheval maigre et élan- 
gory * mis à l'herbe , qui se reffaict et se remet 
soudainement. De sorte que c'est une maxime, que 
qui veut engraisser une femme mariée, qu'il la fasse 
veufve; car c'est le meilleur engrais qu'on luy sçau- 
roit donner. Ce n'est pas pourtant que les marys ne 
leur donnent le traictement et l'ordinaire qu'il leur 
faut, selon leur faculté et petit pouvoir; mais vous 
diriez que venant de leurs mains, elles ne les trouvent 
jamais si bons comme quand elles sont en viduité, et 
qu'elles le prennent d'elles-mesmes qui çà qui là, en 
leur plainière volonté. J'en voudrois volontiers de- 
mander une raison à quelque bon médecin, si ce 
n'est qu'il me renvoyast à l'apologue * de l'asne et du 
cheval qui est dans Rabelais ', et à leur parlement 
qu'ilz firent quasi sur mesme chose , où enfin mon- 
sieur l'asne conclut qu'il n'y a que la liberté des 
champs et choisir sa pasture comme l'on veut, et 
faire autre chose que je n'ose dire, et n'estre nulle- 
ment en subjection, bien que l'on mange son saoul 
à crever dans l'estable. 

Un cavallier parlant un jour d'amour à une femme 
aagée, mais pourtant belle encore et fort désirable, 
elle luy dit : V como, senor, me habla V . S, de esta 
cosa a mis complétas * ? L'autre luy respondit : Se- 
horay sus complétas valen mas que las horas de prima 

d . Elangory, languissant. 
2. Les précédentes éditions poi'tent apologie. 
'i. Voyez Pantagruel, liv. V, ch. viii. 

4. Eh! monsieur, comment me parlez-vous de telle chose, 
lorsque je suis aux complies ? 



ESPAIGNOLLES. 169 

de qualqaier otra^ ; faisant allusion gentille là-dessus 
sur les complies du soir et sur les heures de prime 
du matin. J'en ay faict un beau discours sur ce sub- 
ject ailleurs. Et combien y a-il de dames aagées qui 
sont autant belles et désirables que les jeunes? De 
vieillard, il n'en fut jamais un beau ny désirable pour 
les dames, si ce n'est qu'on se voulust ayder d'un plai- 
.sant mot qu'un vieux cavallier dit un jour k une belle 
dame, luy présentant son service, et qu'elle l'en re- 
prenoit. Geste dame s'appellant madaina de la Torre^, 
il luy dit : Tal torre ha menester de una barba-cana '. 
Ce mot est bon et porte en soy deux intelligences*, 
car une barbecane est une espèce de fortification, et 
barba cana. en espagnol signifie barbe blanche. 

Telle et semblable dit un cavallier d'une fort belle 
et honneste dame, laquelle ayant espousé un homme 
fort laid et sale, toutesfois n'enlaidissait nullement, 
mais s'embellissoit de jour en jour. Ce cavallier alla 
rencontrer que no habia visto jamais frula en un tal 
cesto que tanto durase sin podrirse ^ J'ay veu beau- 
coup de femmes en ma vie de ce naturel, à ne se 
gaster ny corrompre leurs beautez pour hanter des 
marys layds, sales et maussades. 

Or, faisons une fin, et belle, par trois belles et 
honnestes princesses. 

i . Madame, vos complies valent mieux que les primes de toute 
autre, 

2. Madame de La Tour. 

3. Une telle tour a besoin d'une barbacane. 
U. Intelligence^ sens, signification. 

5. Qu'il n'avait jamais vu de fruit rester si longtemps en pareil 
panier sans se pourrir. 



170 RODOMONTADES 

A ce mesme voyage et entrevue de Bayonne que 
j^ay dict ci-devant, madame de Guyse, aujourd'huy 
madame de Nemours, y estoit, où elle parut fraische- 
ment vefve, et très belle et en bon poinct, ainsy que 
de son temps jeune il n'y en a poinct eu une qui 
l'ait passée, comme son automne en donne encore 
une belle apparence; et bien qu'alors elle fust plus 
aagée de beaucoup que Magdeleine de Giron, elle 
l'efFaça fort, bien qu'elle pensast le contraire; car 
volontiers on void aucuns fruicts en automne aussi 
beaux ou plus qu'en esté. Ainsy donc qu'elle estoit 
un jour en la chambre de la reyne, un cavallier es- 
paignol de bonne façon, et bien en poinct, me vint 
demander : Seiior, quien es esta linda dama ^'estida 
de luto? — SeTior, luy répondis-je, es madama de 
Gujza , muger de aqiiel gran capitan monsur de 
Gufza, — Es madama de Giijza? dit-il. laJame 
DioSy que linda dama es, f de muj braira y alla 
guisa^ l Ce mot est un mot ancien des vieux romans, 
qui correspond bien à ce nom de Gujse; et puis, 
continuant à la louer, il me dit : Vive Dios ! que 
bravo trage titne, j- que es bien tallada, y de linda 
catadura ! — Et puis me redemanda : Es fan buena 
catolica, y enemiga de los luteranos^ como su marido? 
— Si, senor, luy respondis-je , y aun mas ; porque 
los luteranos le han matado^. 

\ . Monsieur, quelle est cette belle dame vêtue de deuil ? — 
Monsieur, cest madame de Guise, femme de ce grand capitaine 
M. de Guise. — C'est madame de Guise? Dieu me soit en aide! 
c'est une belle dame et de très-grande et haute guise! 

2. Vive Dieu! qu'elle est bien liabille'e ! quelle est bien faite, 
et de belle mine ! Est-elle aussi bonne catholique et aussi grande 



ESPAIGNOLLES. 171 

Il me redemanda si elle avoit des enfans aussi 
beaux qu'elle. Je luy dis qu'ouy, et lui monstray 
M. de Guyse son fils, et qu'elle en avoit deux autres 
aux escolles à Paris, tous deux semblables. Après, 
avant un peu songé en soy, et arregardant ceste belle 
dame, et de grand' admiration, il dit, par une petite 
exclamation : Ol bien adçenturado capitan^ que tantos 
homhres enemi^os de Dios peleasteis y matasteis en 
campos y K'illasl O! bien aiheniurado^ otra vez^ jr 
mas, que con tantos asaltos combatisteis y venais tais 
esta linda dama en las camas y pabellones ' / Et me 
disoit cela comme par un despit amoureux, jaloux 
de quoy il n'eust peu participer à une si Iielle ad- 
vanture. 

Comme de vray, je croy qu'il n'y a au monde si 
grand chagrin ny despit à un amoureux d'une belle 
dame, que quand il songe que son mary ou un autre 
en jouissent, et n'en mange son pain qu'à la fumée 
du festin ou par imagination. J'ay ouy tenir ceste 
opinion à un très grand et brave prince ^ qui est mort, 
qui me racontoit un jour privément que, s'il estoit 
roy de quelque grand royaume, il ne seroit jamais 
tyran que pour une chose; qu'il entretiendroit très 
bien la justice et fairoit observer très estroictement 



ennemie des luthériens que son mari ? — Oui , monsieur, et en- 
core plus, parce que les luthériens l'ont tué. 

1 . O trop heureux capitaine , qui avez combattu et tué tant 
d'hommes ennemis de Dieu dans les champs et dans les villes! ô 
trop heureux, encore une autre fois, et plus, qui avez combattu 
et vaincu à tant d'assauts cette belle dame sur la couche et sous 
les pavillons du lit. 

2. Probablement le duc Henri de Guise, 



172 RODOMONTADES 

ses édicts et ordonnances, ne fairoil tort à personne, 
caresseroit fort sa noblesse, et surtout ne fouUeroit 
jamais son peuple de grandes tailles, tributs ny sub- 
sides; mais que si un sien subject, ou grand ou petit, 
eust une belle femme de laquelle il vint espris, 
certes il perdroit tout respect, et estendroit là-dessus 
un peu de tyrannie; car il faudroit résolument qu'il 
en jouyst bon gré maugré, ou par amour ou par force; 
mais premier tenteroit toutes les voyes de douceur 
et d'amour ; et que si elles estoient trop longues et 
fascheuses à tenir, qu'il useroit de diligence et de 
prise : « Car bien gastée, disoit-il, seroit-elle d'avoir 
« l'accointance d'un brave roy, etlemary d'estre son 
« compaignon, à qui et à elle fairoit de grands biens 
« et donneroit de bonnes grades, et ne leur en seroit 
« jamais ingrat, ny surtout les escandalliseroit ? » 
Je pense n'avoir guières changé de ces motz qu'il me 
dit, car quasi ilz sont tous semblables; et me les di- 
soit sur un très beau et très grant subject, sur lequel 
ceste tyrannie méritoit bien d'estre exercée. 

La reyne d'Espaigne, povir l'amour de laquelle 
seule ce voyage et entrevue de Bayonne se fit ', parut 
aussi très belle ; et n'y eut François qui, l'ayant veue 
estant fille, n'advouast d'estre extrêmement accrue 
en beauté, bonne façon et belle majesté, bien qu'elle 
eust apporté tout cela dès sa naissance; mais l'aage 
et le temps font beaucoup de belles et bonnes 

1. Les contemporains attachèrent une grande importance poli- 
tique à l'entrevue de Bayonne. Il y en eut même qui prétendirent 
que la Salnt-Barthélemy y avait été décidée. C'est évidemment 
pour répondre ù ces bruits que Brantôme dit si nettement que l'u- 
nique motif du voyage de Catherine était de voir sa fille Elisabeth. 



ESPAIGNOLLES. 173 

choses, aussi bien que de mauvaises et de laides. 
Ainsi, un jour que je devisois avec un fort honneste 
cavallier espaignol (car certes force braves et honnes- 
tes d'eux me recherclioient, tant pour en avoir veu 
et cogneu aucuns en la cour d'Espaigne, qu'il n'avoit 
pas six mois que j'en estois venu, que pour en par- 
ler bien la langue), il me dit ainsi que nous estions 
sur les hautes louanges de ceste belle revue, ces 
mesmes motz, et beaux certes : Que de çeras, tan 
principal reyna y tan coinplida, parecia ser anles la 
creacion del muado^ quasi escondida y cerrada en el 
pensamiento de Dios^ hastaque fuese su divina volun- 
tad que se juntase par santo niatrimonio con el rey 
don Phelipe ; que siendo pur sus bue nos hados tan 
grande, tan poderoso rej, j quasi tocando el cielo con 
ta mano de su grandeza j pujanza^ era menés ter ^ y 
no de otro modo, que no esposase otra sino aquella, 
que^ por su gran Jiennosura^ su honrada mages tad, 
y sus virtudes claras y nobles, semejaba mas divina 
y celestial^ que humana^. C'estoit bien louer son 
roy et sa reyne. Je parle d'elle plus au long en un 
discours que j'ai faict à part pour elle, sans passer 
outre. 

d . Qu'en vérité une reine si grande et si accomplie paraissait 
avoir été avant la création du monde comme cachée et renfer- 
mée dans la pensée de Dieu, jusqu'à ce que ce fût sa divine 
volonté de la joindre par saint mariage avec le roi don Philippe; 
lequel étant, par son heureux destin, si grand et si puissant roi, et 
touchant pour ainsi dù'e le ciel avec la main de sa grandeur et 
de sa puissance, il était nécessaire, et non autrement, qu'il n'en 
épousât point d'autre qu'elle, qui, par sa grande beauté, son 
honorable majesté et ses pures et nobles vertus, semblait plutôt 
divine et céleste qu'humaine. 



174 RODOMONTADES 

Or, ceste si belle reyiie d'Espaigne a esté louée des 
siens, non-seulement par ces belles, mais par un 
million d'autres paroles (car ilz l'aymoient fort, voire 
quasi l'adoroient, ainsi que j'ay dicl ailleurs*), la 
reyne de Navarre, sa troisième sœur, a bien esté au- 
tant admirée et louée d'eux quand ilz l'ont veue, les 
faisant aller à l'esgal toutes deux. Mais pourtant la 
puisnée passoit un peu devant l'aisnée, ainsi que l'on 
void quelquefois en un boscage un jeune arbrisseau, 
par ses belles branches, se hausser sur un autre plus 
vieux que luy. Mais pourtant toutes deux estoient 
très-belles, mais par airs différens pourtant ; car 
chascune avoit le sien à part, très beau et très admi- 
rable. 

Il faut donc sçavoir que lorsque ceste belle reyne 
de Navarre alla aux bains de Spa * elle passa par Na- 
mur, comme j'ai dict ailleurs, où elle fut lionno- 
rablement receue par don Juan d'Austrie, et veue en 
grande admiration des capitaines et soldatz espai- 
gnolz. De là à peu je rencontray à Paris, dans le Pa- 
lais, un capitaine espaignol, à qui je demanday s'il 
l'avoit veue de par là ; il me dit que si, y que por ser 
extremada de beldad j buenas gracias^ habia mas 
priesa^ quando salia fuera, por mirarla^ que no a 
beber agua de los baîîos ; y que por et arte de su her- 
mosura captivaba las persoiias con la fama, y aun 
muy mejor con su presencia : porque se mostraba su 
hermosura entre las otras damas, coma el sol entre 



\ . Voyez sa Notice dans un autre volume. 
2. En lo77. Voyez ses Mémoires^ édition de la Bibliothèque 
elzévirienne, p. 83. 



ESPAIGNOLLES. 175 

las estrellas. De sus otras i lustres y claras virludes 
no hablo jo, parque^ por ser tan hermosUy ninguna 
cosa le falta^. 

Je rencontray une autre fois, dans le Louvre, un 
autre capitaine espaignol venant d'Espaigne vers 
FlandreS;, qui m'ayant choisi par dessus mes compai- 
gnons, comme connoissant en moy quelque façon 
espaignolle, ainsi qu'il me dit après, me pria de le 
faire entrer dans la grande salle du bal, qui estoit un 
jour d'une grande magnificence, pour voir seule- 
ment ceste belle reyne de Navarre, de qui la fama 
volaba por todo el mundo *, me dit-il. Je le fis en- 
trer avec moy, lequel, durant tout le bal, ne dit 
jamais mot, ny fît autre geste, sinon regarder fixe- 
ment ceste belle reyne, sans jetter ses yeux ailleurs, 
comme j'y pris garde ; et luy laissay faire, sans le 
desbaucher de sa contemplation. Après le bal finy, 
je luy dis : Y pues, sehor, que os parece de nuestra 
rejna de Navarra ? — Que me parece, seîïor ? me 
respondit-il. Juro a Dios^ me parece tal, que si estu- 
viese en nuestra corte de Madrid, como esta en esta, 
el camino séria tan poblado, para visitar y mirarla, 
que pareceria un camino de romeria, donde muchos 



1 . Et qu'à cause de l'excellence de sa beauté et de sa bonne 
grâce, il y avait plus d'empressement pour la voir quand elle 
sortait, que pour boire l'eau des bains; "et que, par le moyen 
de sa beauté, sa réputation, et encore plus sa présence captivaient 
les gens; car sa beauté brillait entre les autres dames comme le 
soleil entre les étoiles. Je ne parle point de ses autres vertus no- 
bles et illustres, parce qu'elle était si belle que rien ne lui man- 
quait. 

2. La renommée volait par tout l'univers. 



176 RODOMOIXTADES 

perdones se ganan : que aunque sehalado camino no 
hiibiera, solanienle hastaria de seguir el hilo de la 
gente, para luirar y adorarla, como rejna de la 
tierra^y la gène râla de todas las viras rejnas y da- 
mas las mas senaladas de la Europa^ y pregonarla 
tal con juslo y honrado titalo, por su d'wina beldad, 
real magestad, y buenas gracias *. 

Certes , cest honneste homme avoit raison de te- 
nir de telz propos ; car je pense qu'au monde ne 
s'est jamais veu princesse plus belle. J'en puis par- 
ler au vray; car j'en ay veu force, et en France et 
aux pays estrangers, où la beauté se loge. Il ne luy 
manque qu'une chose : qu'elle n'est autant heureuse 
en ce monde comme ses mérites le requièrent, el 
que ses plus affectionnez serviteurs souhaitent et di- 
sent. Je n'en puis conjecturer autre raison ^ sinon 
que le ciel qui l'a faicte ne veut, comme jaloux, 
qu'elle dépende d'autre que de luy, bien qu'elle ne 
se soucie point de ceste grandeur du monde que 
tous et toutes recherchent tant ; se fondant sur une 
raison qui est belle certes, qu'elle me fit cest honneur 
de me dire il n'y a pas longtemps : qu'elle n'avoit af- 

\ . Eh bien, monsieur, que vous semble-t-il de notre reine de 
Navarre? — Ce qu'il m'en semble, monsieur? je jure Dieu qu'elle 
me paraît telle, que si elle e'tait à notre cour de Madrid, comme 
elle est en celle-ci , le chemin serait si fréquenté pour la visi- 
ter et la voir, qu'il paraîtrait un chemin de pèlerinage où l'on 
gagne bien des pardons ; même s'il n'y avait point de chemin 
tracé, il suffirait de suivre la lile des gens pour la voir et l'adorer 
comme reine de la terre, et la première de toutes les autres 
reines et dames les plus signalées de l'Europe, et la proclamer 
telle par un juste et honorable titre, à cause de sa di\'ine beauté, 
de sa royale majesté et de ses bonnes grâces. 



ESPAIG -NULLES. 177 

faire d'ambition ny de grandeur plus haute que celle 
qui luy estoit née et venue d'une si grande race de 
roys ses ayeulx et ancestres ; si qu'elle se peut dire 
estre aujourd'huy la seule restée de la plus grande 
maison du monde, et qu'il n'y a royaume, empire, 
ny monarchie, qui la peust rendre plus grande 
qu'elle est. L'ambition est bonne pour les princesses 
basses, et [qui] luy sont nullement égales; mais, pour 
quanta elle, à part' l'ambition. Elle se contente de ce 
qu'elle est, ny ne seauroit voiler plus haut. Ses belles 
et amples aisles de sa noble maison, de ses vertuz et 
de ses qualitez , luy peuvent donner le vol, voire 
jusqu'au ciel, quand elle se voudra laisser porter à 
elles. 

Finissons donc ici par ceste belle fin ; car j'en ay 
faict un fort long et grand discours à part^ 

1. J part V ambition, c'est-à-dire elle a mis l'ambition de côté. 

2. Voyez le Discours V de la première partie des Dames. 



FIN DES RODOMOKTADES ESPAIGJSOLLES. 



vil — 12 



SERMENS ET JUREMENS 

ESPAIGNOLS'. 



Après avoir raconté aucunes rodomontades des Es- 
paignolz, il m'a semblé bon de raconter aussi aucuns 
de leurs sermentz particuliers que je leur ay ouy 
dire : en quoy je les treuve plus divers et plus chan- 
geans qu'aucunes nations que j'aye pratiqué; et si 
en invantent ordinairement de nouveaux. Le plus 
commun et ancien est : 

1. Juro a Di'os*. 

Puis ceux qui s'ensuivent. 

II. Si, por aquella seîiora que nacio preserçada de 
la culpa on'ginaL 

III. Si, por mis pecados que confese anteayer a 
los pies del confesor. 

\ . Le traité des Sermens et juremens espaignols était primiti- 
vement confondu avec les Rodomontades qu'il terminait, comme 
on le voit dans le manuscrit. Il n'y occupe que cinq pages et 
demie. Mais plus tard Brantôme l'a considérablement augmenté et 
en a fait un opuscule distinct. 

2. I. J'en jure à Dieu. — II. Oui par cette femme qui naquit 
préservée du péché originel. — III. Oui, par mes péchés que je 
confessai avant-hier aux pieds du confesseur. — 



180 SERMENS ET JUREMENS 

IV. S/', por et santo voto que Jiize saliendo de las 
gale ras de los renegados. 

V. Si\ por la casa santa de Jérusalem. 

VI. Sij por la eiicarnacion del Verho d'wino. 

VII. Si, por la Veronica santa de Jaheii. 
Vni. Si\ por los cor por aies santos de Daroça. 

IX. Si, por Nuestra Senora de Mont-Serrat, 

X. Siy por el aima de mi madré, que esta en pa- 
ra y so. 

Pensez qu'il en avoit un bon certificat. 

XI. Si, por las revclaciones de san Juan. 

XII. Si, por la purificacion de Nuestra-Senora. 

XIII. Si, por la sagrada natii'idad de Christo, 

XIV. Si, por la cinta de san Francisco. 

XV. Si, por la i^ida de mi padre, homhre de bien. 

XVI. Si, yo renie go de aquel puto de ruin ladron 
que motejaba Nuestro-Senor en la cruz. 

XVII. Si, por la letania de los santos. 

XVIII. Si, por el juramento que tengo hecho. 

XIX. Si, por la Madré sin manzilla, 

IV. Oui, par le saint vœu que je fis en sortant des galères des re- 
négats. — V. Oui, par la sainte maison de Je'rusalem.— VI. Oui, par 
l'incarnation du Verbe divin. — VII. Oui, par la sainte Véronique 
de Jaën. — VIII. Oui, par les saints corporaux de Daroça. — 
IX. Oui, par INotre-Dame de Mont-Serrat. — X. Oui, par l'âme 
de ma mère qui est en paradis. — XI. Oui, par les révélations 
de saint Jean. — XII. Oui, par la purification de Notre-Dame. — 
XIII. Oui, par la sainte nativité de Christ. — XIV. Oui, par le 
cordon de saint François. — XV. Oui, par la vie de mon père, 
homme de bien. — XVI. Oui, je renie ce débauché de mau- 
vais larron, qui se moquait de Notrc-Seigneur sur la croix. — 
XVII. Oui, par les litanies des saints. — XVIII, Oui, par le ju- 
rement que j'ai fait. — XIX. Oui, par la Mère sans tache. — 



ESPAIGNOLS. 481 

XX. Si, par la Se nom de la Coronada. 

XXI. Si, par los qualro evangelios santos. 

El la-dessus il se faut signer à la bouche, aux deux 
poitrines gauche et dextre, et puis à l'estomach. 

XXII. Si, por el Sepulcro santo, en el quai elHijo 
de Dios fite sepullado. 

XXin. Si por las nowenas de la seîîora santa Eli- 
zabet. 

XXIV. Si, por la sagrada Escritura. 

XXV. En verdad, por Nuestra-SeTiora del Pilar de 
Saragoça te lo juro, 

XXVI. Si, o reniego de las que tengo en la car a. 
Il veut dire les ballaffres qu'il tient au visage. 
XX Vn. Si, o renie i^o los pecados de los muertos, 

XXVIII. Si, por la encarnacion de Clirislo. 

XXIX. Si, por las reliquias santas de san Juan de 
Latran . 

XXX. Si, por toda la perdicion delmundo, le lojuro. 

XXXI. Si, por la ver a cruz de Caravaça. 

XXXII. Si, por el cuerpo de santo Alfonzo, que esta 
en Zamora, te lo juro. 

XX. Oui, par Notre-Dame de la Coronade. — XXI. Oui , par 
les quatre saints Evangiles. — XXII. Oui, par le saint sépulcre, 
où le fils de Dieu a été enseveli, — XXIII. Oui, par les neuvaines 
de madame sainte Elisabeth. — XXIV. Oui, par la sainte Ecri- 
ture. — XXV. En vérité, je te le jure par Notre-Dame del Pilar 
de Saragosse. — XXVI. Oui, ou je renie celles que j'ai au visage. 
— XXVII. Oui, ou je renie, les péchés des morts. — XXVIII. Oui, 
par l'incarnation du Christ. — XXIX, Oui, par les saintes reli- 
ques de saint Jean de Latran. — XXX. Oui, je te le jure par 
la perdition totale du monde. — XXXI. Oui, par la vraie croix 
de Caravaça. — XXXII. Oui, je te le jure par le corps de saint 
Alfonse, qui est à Zamora. — 



18-2 SERMENS ET JUREMENS 

XXXIII. Sij por el apostoldivino sant Vago. 

XXXIV. Si por el siglo de mis finados. 

XXXV. Si, por Las brasas de san Anton. 

XXXVI. Si, por el sagrario de Nuestra Senora. 

XXXVII. Si, por la oreja sagrada de Malchus, y 
sanada por la mano de Jésus. 

Elle pouvait bien être sacrée puisque Jésus-Christ 
l'avoit touchée, non autrement. 

XXXVIII. Si, por el buen ladron, que Jesu-Cristo 
sabo moriendo con el. 

XXXIX. Siy por los lihros de inaestre Abraham. 
XL. Si y o reniego de los infieles del Hijo de 

Dios. 

XLI. Si, o reniego los Moros quando van descaria- 
dos s in rey. 

XLII. Sij por las cuentas de mi rosario. 

XLIII. iS/, por la Virgen, que concibio sin dolor. 

XLIV. Si, por la penitencia de santa Maria Mag~ 
dalena. 

XLV. Si, por el angel de la paz. 

XL VI. Sij por el Seiwr que padecio en la cruz. 

XXXIIl. Oui, par le divin apôtre saint Jacques. — XXXIV. Oui, 
par le siècle des miens qui sont morts. — XXXV. Oui, par le feu de 
saint Antoine. — XXXVI. Oui, par le tabernacle de Noti^e-Dame. 

— XXXVII. Oui, par l'oreille sacrée de Malchus, guérie par la main 
de Jésus-Christ. — XXXVIII. Oui, par le bon larron, que Jésus- 
Christ sauva en mourant avec lui. — XXXIX. Oui, par les livres de 
maître Abraham. — XL. Oui, ou je renie les infidèles au (ils de 
Dieu. — XLI. Oui, je renie les Mores, quand ils errent sans roi. 

— XLII. Oui, par les grains de mon rosaire. — XLIII. Oui, par 
la Vierge qui conçut sans douleur*. — XLIV. Oui, par la péni- 
tence de sainte Marie-Magdeleine. — XJlV. Oui, par l'ange de 
la paix. — XLVI. Oui, par le Seigneur qui souffrit sur la croix. 



ESPAIGNOI.S. 483 

XIjVII. .s/, por la Sehora de los Campus. 

XLVIII. Si, por l(i\ relupdas de Ronia. 

XLIX. Si, u reniei^o de la 4jue nie pario^ si no es 
{'erdad. 

\j. Si, o renie f^o del opcio que queda en poder de 
rapazes. 

LI. Si., u renicgo de la pula de mi suegra. 

LU. ^/, por la Seùora de las Hucrtas. 

LUI. Si., par la pasion dcl Uijo de IJios. 

LIV. ^/, o reniego de la casa abrasada de Platon. 

LV. 5/, por la Santa Trinidad. 

TiVL Si, o reniego de la ley de aquel piito de Ma- 
huma, y ahomino la casa donde esta sepultado. 

LVIl. Sij o reniego del monaguillo de la iglesia, 
criado del sacrislan. 

IjVHI. lui K'erdad ^ la a firme por los santos de 
Dios. 

]j1X. Si., o reniego del espirilu maligno. 

TiX. Si, por las romereas de san Yago. 

LXL Si, por la Firgen del Remédia, te lo jura. 

XLVII. Oui, par Notre-Dame des Champs. — XLVIII. Oui, 
par les relicpies de Rome, — ■ XLIX. Oui, ou je renie celle (jui 
m'a enTanté, si cela n'est pas vrai. — L. Oui, ou je renie le mé- 
tier qui reste au pouvoir des enlans. — LI. Oui, ou je renie ma 
putain de belle-mère. — LII. Oui, par Notre-Dame des .Fardins. 
— LUI. Oui, par la j)assion du l''ils de Dieu. — LIV. Oui, ou jr- 
reiiio le manoir embrasé de Pluton. — LV. Oui, par la .sainte 
Trinité. — LVI. Oui, ou je renie la loi de ce débauché de Maho- 
met, et je déteste son sépulcre. — LVII. Oui , ou je renie l'en- 
fant de chœur, valet du sacristain. — LVIII. En vérité, je vous 
l'assure par les saints de Dieu. — LIX. Oui, ou je renie l'esprit 
malin. — LX. Oui , par les pèlerinages de saint Jacques. — 
LXI. Oui, je te le jure |)ar Notre-Dame du Remède. 



d8(i SERMENS ET .lUREMENS 

LXII. Si, por la vida del emperador Carlos. 

LXIII. Si, por la vida del rey don Phelipe. 

LXIV. Si, por los ojos de mi dama. 

LXV. Si, por estas barbas que nacieron a la fu- 
mada de los canones\ 

ïlz en disent l)ien d'exécrables, comme je vis un 
jour un bandoUier près de Narbonne, qui jum por 
los higados de Dios^. Malheureux qu'il estoit ! Un 
autre juroit : Ciierpo de Dios por el pan, sangre de 
Dios por el vino '. 

Je* vis un soldat à Naples, où estant faite pragma- 
tique ou deffance de ne jurer parmy leurs bandes, 
luy, ayant perdu tout son argent dans le corps-de- 
garde, il dist seuUement : Beso las manos al senor 
Pilato^. Interrogé^ par quelqu'un de ses compaignons 
de ce qu'il vouloit dire par là, il respondit qu'il re- 
mercioit Pilate et luy en sçavoit bon gré de quoy il 
avoit sententié nostre Sauveur Jésus-Christ. Celluy-là 
devoit estre bruslé. 

Un autre soldat estant un jour enti-é dans le logis 
d'une femme, son hostesse, qui avoit trois ou quatre 

LXII. Oui, par la vie de l'empereur Charles. — LXIII. Oui, 
par la vie du roi don Philippe. — LXIV. Oui, par les yeux de 
ma maîtresse. — LXV. Oui, par ces moustaches, nées à la fumée 
des canons. 

\ . Voyez plus haut p. 30. 

2. Par les entrailles de Dieu. 

3. Corps de Dieu pour le i)ain; sang de Dieu pour le vin. 

4. Var. Je le vis jurer une fois à un soldat, mais bien pis jura 
et blasphéma un autre soldat à Naples où.... (ms. 3273, f" i8J). 

5. Je baise les mains au seigneur Pilate. 

6. Far. Comme, dist-il après, le remerciant et sçacliant bon 
gré de quoy il avoit sententié Jesus-Chrit. (Ms. 3273, ihid.) 



ESPAIGNOLS. 18." 

petits enfans à l'entour d'elle qui ne faisoient que 
crier et l'importuner^ il dit : Que no vive aun el rey 
don Herodes para vengnrme de estos ninos ' / Inférant 
par là qu'il eust voulu le roy Hérodes encor revivre, 
pour faire un second massacre de petits innocens, 
afin que pour luy il n'eust plus la teste rompue du 
cry de ces petits enfans. Quelle religion ! 

Un autre soldai, sortant de malladie el d'une 
grand' fiebvre chaude, allant à l'église remercier Dieu 
pour sa guérison, il dist et salua ainsi : Beso las 
manos, seîtor Jesu, j lambien a vos, san Pahlo j san 
Pedro y y a todos vosotros apostoles y otros santos de 
vida eterna^ ; et se tournant vers sainct Anthovne 
peint avec sa grande barbe blanche, il dit : Y no a 
vos^ barba blanca, que tan mal su fue^o me trato, j 
me quemo en mis calenluras^. 

Le brave M. de Bayard ne fit pas cela; lequel, 

1 . Ah ! que le roi Hérode ne vit-il encore , pour me délivrer 
de ces enfants. 

2. Je vous baise les mains, seigneur Jésus, et à vous aussi, 
saint Paul, saint Pierre, et à tous les autres apôtres et saints de 
la vie éternelle. 

3. Mais non point à vous, barbe blanche, dont le feu m'a si 
mal traité, et m'a tant brûlé pendant ma fièvre. 

Var. Il maudissoit la challeur et le feu qu'il avoit enduré en 
sa tiebvre, réputant le tout à monsieur sainct Anthoyne. 

Je vis une fois un bandolier auprès de Narbonne qui me jura 
por cl higado de dios. Celluy là est fort escandaleux. Un autre 
me jura : Por la lelania de los sanctos. Encore celluy est comme 
les autres précédens assez léger. 

Les Italiens ne sont si divers en leurs juremens, mais ilz en 
disent de fort escandaleux et odieux , lesquels il vaut mieux taire 
que dire. Nos François sont grands jureurs aussi, mesmes que le 
temps passé ce proverbe courroit : Il renie Dieu comme un ad- 



186 SERMENS ET JUREMENS 

ainsi que dit son roman*, estant un jour persécuté 
d'une forte fiebvre chaude, de telle façon qu'il en 
brusloit, il implora Monsienr sainct Anlhoine en luy 
faisant telle oraison : « Ah ! monsieur yVnthoyne, mon 
« bon sainct et seigneur_, je vous supplie avoir souve- 
« nance lorsque nous autres François nous allasmes 
« jetter dans Parme, que les Impériaux vouloient 
i( venir assiéger. Il fut arresté qu'on brusleroit et 
a abattroit-on toutes les maisons et églises qui es- 
« toient aux faux-bourgs. Je ne voulus jamais con- 
« sentir que la vostre fust abbattue, bien qu'elle 
« fust de grande importance ; mais je m'y allay jetter 
« dedans avecques ma compaignie , si bien que je 
X la garday, et demeura entière. » Geste oraison 
faicte, au bout de huict jours M. de Bayard fut 
guéry. 

A propos de baiser les mains, un prescheur, en 
Espaigne, preschant le premier dimanche de cares- 
me, et touchant l'évangile de ce jour-là et de la ten- 
tation de Satan à l'endroict de Nostre-Seigneur, ve- 
nant sur ce poinet qu'il luy dit qu'il se jettast du 
haut du pinacle du temple en bas, et que, puisqu'il 
estoit fils de Dieu, il seroit aussytost relevé des anges 
sans se faire mal; sur ce le prescheur dit tels mots : 
Jésus, como caballero muj bien criado^ respondio 
asi : Beso las manos^ seilor Satan. Tengo yo olra 
escale r a para baxar". 



venturier, mais aujourd'hui chascun s'en accommode. Dieu à tous 
leur fasse la grâce de s'en refformer. (Jbid., i" 181, v".) 

1 . Voyez le Loyal Serviteur, ch. lv. 

2. Jésus, comme un cavalier bien appris, répondit ainsi : « Je 



ESPAIGNOLS. 187 

Je sçay un très grand prélat * qui fit une quasi pa- 
reille faute fet sans penser) que celle-là, car je l'ouvs : 
lequel prescliant ce mesme jour à Fontainebleau de- 
vant le roy, la reine et toute la cour, où il y avoit 
deux ou trois cens huguenots, et touchant ce mesme 
poinct de la tentation, il dict : « Hé! diable, mon 
« amy, que vous ay-je faict pour me vouloir tenter 
(( ainsi? » Ce mot là ne fust pas plustost dit qu'il fut 
relevé de plusieurs de l'assistance , mesmes des 
huguenots , qui s'en mirent à rire avecques une 
sourde rumeur, dont après ilz en firent bien leur 
proffict. Le sermon achevé, s'estant enquis à aucuns 
de ses gens pourquoy on avoit ry, ilz luy dirent 
parce qu'il avoit appelle le diable son amj-; dont il 
en fut si fasché, qu'il dit l'avoir dit à l'improviste et 
sans y songer, et qu'il voudroit avoir donné dix 
mille escus, et tenir le mot dans la bouche. 

Or il faut noter que aucuns de ces Espaignols 
ayment tant à dire de bons mots, qu'ilz n'espargnent 
ny religion, ny religieux, ny personne, ny chose 
quelconque qui soit. 

J'allois un jour à Naples avecques le procache', 
avecques qui vont toutes sortes de gens, selon la 
rencontre qu'ilz trouvent. Par cas, estoit avec nous 
le sergent majour de Naples, qui portoit le nom de 
Caravajal, gallant homme certes. Il ne faut point de- 
mander si l'on est mal traicté par les mains de ce 



vous baise les mains, seigneur Satan; j'ai un autre escalier pour 
descendre. » 

t. Le cardinal de Lorraine. Voyez t. II, p. 277. 

2. Le messager, procaccio. 



188 SERMENS ET JUREMENS 

procaclie. Après que nous eusmes disnë en une ville 
qui s'appelle Bellistre', aussy mal qu'il est possible, et 
de très meschante viande, on nous porta pour le fruict 
deux j)lats de sallade, où il y avoit des herbes que le 
diable n'en eust pas mangé, tant elles estoient sauva- 
ges et amères. Dans deux autres plats à part il y avoit 
un peu de vinaigre et force huile, comme il y en u 
force en ces quartiers, et aussy qu'ilz n'y veulent 
que fort peu de vinaigre. Caravajal, voyant ce beau 
mets avecques ceste grande quantité d'huile s'escria 
du haut de la table où il estoit, et moy près de luy : 
Seùores, qiiien quiere morir de vosotros y que aqui 
esta la extremauncion}? Parce que l'extrême onction 
se faict d'huile. Nous nous mismes tous à rire, fors 
un moyne qui estoit présent, qui dit : Seîîor capitan, 
estas palabras no son huenas a decir^. Le capitaine 
luy respondit : Sehor frayle^ estas jerbas no son 
buenas a conier. Tome este aceyte, y lle^ele al vica- 
rio''. Le pauvre moyne demeura estonné; et fallut 
qu'il beust ceste-là, car l'autre ne s'en soucioit 
guières. 

Un pauvre un jour demandant l'aumosne à un 
soldat, et qu'il prieroit Dieu pour luy, il met la 
main à la bourse, et luy donne une réaile, en disant : 
Tomadj que yo no presto a uzurœ'. 

\. Bellistre, Velletri; en latin Felitrx. r 

3. Messieurs, qui de vous autres a envie île mourir, car voici 
l'extrême-onction ? 

3. Monsieur le capitaine, ces paroles ne sont pas bonnes à dire. 

4. Monsieur le moine, ces herbes ne sont pas bonnes à man- 
ger. Prenez-donc ce vinaigre, et le portez à votre vicaire. 

î). Tiens, je ne prête point à usure. 



ESPAIGNOLS. 189* 

Un autre, en demandant l'aumosne de mesmes, et 
qu'il prieroit Dieu aussi pour luy, il luy dit, en ne 
luy donnant rien : Rogad par vos que leneis harto 
menester de vuestras rogaruis para sus pecados, siii 
gastarlas por otros \ Cestuv ne fut pas si courtois 
que le précédent. 

Un autre pauvre demandoit l'aumosne à un caval- 
lier, et qu'il la luy donnast, pues que era su herma- 
no*. L'autre, estonné, luy demanda comme il estoit 
son irère; il respondit : Porque todos somos de un 
misrno padre, Adan j Eva^. L'autre, tirant sabource, 
luy donna una blanca. Sur quoy le pauvre respliqua 
que c'estoit fort peu pour estre son frère. Le cavallier, 
le renvoyant bien loing, luy dit : Si cada uno de tus 
hermanos te dièse otro tanto, no hahria principe tan 
rico como tu *. 

Un cavallier espaignol voyant un jour un autre qui 
parloit à sa maistresse d'amour, lequel estoit laid et 
noir comme un beau diable, s'approchant de luy, il 
luy dit : Fade rétro, Satanas ; no tenteis mi se- 
iiora^. 

Un autre amoureux, contemplant en un tableau 
les mystères de la passion de Nostre-Seigneur, ainsy 
que les peintres nous le représentent, il dit : Igualar 



\ . Prie pour toi, tu as assez besoin de tes prières pour tes pé- 
che's, sans les prodiguer pour les autres. 

2. Puisqu'il était son frère. 

3. Parce que nous sommes tous sortis des mêmes ancêtres, 
Adam et Eve. 

4. Si chacun de tes frères te donnait autant, il n'y aurait point 
de prince si riche que toi. 

b. Retire-toi d'ici, Satan; ne tente point ma dame. 



i90 SERiMEJNS ET JUREMENS 

otros martirios a estos séria gran desi^ario ; mas 
grandes son los mios\ 

Geste comparaison sourde, en quelque façon que 
ce soit, ne se doit faire. Telle ou pire en fit un cor- 
dellier une fois, dont j'en vais faire le conte. Ce cor- 
dellier estoit un des prescheurs et confesseurs de la 
reyne Anne de Bretaigne. Je ne sçay si c'est point 
frère Jehan Bourgeois, fort renommé de ce temps-là, 
ou autre. Pour lors ladicte reyne avoit une de ses 
filles qui s'appelloit Bourdeille, sœur propre et aynée 
de feu mon père, et pour ce ma tante, fillole du roy 
Louys XII, dont elle portoit le nom de Louyse de 
Bourdeille. Il l'a voit faicte venir à la cour dès l'aage 
de six ans, et la faisoit quasi ordinairement manger 
au bas de sa table, estant petite garce, parce qu'elle 
avoit le bec affilé et disoit d'or, et causoit plaisam- 
ment, et luy bailloit ainsy du plaisir. Mais quand 
elle vint sur l'aage de unze à douze ans, la reyne la 
fît tirer de là et manger à l'ordinaire avecques ses 
compaignons. Or, venant sur l'aage de quatorze à 
quinze ans, elle estoit si belle qu'on l'appelloit rjnge 
de la cour, dont plusieurs gentilshommes en furent 
serviteurs et amoureux, jusques à ce M. le cordel- 
lier (car soubs la ceinture de saint François l'amour 
y voile aussy bien qu'ailleurs), qui, en l'exhortant, 
fust ou en la chambre de la reyne (car lors les cor- 
delliers entroient partout, tant on se fioit en eux), 
ou en confession, de l'amour de Dieu et de la cha- 
rité, il en faisoit tomber tousjours quelques mots sur 



4. Ce serait une grande extravagance de comparer d'autres 
souHrances à celles-ci ; mais les miennes sont grandes. 



ESPAIGNOLS. 191 

son amour; si bien que ma tante l'en ayant renvoyé 
bien loing par deux ou trois fois, et luy ne s'en dé- 
sistant, le dit à la gouvernante, qui en fit le rapport 
à la reyne, qui n'en fit autre semblant, sinon la tan- 
cer, et luy dire que c'estoit une mauvaise garce, et 
que ce cordellier estoit un très sainct et homme de 
bien. Cela dura quelque temps jusqu'à un jour de 
vendredy sainct, que luy venant à prescher la Pas- 
sion dans la grande salle de Bloys, devant la reyne 
Anne, ses filles et sa cour, il se mit de plein abord, 
par son ])remier thème, à commencer ainsy son ser- 
mon, et par ces propres mots : « Pour vous, belle 
« nature humaine, c'est aujourd'liuy pour qui j'en- 
te dure, dit ainsy Nostre-Seigneur Jésus-Christ à un 
« tel jour d'anuict pour sa Passion. » Puis, s'estant 
plus avant enfoncé en propos, il va si dextrement et 
subtilement contourner et convertir tout son texte et 
passage de la Passion en celle qui l'affligeoit pour 
l'amom' de ceste belle nature humaine qui estoit au 
devant de sa cliièse * avecques ses compaignes et au- 
tres dames, sm^ laquelle jettoit tousjours quasi ses 
yeux, contrefaisant du triste, du marmiteux et du 
passionné des tourmens de Nostre-Seigneur, que 
pourtant il convertissoit tousjours sur les siens. Bien 
peu de personnes s'advisèrent de cela, sinon la reyne 
un peu, qui, ne se fiant en son jugement, après le 
sermon failly, elle fit venir le galland parler à elle, 
en la présence de deux de ses docteurs qui avoient 
esté au sermon, auxquels la reyne ayant conféré son 
soupçon et son doubte, s'en allèrent aussy doubler 

J . Chièse, chaise, chaire. 



192 SERMENS ET JUREMENS 

et appercevoir, et liiy répéter la plus grande part des 
passages, tant vrais que feintz, tant bons que mau- 
vais, qu'avoit alléguez le galland. Enfin trouvèrent 
qu'il y avoit de la meschanceté ; et pour ce, estant 
appelle devant la reyne et les docteurs, et estant 
convaincu d'un tel crime (non sans se deflfendre 
pourtant bravement), on dit que la reyne le fit 
fouetter en sa cuisine : mais point, car elle n'aymoit 
point le scandale; ains le renvoya à son provincial, 
avecques belles recommandations qu'il s'en souvint 
toute la vie ; et par ainsi , ma tante bien ayse d'estre 
délivrée d'un tel fascheu\ importun, et de n'estre 
plus taxée de la reyne de l'avoir accusé à tort, et que 
la vérité en estoit cognue ; dont la reyne l'en ayma 
davantage, et le roy son parrain. Mais elle ne ves- 
quit guières après; car elle mourut à l'aage de quinze 
venant à seize ans. Grand dommage certes d'une si 
belle fleur fanie' et emportée en son plus beau apvril. 
Elle fut fort regrettée du roy, de la reyne, de toute 
la cour, et enterrée très honnorablement auxCordel- 
liers, près du grand autel, à main gauche. Avant que 
leur église se bruslast, il y a environ seize à dix- 
sept ans*, son épitaphe en bronze paroissoit encore 
attaché contre un pillier, lequel fondit avecques plu- 
sieurs autres, tant le feu et l'embrasement fut grand 
et désolable, sans y pouvoir remédier. Je tiens ce 
conte de feu ma mère et du bonhomme M. de Pons', 
qui le lenoit, disoit-il, de madame de Pons sa mère, 



i . Fanie, fannée. 

2, Le 19 novembre 1580. Vo}e;« L'Estoile, à cette date. 

3. Antoine, sire de Pons, comte de Marennes, chevalier des 



ESPAIGiNOLS. lu;} 

gouvernante de madame Uenée de France, despuis 
duchesse de Ferrare. Je pense que si madame de iNe- 
mours, sa fille, s'en vouloit aujourd'huy ressouvenir, 
elle le pourroit asseurer; et voylà mon conte achevé. 
Venons à d'autres. 

Il s'est trouvé de bons compaignons d'autresfois 
en ces cordelliers, comme un Espaignol que je vais 
dire , appelé Fray Inigo. yVllant ini jour dans une 
rue de Tolède, et aucunes belles et honnestes dames 
(comme il y en a force) allans devant et luy après, et 
faisans grand'poussière de leurs robes traisnantes en 
terre, ainsy qu'elles se fussent advisées de luy et de 
la poussière qui luy nuisoit s'arrestèrent tout court 
(car elles l'avoient en grand'révérence), et luy dirent 
fort courtoisement : Pase viieslra reverencia, porque 
noie démos poh>o \ Luy, refusant de passer, leur 
dist : Beso las maiios^ senoras. Fajanse, que el poho 
de las ovejas no le ahorece el lobo *. Quel fin loup 
voilà puisqu'il n'abhorroit point la poussière de ces 
belles dames ! Il n'eneust point abhorré autre chose, 
ny leur chair, non plus que le loup celle des brebis, 
bien qu'il fist bien de la mine et qu'il prélassast 
tant qu'il pouvoit, aspirant un jour à une mytre. 
De quoy l'en reprenoit un jour un sien compai- 
gnon, et de despit luy dit : Quitad esta vana gloria; 



ordres du roi, né le 2 février lolO. Il était fils de François, sire 
de Pons, comte de Marennes, et de Catherine de Ferrières. 

\ . Que votre révérence jjasse devant, afin que nous ne lui fas- 
sions point de poussière. 

2. Je vous baise les mains, mesdames; marchez toujours. Le 
loup n'abhorre point la poussière des brebis. 

vji — 13 



194 SERMENS ET JUREMENS 

que aunque lluevan muras , nunca caera una en su 
cabeza ' . 

L'on peut bien quelquesfois brocarder et se moe- 
quer de ces gens-là, puisqu'ilz se mocquent entre 
eux-mesmes les uns des autres, comme fit un cordel- 
lier un jour à un jacobin. Allant par pays tous deux 
de compaignie, et venant passer un ruisseau où il 
n'y avoit planche ny pont, le jacobin luy dit que 
puisqu'il estoit deschaussé et pieds nuds, qu'il se 
mist dans l'eau et qu'il le portast sur ses espauUes ; 
ce que le cordellier luy accorda volontiers; et le pas- 
sant, quand ce fut au mitan de l'eau, il luy demanda 
s'il ne portoit point d'argent sur luy. L'autre respon- 
dit qu'il avoit environ six réalles. Alors il luy dit : 
Padre^ perdonadme, que no puedo llevar comigo di- 
neros, porque asi lo manda mi régla. Y , diciendo 
eso^ iuego lo écho en el rio, y se penso ahogar '. Pen- 
sez que le cordellier s'en mocqua bien, et en rit son 
saoul. 

Une bonne femme estant malade, et ayant en- 
voyé quérir son curé pour la confesser, elle luy donna 
pour sa peine une poulie, qu'il prit gentiment et 
l'emporta. Quand elle fut guérie, ne se souvenant 
du don, elle demanda à sa chambrière qu'estoit de- 
venue sa poulie. Elle luy dit qu'elle l'aA^oit donnée au 
curé par son commandement; à quoy elle respon- 



\ . Laissez-là cette vaine gloire. Quand même il pleuvrait des 
mitres, il n'en tomberait jamais une sur votre tête. 

2. oc Mon père, pardonnez-moi, je ne puis porter d'argent sur 
moi, parce que ma règle me l'ordonne ainsi. » Et, en disant cela, 
il le jeta dans l'eau, où l'autre pensa se noyer. 



ESPAIGI\OLS. 195 

dit : Yale me Dlos ! Infiailas veces que se. me perdio 
esta galliiia, la di al diahlo, f iiunca la tomo : y ima 
t-'ez que la prometi al cura, la llevo lue^o\ 

Un bon compaignon ayant espousé une belle et 
lionneste femme ^ et pour ce qu'il estoit mauvais 
mesnager et avoit despendu tout le bien que son 
père luy avoit laissé, elle se sépara de luy ; dont s'en 
plaignit au vicaire pour la hiy faire rendre : de qiioy 
le vicaire s'enquérant à son procureur, luy demanda 
si habia consumido el matrimonio *. Le procureur res- 
pondit plaisamment : Y ami el patrimonio '; faisant 
allusion du matrimoinc et du patrimoine, qu'il les 
avoit consommez tous deux, à son dam, et de la 
femme et tout. 

Un autre fit bien mieux, qui, ayant de mesmes 
mangé tout son bien, et rencontré un jour par un 
sien amy, et trouvé à table qu'il faisoit bonne chère, 
et souppoit avec un flambeau de cire; luy pensant 
remonstrer que, puisqu'il n'a voit plus de quoy faire 
telles despenses, pourquoy il faisoit celle-là d'un 
flambeau de cire et ne se contentoit d'une petite 
chandelle de suif; l'autre luy respondit : Senor, 
llego al cabo del afio cou mi hacienda'*. Quel bout de 
l'an, et quelle comparaison ! Ne vous dis-je pas 
qu'ilz n'espargnent rien pour dire un bon mot, 

\ . Dieu me soit en aide ! Une infinité de fois que cette poulie 
s'est perdue, je l'ai donnée au diable sans qu'il l'ait jamais prise; 
et pour mie fois que je l'ai promise au curé, il l'a emportée sur le 
champ. 

2. S'il avait consommé le mariage. 

3. Et même le patrimoine. 

4. Monsieur, je fais le bout de l'an de mon bien. 



196 SERMENS ET JUREMENS 

comme plusieurs autres que je dirois bien ? mais je 
serois trop long. Si diray-je encore ceux-cy : 

La reyne d'Espaigne, donne Izabelle* de France, 
estant un jour en une procession à Madrid avec ses 
dames et filles qui la suivoîent , toutes aussi belles 
qu'elle, et, venant après la dernière leur gouver- 
nante, vieille et laide, il^ y eut un cavallier qui ren- 
contra là-dessus, et dit : Esta dama parece la muer Le 
al cabo de un rosario de oro o de pedrerias *. Il se 
faut imaginer là-dessus un beau cliappellet de pier- 
reries ou d'or, de quelque façon, au bout duquel on 
met coustumièrement une teste de mort, pour en 
avoir souvenance. 

Un capitaine de gallères poursuivant une galliote 
de Mores, il fit un vœu que, s'il la pouvoil prendre, 
qu'il en donneroit la dixme à Nostre-Dame de Gua- 
dalup. Un de ses soldats s'en mit à rire; et luy ayant 
esté demandé pourquoi, il respondit : l.o que ha pro- 
metido el capitan^ ahora es de los Moros ; y si se 
gana^ sera de nosotros soldados ; pues mirad adonde 
se ha de sacar el diezmo par Nuestra-Senora^ . Le 
gallant se vouloit partager pour luy et pour ses com- 
paignons, avant que rien donner à Nostre-Dame. 

Cestuy-cy, et puis plus. Un gallant, ou, pour 
mieux dire, un mesch^nt garnement, estant un jour 
malade d'une fiebvre chaude qui le pressoit et l'alté- 

1. Elisabeth. 

2. Cette dame a tout l'air d'une tête de mort au bout d'un ro- 
saire d'or ou de pierreries. 

3. Ce que le capitaine a promis est encore en la puissance des 
Maures; et si on le prend, il sera à nous autres soldats. V03CZ 
donc oii il prendra la dîme pour Notre-Dame, 



ESPAIGNOLS. 197 

roit fort, il demanda à son médecin de l'eau de fon- 
taine pour boire. Il luy respondit qu'elle luy feroit 
mal s'il en beuvoit_, et qu'il n'en auroit point. L'au- 
tre luy respondit : Dadme pues un poco de agua hen- 
dila para heher , que cosa tan bendita y sagrada no 
puede hacer mal\ Le médecin lui respondit : O l hijo 
de puta, que habeis dicho ? Dénie quanta agua qui- 
siere^. Ainsy l'abandonna M. le médecin à boire son 
saoul d'autre eau, et ne toucher à l'eau béniste, qui 
a bien plus d'autres vertus que de la boire, ainsy que 
j'en vais faire un conte. 

M. de Orignaux', gentilhomme de Périgord, brave 
et très-habile en son temps, et chevallier d'honneur 
de la reyne Anne de Bretaigne, fut une fois envoyé 
en ambassade vers le pape Jules par le roy Louis XII 
son maistre. Par cas, un jour estant au palais de 
Saine t-Pierre, il veid sortir cinq ou six cardinaux, 
faisans bien des empressez, qui alloient jetter le 
diable hors du corps d'un pauvre homme. Il les pria 
de l'attendre un peu qu'il eust diet un mot à Sa 
Saincteté, et qu'il vouloit aller avec eux pour voir 
ce mystère qu'il n'avoit jamais veu. A qui ilz dirent, 
par une grande spéciauté, qu'il ne falloit pas qu'il y 
vinst, parce qu'il ne s'estoit pas confessé et mis en 
estât et bonne dévotion comme eux, d'autant que 
ces malins esprits souloieiit, quand on les chassoit 

\. Donnez-moi donc un peu d'eau bénite pour boire. Une 
chose si bénite et si sacrée ne saurait faire mal. 

2. O fils de putain! qu'as-tu dit? Qu'on lui donne autant d'eau 
qu'il voudra. 

3. Brantôme a déjà raconté cette histoire dans la première ré- 
daction de l'article consacré à Trivulce. Voy. t. II, p. 224, note. 



I 



198 SERMENS ET JUREMENS 

d'un corps, s'aller aussy tost rejetter dedans un au- 
tre s'il se trouvoit en son chemin, et n'estoit en bon 
estât que doit estre un vray et bon clirestien et ca- 
tholique; et parainsy ce malin esprit, estant par eux 
chassé du corps de ce pauvre homme, pourroit en- 
trer dans le sien, le trouvant tout immonde et honny. 
A quoy M. de Grignaux respondit promptement : 
« Le prenez-vous là? j'y ay trouvé un bon remède; 
« car je me jetteray tout chaussé et tout vestu dans 
( le grand bénistier, et m'y plongeray jusqu'à la 
« gorge. Mais, avant, je prendray de l'eau béniste 
« ma pleine bouche; et, lorsque vous aurez faictvos 
« oraisons, imprécations et brinborions, et que je 
« pourray au plus près cognoistre que ce diable vou- 
« dra sortir, je commenceray à jetter par ma bouche, 
(( et rejaillir peu à peu mon eau béniste, et l'enfre- 
rt tiendray toujours ainsy jusqu'à ce que le diable 
a aura sorty par la vitre, ou rentré dans le corps de 
(( quelqu'un de vous autres, qui n'estes pas plus nets, 
« ni ne valiez pas plus que moy, et estes pires que 
« le diable. Car, Pasques-Dieu (tel estoit son ser- 
« ment), vous estes, et votre maistre, tous traystres, > 
« qui ne faictes que trahir et tromper le roy mon 
« maistre; » ce qui arriva puis après. Voilà donc 
comment M. de Orignaux, voulant mettre ordre aux 
trous du haut et du bas, par là où il présumoit que 
diable deust passer, fit approuver à l'assemblée que 
le remède estoit très-bon, et qu'il verroit tout le mys- 
tère sans danger et fortune. 

Je tiens ce conte d'un vieux gentilhomme mon 
voisin, qui disoit le tenir de feu M. de Bourdeille ^ 
mon père, qui estoit parent et bon amy de M. de ^ 



ESPAIGNOLS. 199 

Orignaux, et aussi bon corapaignon que luy ; lesquelz 
tous deux, et en France, et au dehors aux guerres 
d'Italie, en avoient fait de bonnes en leur temps, 
bien que mon père fust plus jeune, car il estoit page 
de la reyne Anne, allant toujours sur son premier 
mulet de devant sa litière, qui estoit un grand hon- 
neur de ce temps, que M. de Orignaux estoit desjà 
chevallier d'honneur de ladicte reyne, laquelle (sor- 
tant hors de page) le luy donna pour le mener aux 
guerres de Naples. Je sçay plusieurs bons contes de 
tous deux, qui sont subelins, et qui lèvent la paille, 
dont j'en conte aucuns en mes autres li^Tes'. 

Or bien que ce conte soit joyeux et ridicule, il 
faut toujours confesser et avouer que l'eau béniste a 
de très-grandes vertus et propriétez, soit contre ces 
esprits malins, soit pour les foudres, tempestes, ora- 
ges et tonnerres, pour le feu et embrasement, bref 
pour une infinité de choses dont l'on a veu de 
grands miracles. 

Je cuydois n'allonger ce petit traicté des Juremens 
espaignols tant comme j'ay faict. Mais, comme un 
propos ameine l'autre, je me suis perdu un peu en 
ces petits contes précédens, qu'il vaut mieux dire 
que raconter ces énormes juremens et blaphêmes , 
qui sont par trop scandaleux, et très-nuisibles à 
l'âme, et plus qu'on ne pense; et m'estonne qu'on 
ne s'en corrige mieux qu'on ne faict. Mais, à ce que 
j'ay veu et pratiqué, il n'y a guières peuple, de quel- 
que nation que ce soit, qui ne s'en ayde fort vilaine- 
ment. Les François s'en accommodent aussy bien 

1. Voyez, plus loin la Vie d'Anne de Bretagne. 



ooo SERMENS ET JUREMENS 

que les autres, et mesmes les Gascons, voire plusieurs 
Francimans , et surtout les solda tz et advanturiers 
de guerre, ainsi qu'on couroit le temps passé le pro- 
verbe : « Il jure comme un advanturier, ou comme 
un sergent qui prend et tient son homme au col- 
let. » Les lansquenets jurent estrangement aussy. 
Bref, tous s'en aydent, et principalement les Italiens; 
car ilz prennent Dieu, la Vierge Marie, et tous les 
saincts et sainctes, par le haut, par le bas, par le 
mitan, que c'est chose fort abhorrable. Ceux qui en 
ont pratiqué le pays en confirmeront mon dire. 

Je vis une fois (je ne diray plus que cestuy-cy) un 
capitaine de gallères italien, genevois', que je ne 
nommeray point, qui suivoit M. le grand prieur de 
France, de la maison de Lorraine. Estans sur mer, 
ainsy que nous estions prests à passer le goulphe de 
Livourne, qui est très-dangereux, jouant aux dez 
contre un autre, luy ayant livré dix pour son poinct 
et sa chance, et rencontré et pris pour luy quatorze, 
il se mit, en tirant les dez, à dire par trois fois : Fa 
quattordiciy rnesser Domeneddio, o tu perdi un anima 
christiana^. En ce disant, il fit la chance de son hom- 
me, et luy perdit. Puis, continuant et renforçant 
plus vilainement son blapliême , il dist : Yo so heu 
che messe r Donieneddio mi vol dar oggi qualche 
stretta ; ma, tu mentirai, dit-il en regardant le ciel, 
cK io no giuocaro piu^. Et prenant les dez, il les jetta 



1. Génois. 

2. Fais quatorze, Seigneur Dieu, ou tu perds une âme chré- 
tienne. 

3. Je vois bien que le Seigneur Dieu me veut aujourd'hui pré- 



ESPAIGAOLS. 201 

dans la mer, en se retirant avec une perte de trois 
cens escus. 

Ce blaphême porta si grand malheur, que nous 
estant engoulphez en cedict goulphe, seize gallères 
qu'avoit ledict M. le grand prieur, coururent grande 
fortune, et cuydèrent quasi toutes périr. Mondict 
sieur le grand prieur ayant sceu après le blaphême 
dudict capitaine, l'en tança très-aigrement, et qu'il 
n'y retournast plus, autrement il luy fairoit sentir : 
lequel il laissa en le voyant contrit et repentant, et 
que luy-mesme eut plus grand peur que tous les 
autres durant la tempeste. Il avoit raison; car Dieu 
s'en irrita , comme il fit paroistre. Du despuis il 
s'en corrigea, et le vis ne jurer ni blaphémer plus 
tant comme il faisoit : et, quand on luy en faisoit la 
guerre qu'il estoit devenu sage, il respondoit : La 
fortuna cli Lworno mi fa ancora paura^ . 

Il seroit besoing que Dieu quelquesfois donnast 
tout à coup ainsy des cliastimens à ceux qui le jurent 
si exécrablement. Hz s'en corrigeroient, et les autres 
y prendroient exemple : car enfin ce n'est qu'une 
accoustumance aysée à s'en delTaire, ainsy que j'en 
ay veu l'expérience en plusieurs. 



cipiter en quelque malheur ; mais tu mentiras , car je ne jouerai 
plus. 

1 . Le danger de Livourne me fait encore peur. 



FIN DES SERMENS ET JUREMRNS ESPAIGNOLS. 



M. DE LA NOUE. 



A SÇAVOIR A QUI L'ON EST PLUS TENU, OU A SA PATRIE, 
A SON ROY OU A SON BIENFACTEUR ». 



J'estois un jour en lionneste compaignie d'hon- 
nestes seigneiu's et dames; et ainsi qu'on se rencon- 
tre à discourir^ parmy ces lionnestes personnes, de 
plusieurs subjects, nous vinmes à tomber sur M. de 
J^a Noue, duquel on ne se peut assez saouler de dire 
les biens, les vertus, les valeurs et les mérites qui 
estoient en luy ; si bien qu'il fut tenu estre resté le 
plus grand capitaine que nous eussions aujourd'hui 

1. François de la Noue, dit Bras de fer, né en 4 531, blessé 
mortellement au siège de Lamballe et mort quelques jours après, 
le 4 août 1591. 

2. Dan> les anciennes éditions et dans l'édition Monmerqué, ce 
Discours est mis entre la vie de M. Parisot et celle de Charles IX. 
Rien n'autorisait à l'insérer en cet endroit, car il ne figure ni là, 
ni ailleurs, dans aucun des manuscrits que noits avons consultés; 
et sa forme , son titre et enfin la place que lui donne Brantôme, dans 
rénumération de ses ouvrages (voyez t. I, p. 82), démontraient 
suffisamment qu'il formait un traité séparé. Nous lui avons donc 
conservé la place qu'il occupe avec raison dans l'édition Buchon. 
En l'absence de manuscrit, nous avons reproduit le texte des édi- 
tions antérieures. 



204 M. DE LA NOUE. 

en France. On conta comment, estant sorti de page 
d'avec le roi Henry son maistre, il fit son appren- 
tissage sous luy, et de ses voyages qu'il fit en Picardie 
et frontières de Flandres, où luy-mesme estoit tous- 
jours général et conducteur de ses armées. Aussy les 
plus vieux capitaines ne luy eussent sceu rien ap- 
prendre soubs un si bon maistre et guerrier, puisque 
soubs meilleur il ne pouvoit. T.edit seigneur de La 
Noue apprit donc là ses rudimens de guerre, puis 
s'en alla en Piedmont avec M. d'Amville, comme 
j'ay dict ailleurs, où il se trouva en plusieurs com- 
bats, et mesmes en un qui fut faict au Pont-d'As- 
ture*, où il y eut une deffaicte de cinq cens Espai- 
gnols naturels, qui le fit fort valoir et estimer. 

Nos guerres civilles estant survenues, il se mit à 
suivre le party de la religion, de laquelle il estoit 
grand zélateur ; et aussy que M. l'admirai, voyant sa 
suffisance, l'a voit attiré pour autant se décharger de 
son grand faix, ainsi qu'il le servit très-bien et le 
soulagea fort ; car dès-lors il commencoit à estre 
bon capitaine, d'autant qu'il aymoit fort à lire, et 
ce qu'il lisoit il le pratiquoit très-bien quand il estoit 
en sa charge de guerre; et aussy qu'il en aymoit 
fort à discourir, comme je l'ay fort ouy attentive- 
ment bien souvent, et appris de luy-mesme au 
voyage d'Escosse que nous fismes, lorsque nous al- 
lasmes conduire la pauvre feue reyne de France marr 
tyrisée *. 

La seconde guerre venue, il fit un grand service 
à son party; car messieurs le Prince, l'admirai et 

1. Ponte-di-Stura. — 2. Marie Stuart. 



M. DE LA NOUE. 20S 

d'Andelot ayant assiégé le roy dans Paris à demy, 
eux estans dans Sainct-Denis, ilz donnèrent la char- 
ge à M. de La Noue d'aller surprendre Orléans; ce 
qu'il fit facilement par le moyen du baillif Grelot' et 
ceux de la ville^ qui estoient quasi tous la pluspart 
partisans de la religion; mais il restoit la citadelle, 
qui estoit bonne et bien munie d'artillerie^ qui fouet- 
toit ceux de la ville, il ne faut dire comment. Mais 
M. de La Noue la battit et l'assaillit si bien, qu'à la 
longue d'un mois ou trois sepmaines, l'emporta, ce- 
pendant que les autres amusoient le roy et ses forces, 
qui ne put la secourir; car s'il les eust divisées pour 
y aller, ilz ne demandoient pas mieux. 

Les Iroisiesmes troubles revindrent puis après, où 
mondict seigneur de La Noue lit encore mieux; car, 
ayant M. d'Andelot, un autre grand capitaine, avec 
soy, et toutes les forces huguenottes de la Bretaigne, 
Normandie, le Mayne, le Perche, l'Anjou et autres 
provinces, fallut passer la rivière de Loyre, estant 
M. de Montpensier d'un costé et M. de Martigues de 
l'autre*. Nonobstant, la passèrent bravement sans 
grande perte de gens, et une bien grande de la troupe 
de M. de Martigues, car il perdit son enseigne, 
M. d'Ourches', de Dauphiné, brave et vaillant gen- 
tilhomme s'il en fut oncques, et fort mon amy, du- 
quel la perte emporta plus que tout ce que M. d'An- 
delot peust perdre. La rivière se passa donc en despit 

i . Jérôme Groslot. La Noue s'empara d'Orléans le 28 septem- 
bre iS67. La porte Banière, dont les catholiques avaient fait une 
espèce de citadelle, se rendit le 12 octobre suivant. 

2. En 1568. Voyez de Thou, liv. XLIV. 

3. Rostain d'Urre, seigneur d'Ourches. 



206 M_. DE LÀ NOUE. 

de tout obstacle, M. d'Andelot y travaillant d'un 
costé et M. de La Noue de l'autre. Toutes ces forces 
lîuguenoltes estant assemblées, elles prindrent Sainct- 
Jehan, Cognac, Xaintes, Pons, Blaye, Angoulesmes 
et plusieurs autres. 

Monsieur, frère du roy, nostre général, emmena 
son armée ; si bien qu'en un an il leur livra deux ba- 
tailles, celle de Jarnac, et l'autre de Montcontour, 
es quelles toutes deux M. de La Noue fut pris en 
vray homme de guerre, encor qu'en celle de Jarnac 
luy fallut combattre ayant la fièvre quarte. Les 
princes et M. l'admirai estant allez en Gascogne et 
Languedoc, il demeura avec le comte de La Roche- 
foucaut en Xainctonge, Angoulmois, Poictou et au- 
tres pays de leur conqueste, gouverneur; dont il 
s'acquicta bien, car il deffit Puygaillard *, qui avoit 
six ou sept cens chevaux, et le régiment des gardes 
qui s'estoit sauvé dans Lusson, qu'il prit à sa mercy ; 
là où il usa d'une grande courtoisie de guerre, car il 
le renvoya avec toutes ses armes, enseignes et tabou- 
rins, comme point vaincu : de quoy fut fort loué 
d'un chacun, et le vis fort louer à la reyne et au roy, 
comme de chose inouye et peu advenue. 

La paix se fit, et le comte Ludovic de Nassau alla 
faire ses entreprises en Flandres, demandant pour 
son second M. de La Noue, et firent prou pour un 
commencement; mais ilz eurent en barbe ce grand 
capitaine le duc d'Albe, qui les empescha soudain de 
parachever leur besogne, et leur emporta Valan- 
ciennes par le moyen de la citadelle qu'ilz n'avoient 

1. En 1570. Voyez de Thou, liv. XLVII, 



AI. DE LA NOUE. 207 

pas ; et puis les alla assiéger dedans Mons en Hay- 
naut, où ledict comte estant tombé malade, ce fut à 
M. de La Noue à supporter le faix du siège de tout; 
mais, n'en pouvant plus, fut contraint d'en sortir 
par une très-belle et honnorable composition ', avec 
pourtant une très grande admiration et estime qu'il 
laissa de luy au duc d'Albe et à toute son armée. 

Le massacre de la Saine^-Barthélemy s'estant en- 
suivy, fut envoyé quérir jusques en Flandres par 
nostre roy, pour l'envoyer à La Rochelle et la solli- 
citer de luy rendre son obéyssance (cecy est une 
autre paire de manches, et longues à coudre, que 
j'espère dire ailleurs et à propos); mais il n'y put 
rien gaigner, et fallut qu'il en sortist sans rien faire, 
sinon d'avoir donné une bonne leçon et instruction 
pour se bien def fendre, qu'elles nous coustèrent la 
perte de vingt mille hommes; car quand il y entra 
ilz estoient au bout de leur rollet*, ainsi que luy et 
eux m'ont dict. 

Ce siège nous porta la paix qui ne dura guières, 
car, le roi de Poulogne s'en estant allé en son nou- 
veau royaume, les armes se prindrent au mardy- 
gras, en Normandie, M. le comte de Montgommery 
en chef, et en Xainctonge et Guyenne, M. de La 
Noue chef; où pourtant il fut grandement blasmé 
des siens mesmes de n'avoir secouru jamais ceux de 
Lusignan assiégez, d'un seul homme, non pas d'une 
seule allarme, en trois mois que le siège dura; et 
j'en ay veu plusieurs soldats qui estoient dedans s'en 



i. En août 1572. Voyez de Thou, Uv. LIV. 

2. Rollet, rouleau. 



208 M. DE LA NOUE. 

plaindre, disaiis : a M. de La Noue nous a fort bien 
« nouez, mais il nous a mal desnouez, m Mais, pour 
cela, il ne le faut pas mésestimer, car possible il 
n'avoit pas le moyen ; si a-on veu des places secou- 
rues de nostre temps pourtant, et plus mal aysées 
que celle-là. Je m'en rapporte à ce qui en est; je luy 
en ay veu dire des raisons alors que ce siège duroit, 
m'ayant le roy despesché de Lyon vers luy', lors- 
qu'il fut de retour de Poulogne, pour ouvrir quelques 
propos de paix. 

Or, ayant, Monsieur, frère du roy, conceu quel- 
ques mécontentements contre Sa Majesté, et soufflé 
par les huguenots, qui n'avoient plus un grand chef, 
et qui avoient pris à propos ceste occasion de mé- 
contentement, il s'en alla de la cour. M. de La Noue, 
dès le siège de La Rochelle, avoit commencé à le dé- 
baucher : je sçay ce que luy en dis, me doublant 
bien de quelque chose, et qu'il y avoit quelque an- 
guille soubs roche; mais il me nyoit tout; et tant 
plus qu'il me faisoit ces protestations, je luy répli- 
quois tousjours (car nous estions très-grands amys, 
et la pluspart du temps couchions ensemble) qu'il 
mettroit ce prince à mal. Enfin, le voylà aux armes 
et hors de la cour. M. de La Noue le va trouver 
vers le Poictou avec ses forces, où je le vis et luy 
ramenteus ^ bien ses anciennes protestations qu'il 
me faisoit devant La Rochelle; mais la reyne mère, 
qui estoit toute bonne et très sage, ne cessa jamais 
qu'elle n'eust accordé les deux frères; si bien que le 
roy de Navarre, s'en estant aussy desparty de la 

1. En 157<i. — 2. Ramenteus, rappelai. 



M. DE LA NOUE. 209 

cour quelques six mois après Monsieur, fut eslu chef 
général de la religion, comme luy appartenoit, puis- 
qu'il en estoit des fermes, et veu sa grandeur. M. de 
La Noue l'assista tousjours si bien en ces guerres de 
Gascogne, que luy, qui estoit jeune prince et peu 
pratique aux armes, mais pourtant vif et de gentil 
esprit et courageux, moitié de son instinct et moitié 
de ce qu'il voyoit faire à M. de La Noue, l'imitoit; 
et fit si bien, que c'est aujourd'hui un des grands ca- 
j)itaines et roys et princes de la chrestienlé. 

Le rov de Navarre, la paix venue, le fit surinten- 
dant de sa maison, qui estoit un très grand honneur 
pour luy; mais ayant esté appelle par le prince d'O- 
range et les Estats des Pays-Bas, sur le résonnement 
de son nom et de ses beaux faits, qui s'espandoient 
partout, fut esleu par eux leur mareschal-général de 
camp, et supplié de l'accepter, avec de beaux partis 
et appoinctemens qu'ilz lui présentoienl*. Il quicta 
cette surintendance; et luy, qui n'estoit si bon œco- 
nome comme bon guerrier, changea le ménage avec 
la guerre, qui luy estoit plus propre ; ainsy que le 
roy François I sceut très-bien remonstrer une fois à 
feu M. de La Pallice , dit mareschal de Cha- 
banes,' lequel, désirant (à son advènement à la cou- 
ronne) récompenser M. de Boissy, qui avoit esté 
gouverneur de son enfance, et ne sçachant estât en 
son royaume plus propre pour luy que celuy de 
grand-maistre, pria M. de La Pallice de luy résigner 
l'estat de grand-maistre qu'il avoit eu du roy 
Louys XII, et qu'il le feroit en eschange mareschal 

1. En lo78. 

vil — 1 4 



210 M. DE LA i\OUE. 

de France, estant bien plus de raison que luy^ qui 
toute sa vie avoit manié les armes, eust un estât qui 
luy fust plus convenable à sa profession, à son mes- 
tier et exercice, qu'un autre où il n'avoit jamais esté 
bien ny advenant : ainsy, par ces belles raisons, 
l'escliange se fict. J'ay dit cecy ailleurs*, mais c'est 
tout un. 

M. de La Noue en fit de mesmes, lequel quitta le 
bureau et la marmite, et l'économie du roy de Na- 
varre pour aller guerroyer en Flandres. M. d'Estrozze 
et moy le vismes partir de France; et_, sans M. d'Es- 
trozze, je m'estois desbauché et résolu d'aller avec 
luy; mais il me retint, et me pria de n'y aller point. 
Que maudicte soit l'heure que je le crus ! car je se- 
rois maintenant mort avec gloire, ou je vivrois plus 
heureux que je ne suis. Ce n'est pas la première 
fois que mondict sieur d'Estrozze a retardé aucunes 
bonnes fortunes qui se sont présentées à moy ; mais 
je l'aymois tant, qu'il disposoit de moy comme il 
vouloit. 

Voylà donc M. de La Noue en Flandres, oxi il fut re- 
ceu avec une très-grande joye, allégresse et admira- 
tion de tous les Estats, qui pour lors avoient une 
armée de cinquante mille combaltans. Et vint bien à 
poinct d'avoir recouvert pour ce coup un si grand 
capitaine, d'autant que dom Juan d'Austrie leur 
donna pour un matin une camisade si chaude et si 
serrée, que, sans la bonne conduicte et l'assistance 
de M. de La Noue, et la vaillance de sept ou huit 

i . Dans la première rédaction de la notice sur M. de Chièvres. 
Voyez tome 1, p. 218, note. 



M. DE LA. NOUE. 2H 

cens François qui se trouvèrent là, qui ne faisoient 
qu'arriver, toute leur armée estoit deffaicte, comme 
les Espaignols le sceurent très-bien dire. 

Je ne conteray point les beaux exploicts d'armes 
qu'il a faicts, les beaux combats, les belles rencontres, 
et surtout les prises de villes fortes et imprenables 
qu'il a emportées par surprises, par escalades, voire 
en plein jour, et mesme celle où il prit le comte 
d'Aiguemont*, bien jeune alors en tout, mais despuis 
qui s'estoit bien faict, ainsy qu'il le monstra derniè- 
rement en la battaille d'Yvry, où il mourut à la teste 
de ses troupes, aussy vaillamment que jamais homme 
mourut en guerre; et fit bien paroistre qu'il estoit 
fils de père, et que, s'il eust vescu autant que luy, se 
fust rendu esgal à luy, car il estoit vaillant ; et tout 
vaillant, avec le temps, et si nature luy donne le 
loysir de vivre, se fait grand capitaine, comme je le 
tiens des grands. 

Enfin, comme Mars est tousjours douteux autant 
que dieu qu'ayent jamais inventé les poètes, tourna 
la chance à M. de La Noue, et fut pris en une ren- 
contre petite*; petite l'appellè-je , car il n'avoit 
qu'une poignée de gens : et de ceste rencontre et 
prise (de laquelle j'espère parler ailleurs) estoit chef 
le marquis de Richebourg ', autrement dict le mar- 
quis de Ranty, lequel, au commencement que M. de 
La Noue alla en Flandres (ainsy que je le tiens de 



1 . Le comte Philippe d'Egmont fut surpris dans Ninove par 
la Noue en 1580. Voyez de ïhou, liv. LXXL 

2. Lé 10 mai 1580 à Ingelmunster. Voyez de Thou, liv. LXXL 

3. Robert de Melun, marquis de Richebourg. 



212 M. DE LA NOUE. 

plusieurs capitaines qui estoient avec luy), estoit 
fort nouveau, suivant le party des Estats, et, appre- 
nant ses principales leçons de M. de La Noue, se ren- 
dit en un rien si bon capitaine, qu'il est mort (ayant 
changé sa robe) l'un des bons que le roy d'Espaigne eust 
là-bas. Il mourut à cesteestacade d'Anvers*; j'espère en 
parler ailleurs, pour estre l'une des belles choses qui 
aye esté faicte en ces guerres civilles gauloises. 

Ledict marquis ne traicta mondict sieur de La 
Noue à sa prise comme il devoit, et comme le dis- 
ciple le devoit à son maistre ; et fit fort peu de cas 
de luy, comme de l'incognu à l'incognu. Pour fin, il 
fut livré à l'Espaignol, qui le met en une prison si 
estroicte, qu'il n'en sceut jamais sortir qu'au bout de 
cinq ans et demy, qu'il fut délivré par le moyen de 
messieurs de Guy se et Lorraine, où il y eut de très- 
grandes cérémonies, que, sans ces deux princes, mal 
aysément il fust sorty*. Je le sçay aussy bien 
qu'homme de France, pour en avoir parlé à feu 
M. de Guyse pour luy assez de fois ; et la première 

1. Le 4 avril 1585, les Anversois, assie'gés par le prince de 
Parme, dirigèrent des brûlots contre une estacade construite sur 
l'Escaut et qui fermait l'entrée de leur port. Cette entreprise ne 
re'ussit qu'à moitié. L'un des brûlots, en éclatant, fit sauter une 
partie de l'estacade et tua envii-on huit cents Espagnols. Voyez de 
ïhou, liv. LXXXIll. 

2. Il fut échangé, en 158S, contre le comte Philippe d'Eg- 
raont, aux conditions suivantes : Il dut promettre de ne jamais 
servir contre Philippe II et de ne porter les armes contre qui 
que ce fût sans l'ordre du roi, et de plus, comme gage de sa 
parole, fournir une caution de cent mille écus d'or, dont se ren- 
dirent garants le roi de Navarre, le duc de Lorraine et le duc de 
Guise. (Voyea de Thou, liv. LXXXIII.) 



M. DE LA NOUE. 213 

fois ce fut à la chambre de la reyne à Sainct-Maur, 
après la roulte de M. d'Estrozze vers le Portugal. 

Estant donc sorty, et accomply quelques solem- 
nitez promises en sa délivrance, l'occasion se pré- 
sentant pour servir le roy, partit de Sedan avec 
quelques trouppes, et^ se joignant avec quelques par- 
tisans du roy (comme avec M. de Longueville le gé- 
néral, et qui pour son aage promettoit d'estre un 
jour aussy grand capitaine qu'aucun de ses généreux 
ancestres), il vint droit à Senlis^ que pour lors 
M. d'Aumale tenoit estroictement assiégé ; et, encor 
qu'il fust beaucoup plus fort, M. de La Noue ne re- 
fusa le combat et luy livra la battaille, si bien mise 
en ordre, si bien arrangée et si bien conduicte, qu'il 
la gaigne, et donne la chasse audict M. d'Aumale et 
à ses gens, luy en deffaict grande quantité morts par 
terre, et lève le siège de Senlis : ce qui ne fut pas un 
petit service et léger faict au roy, d'autant que M. du 
Mayne, accompagné d'une armée de quinze mille 
hommes, tous enragez, désespérez de la mort de leur 
brave M. de Guyse, et tous enflambez pour venger 
sa mort, avoient donné dans les faubourgs de Tours, 
les avoient faussez et fait une grande escorne au roy, 
qui n'estoit assez bastant de forces, encor qu'il se 
fust aydé de frais de celles du roy de Navarre; car 
volontiers on quitte un vieil ennemy, et s'ayde de 
luy pour se venger du nouveau. Et M. du Mayne te- 
nant la campaigne, estant bravigant *, car c'est la 
plus belle chose qu'il aye faicte en ceste guerre, et 
sur le poinct de faire encore quelque chose de nou- 

i . Bravigant, faisant le fanfaron ; en italien braveggiare. 



214 M. DE LA NOUE. 

veau et de plus beau^ comme d'empescher Sa Ma- 
jesté de passer la Loyre, et le cogner de deçà, les 
nouvelles vinrent de ceste bataille de Senlis gaignëe 
par M. de La Noue : non que je veuille dire que 
M. de lia Noue seul l'aye gaignée, car je ferois tort 
au brave M. de Longueville et autres braves sei- 
gneurs qui estoient avec luy; mais on ne sçauroit 
nier qu'il n'en fustbien l'autheur du gain, à cause de 
sa grande suffisance et le bel ordre qu'il y mit. 

Ces nouvelles donc arrivées au camp de M. du 
Mayne, et les Parisiens espouvantez de ce grand 
choc de fortune, mandèrent viste à M. du Mayne, 
et le pressèrent de rebrousser et d'aller à eux ; ce 
qu'il luy fallut faire, estant sur le poinct le plus beau 
de ses affaires; ce qui donna le temps et loisir au roy 
de se redresser, se renforcer et passer la rivière à 
Gergeau qu'il força, et tira droit à Paris; à sa mal' 
heure très-grande, car il y fut tué. 

Or, ainsy que j'allois disant et publiant les louan- 
ges, valeurs et vertus de ce grand M. de La Noue, il 
y eut une personne de la compaignie, que je ne 
nommeray point, ny son sexe, mais bien sa qualité, 
qui estoit grande et haute, et avec cela fort spiri- 
tuelle, et sçavoit les affaires du monde', qui me prit 
par la main et m'arresta, ne voulant permettre que 
j'en parachevasse le cours, et me dit : <( Certaine- 
« ment, M. de La Noue ne se sauroit tant louer 
M comme ses mérites le portent; mais quand l'on 
« considérera ses ingratitudes, dont il a eu le blasme 
« d'estre fort remply, il se trouvera fort estrange- 

i . Probablement Marguerite de Valois. 



M. DE LA NOUE. 21 î$ 

« ment souillé, et si bien, que tant de belles vertus 
(( qu'il porte sur luy ne l'en sçauroient nullement 
K laver; car il faut dire que c'est le plus ingrat gén- 
ie tilhomme que jamais nasquit en France. » Et ceste 
personne disoit qu'elle le tenoit ainsy du roy et de 
la reyne. 

Aux premiers troubles, il se banda du tout contre 
les petits enfants du roy son maistre, qui l'avoit 
nourry page, aymé, eslevé et fort chéri; mesmes que 
le plus souvent il ne faisoit guières partie à la paulme 
qu'il n'y appellast La Noue, car il estoit des plus 
adroits et parfaicts, mesmes qu'on ne parloit que des 
revers de La Noue, qui certes estoient beaux, bien 
tirez et de bonne grâce, et d'une terrible force ; si 
bien qu'il le faisoit cognoistre par tous ceux de sa 
cour. En temps de guerre, s'il' rompoit une lance, il * 
publioit qu'il en avoit rompu trois; qui certes estoit 
une grande bonté et faveur de maistre, et grande 
obligation . au subject. Pour récompence, il fît la 
guerre du tout en tout à ses enfants mineurs. 

La seconde guerre , il y retourna encor et prit 
Orléans, comme j'ay dict. Aux troisiesmes troubles, 
il fut pris à la battaille de Jarnac, duquel M. de 
Montpensier, indigné à toute outrance contre les 
huguenots pour leur religion, et pour luy avoir fait 
de frais quelques petites galanteries à la prise de la 
ville de Mirebeau, sollicitoit fort la mort ; mais. 
Monsieur, pour lors notre général, luy sauva la vie, 
aussi bien là comme à la battaille de Montcontour, 
où il fut pris pour la seconde fois. 

1. S'il, si la Noue. — 2. 7/, Henri II. 



216 31, DE LA iNOUE. 

Du despuis, après le massacre de la Sainct-Bar- 
tliélemy, le roy l'envoya quérir en Flandres, sortant 
du siège de Mons en Haynaut, le remit en sa grâce, 
le remit en ses biens, en ce ' qu'il aille à La Rochelle 
et persuade aux habitans de rentrer en leur deue 
obéyssance : ce qu'il ne fît point, mais leur per- 
suada le contraire. De plus, continuant ses mescon- 
noissances, il fut un des principaux ministres qui 
persuada à Monsieur, estant à La Rochelle (cela est 
bien vray), de s'esmouvoir et de s'en aller de la 
compaignie de M. son frère; mais le coup fut rompu 
(j'en dirois bien les occasions) jusques à ce que les 
armes se prindrent au mardy-gras, que mondict 
sieur, frère du roy, et le roy de Navarre, furent 
descouverts en leurs menées à la cour, et par ce es- 
piez et tenus de près, tant par la providence du roy 
Charles que de la reyne. Et de tout en estoit cause 
M. de La Noue, pour en faire jouer le jeu, qui pour- 
tant, nonobstant que ces deux grands princes fussent 
prisonniers, luy ne laissa à mouvoir et faire tous- 
jours guerre, et trouver inventions et moyens pour 
faire sortir Monsieur de la cour, qu'il alla trouver et 
persuader beaucoup de choses (comme Monsieur l'a 
dit despuis) contre le roy et l'Estat, sans la bonté de 
Monsieur et la sagesse de la reyne mère, qui le mit 
d'accord avec le roy son frère, et le remit si bien, 
qu'oncques puis ne s'arma contre luy. / 

Mais le rov de Navarre prit sa place, où M. de La 
Noue l'assista tousjours à faire la guerre contre son 
roy, jusqu'à ce que, sentant quelques remords de 

1 . En ce, en ce but. 



M. DE LA NOUE. 217 

conscience en soy^ pour se parjurer si souvent et 
estre ingrat contre Sa Majesté, que j'ay ouy dire par 
gens qui le tenoient de luy, qu'il prit la résolution 
de ne plus guerroyer sa patrie et son roy, ains ail- 
leurs aller porter son ambition (car il en a eu plus 
qu'homme du monde, je dis d'honneur, mais non 
guières de grandeurs et de biens) en pays estranger. 
Parquoy, s'en alla en Flandres, où y ayant guerroyé 
quelque temps assez heureusement et glorieusement, 
fut enfin prisonnier de guerre et confiné dans une 
prison si obscure, si estroicte et si misérable, qu'il 
n'en attendoit que d'heure à autre la sentence de sa 
mort, sans aucun espoir d'en sortir, non plus qu'un 
pauvre criminel serré dans un cachot, jusqu'à ce 
qu'au bout de cinq ans et demy M. de Lorraine, qui 
l'avoit cognu à la cour fort familièrement, et fort 
aymé, et joué souvent ensemble, eut compassion de 
luy, et traicta et moyenna si favorablement sa déli- 
vrance à l'endroit du roy d'Espaigne, qu'il l'obtint 
contre tout espoir humain. 

Ce grand M. le duc de Guyse n'y espargna de son 
costé ny sa faveur ny son labeur, ainsy qu'il n'a 
sceu s'engarder d'en dire et confesser la vérité dans 
son manifeste et déclaration* qu'il a faicte sur sa 



1 . Voyez Déclaration de F. de la Noue pour la prise d armes 
et la défense de Sedan et de Jainets, Verdun, 1588, in-S"; elle a 
été réimprimée dans les Mémoires de la Ligue, t. II, p. 454-471, 
édit. de 1590, in-8°. Le duc de Bouillon, Guillaume-Robert de la 
Mark, avait nommé la Noue son exécuteur testamentaire et le tu- 
teur de sa sœur Charlotte, et celui-ci eut à défendre l'héritage 
de sa pupille contre les prétentions de Charles II , duc de Lor- 
raine. 



218 M. DE LA NOUE. 

prise des armes pour la deffense des villes de Sedan 
et Jamets, frontière du royaume de France, et soubs 
la protection de Sa Majesté. I^a substance de ces pa- 
roles est donc telle * : « Que monseigneur le duc de 
a Lorraine, outre autres seuretez, s'obligeoit au roy 
« d'Espaigne, pour luy, de la somme de cent mille 
a escus, et en son defFaut^, un prince d'Allemagne 
« ou un canton des Suisses : que je luy consigne- 
ce rois aussy mon second fils pour un an en ostage à 
« sa cour : davantage , que ledict sieur et mondict 
« sieur le duc de Guyse promettoient, par un escrit 
« à part, signé de leur main, que je ne porterois les 
« armes contre le roy d'Espaigne. De tous lesquelz 
« liens les Espaignols me lièrent comme s'ilz eus- 
« sent eu à craindre qu'un petit soldat comme moy 
« vinst tost ou tard à altérer le cours de leur vic- 
« toire : duquel pensement j'estois très-éloigné, et ne 
« tendoit mon affection qu'à parvenir jusques en ma 
« maison pour m'y reposer et rendre grâces à Dieu 
(f de ce qu'il m'avoit tiré de l'ombre de la mort et 
« du sépulchre. Estant arrivé en Lorraine, je com- 
« muniquay avec lesdicts princes, pour sçavoir s'ilz 
« me vouloient gratifier de ceste obligation; ce 
« qu'ilz m'accordèrent très-libéralement, moyennant 
« que Sa Majesté Très-Chrestienne le consentist; 
« vers laquelle j'allay, et ne pus obtenir son con- 
« sentement, sinon que je luy promisse de ne porter 
a les armes sans son exprès commandement et con- 
« sentement, ce que j'accorday : et tout aussitost 
« elle escrit à monseigneur le duc de Lorraine qu'il 

1. Voyez Déclaration, p. 436. 



M. DE LA NOUE. 219 

« pouvoit respondie pour moy au roy d'Espaigne; 
« ce qu'il fit avec ces conditions : que je luy obli- 
« gerois cent mille escus sur tous mes biens pour 
« gage de son obligation, à quoy je satisfis; après, 
« que je luy promettois de ne porter armes contre 
« luy et son Estât, ce que je luy promis aussi, en cas 
« que cela ne contrevinst en ce que je devois d'o- 
« bëvssance, de servitude et de fidélité à la couronne 
« de France et au roy mon souverain seigneur. Le 
« tout parachevé, je me despartis desdicts princes, 
« ayant esté bénignement accueilly d'eux, et m'en 
« allav à Gènes ve, où je choisis ma demeure pen- 
« dant ceste misérable guerre. Au bout de deux 
« mois, mon fils*, que je retiray d'auprès du roy de 
« Navarre, arriva vers moy, et l'envoyay en ostage à 
« Nancv, où il a receu de la courtoisie tant qu'il y a 
« demeuré. » 

Un peu avant ces paroles escrites, il en dit d'au- 
tres qu'il faut bien escrire aussi, qui sont telles^ : « La 
(( première cause du bénéfice de ma délivrance fut 
« la bonté de Dieu qui se souvint de mon affliction ; 
« la seconde, le prisonnier que je tenois, pour lequel 
« je fus eschangé, qui estoit de beaucoup plus grand 
« prix que moy; et la tierce, l'obligation de cent 
« mille escus, faicte par le roy de Navarre sur ses 
« biens de Flandres, pour la seureté de ma promesse 
a de ne porter jamais les armes contre le roy d'Espai- 
« en ses pays. » 

•1 . Odet de la Noue , seigneur de Téligny, mort à Paris en 
août 1618. 

2. Voyez Déclaration, p. 455. 



220 M. DE LA NOUE. 

Or, sur toutes ces paroles, réplique M. de Lor- 
raine : que, pour la première cause de la délivrance 
attribuée à Dieu, il passe cela fort aysément, d'au- 
tant que, sans la bonté divine, tous les effects hu- 
mains sont très-inutiles et vains; et quant à la se- 
conde touchant l'eschange, c'est sçachans tous, et 
M. de La Noue ne le sçauroit desnier, ou sa femme 
ou autres personnes qui ont négocié pour luy, que, 
sans les entremises et prières de luy, l'eschange ne se 
fust jamais fait; car le roy d'Espaigne ne le voulut, 
ny nostre roy ny nostre reyne, qui estoit fort proche 
du prisonnier*, qui sollicitoit fort et ferme la déli- 
vrance de son parent, mais nullement l'eschange. 

Et moy, Branthome, qui escris cette histoire, j'en 
puis porter asseuré tesmoignage; car, comme amy 
intime que je suis dudict M. de La Noue, j'en parlay 
au feu roy à Sainct-Maur, un peu advant les nopces 
de M. de Joyeuse*, et le suppliay pour ayder sa li- 
berté. Il m'en refusa tout-à-trac, et me dit sembla- 
bles mots : « La Noue m'a si souvent rompu sa foy, 
« et si mal recognu les grâces et les plaisirs que je 
« luy ay faicts, que jamais il n'en recevra de moy. » 
J'en suppliay la reyne sa femme, allant un jour à la 
messe à Sainct-Maur, et M. de Mercure, estant au 
dict Sainct-Maur un jour assis près de luy dans 
la chambre de la reyne mère, qui me firent sem- 
blables responses, me reproclians fort son ingra- 



i . Le prisonnier dont il s'agit, Philippe, comte d'Egmont, e'tait 
neveu de xMarguerite d'Egmont, mère de la reine Louise. 

2. Anne de Joyeuse épousa Marguerite de Lorraine, sœur de 
la reine Louise, le 24 septembre 1581. 



M. DE LA NOUE. 2-21 

titude, encore que je la rabatisse de tout ce qu'il 
falloit. Estoit avec moy un solliciteur dudit de La 
Noue, qui estoit un grand homme blond, qui n'a- 
voit à la cour autre recours qu'à moy. Je ne sçay 
s'il vit, mais luy, lisant cecy, m'en pourra des- 
mentir. 

Il y avoit aussi un autre poinct : que le roy 
d'Espaigne ne vouloit nullement la liberté dudict 
M. de La Noue, ainsi qu'il paroist bien par la lon- 
gueur du temps qu'il l'a tenu en prison et par 
les liens eslroicts dont ledict sieur de La Noue ad- 
voue estre lié en sa capitulation, estant le naturel 
du roy espaignol de se craindre et de se deffai- 
re, en quelque façon qu'il puisse, d'un grand ca- 
pitaine qui luy soit ennemy et peut nuyre, tes- 
moings le prince d'Orange et autres, et aussi de gai- 
gner et de rechercher celuy qui beaucoup luy peut 
servir; de façon qu'il ne faut nullement doubler que, 
sans les grandes importunitez et prières de M. de 
Lorraine et de M. de Guyse, auxquels il portoit 
grande amitié et faveur, et les vouloit gratifier en 
tout ce qu'il pouvoit pour s'en servir au plus grand 
besoing, comme il a faict depuis de M. de Guyse, 
malaysément fust-il jamais sorty; jusques-là que l'on 
a tenu longtemps, et en Espaigne, et en France, et 
en Flandres, qu'il ne se pouvoit trouver aucun es- 
change pour faire avec M. de La Noue, sur sa déli- 
vrance, quelque grand seigneur espaignol, flamand, 
italien fust, fors le prince de Parme, s'il venoit à 
estre pris. 

Voilà donc comment sa délivrance estoit du tout 
désespérée sans M. de Lorraine, ainsi qu'il ne se put 



222 M. DE LA NOUE. 

engarder de le dire par ces mots en sadicle déclara- 
tion : « Je sçay bien, dit-il, que je suis accusé d^estre 
« ingrat envers mon bienfacteur, à cause que je porte 
(( les armes contre lui; mais c'est en deffense que je 
« ne puis abandonner, sans estre convaincu de plus 
« grande ingratitude envers mon pays et mon roy '. » 
Voilà donc comment il appelle M. de Lorraine son 
bienfacteur, et confesse une petite ingratitude, crai- 
gnant une plus grande. 

Quant aux cent mille escus qu'il allègue estre la 
troisième cause de sa délivrance, ce sont abus; car 
ilz sont autant en la bourse du roy d'Espaigne com- 
me cent grains de mil dans la bouche d'une truye; 
et que se soucie ce grand et riche roy de cent mille 
escus, puisqu'il en a tant de tous costez, qu'une si 
petite somme ne luy est jamais en ligne de compte, 
ny mesmes tumbée en ses coffres? De sorte que, si 
M. de La Noue les a livrez, ce qui n'est encore, 
le dict roy les a distribuez et donnez libérallement 
aux uns et aux autres, et mesmes à ceux qui l'avoient 
pris et tenoient en garde, encore qu'il les eust bien 
auparavant récompensez : mais les récompenses de 
ce prince à l'endroict de ceux qui les ont méritées 
ne portent point de bornes. Et si sadicte Majesté a 
fait coucher dans les articles de la capitulation les- 
dicts cent mille escus, c'a esté plustost pour ces rai- 
sons que j'ay dictes, on pro forma (comme l'on dit), 
que pour autre cause, ny pour les mettre dans les 
coffres de son espargne. Et jamais homme d'esprit 
qui entend les affaires du roy d'Espaigne ne tiendra 

1 . Voyez Déclaration^ p. 465. ' 



M. DE LA ^OUE. 223 

ceste maxime : que c'estoit pour les consigner dans 
ses coffres ny pour s'en prévaloir. 

Outre ces raisons, ledict M. de La Noue dit * : que 
M. de Bouillon venant à mourir à Genesve, après la 
routte de sa grande et incroyable armée qu'il avoit 
emmenée en France*, il pria ledict M. de la Noue, 
qui estoit là pour lors résidant, de prendre la tutelle 
de mademoiselle de Bouillon, sa sœur, estant pu- 
pille, ce qu'il accepta très volontiers, plus certes 
par le désir qu'il avoit de faire desplaisir à M. de 
Lorraine (ainsi qu'il le monstra ) que pour curiosité 
du bien et de la personne de la fille ; car d'obligation 
à M. de Bouillon n'en avoit-il aucune, sinon qu'ilz 
estoient d'une mesme religion : car d'avoir sollicité 
pour sa liberté, d'avoir respondu pour sa rançon, 
comme M. de Lorraine, rien moins que cela. Davan- 
tage, il sçavoit bien que M. de Lorraine faisoit la 
guerre aux terres de la fille, et tenoit Jamets assiégé. 
Ce n'estoit donc que pour endommager M. de Lor- 
raine, et luy faire la guerre de gayeté de cœur. En- 
core, s'il y fust esté contraint, ou de force, ou de 
crainte, ou de parenté, ou d'obligation, ou autre 
chose, ou bien que de longtemps avant il eust esté 
chargé de ceste tutelle, certainement il avoit quelque 
occasion et raison de s'en acquitter et faire valoir, 
et s'ayder des raisons des jurisconsultes, qu'il allègue 
tant en sa déclaration, par lesquelles le tuteur est 
obligé et lié estroictement pour son pupil ou pupille. 
Mais, sur la plus chaude colle qu'il venoit de recep- 

i. Voyez Déclaration, p. 459. 

2. En lo87. Voyez de Thou, liv. LXXXVII. 



224 M. DE LA NOUE. 

voir des bienfaicts de M. de Lorraine, il s'est allé 
charger de ceste charge, afin d'avoir meilleure cou- 
leur pour couvrir sa mécognoissance. 

Il est bien vrai qu'il monstra^ par apparence et 
quelques effects feincts, qu'il vouloit faire accord 
entre ces deux maisons de Lorraine et Bouillon, qui 
de longue main s'en veulent à cause de leurs biens 
naturels de Bouillon, jadis aliénez si honnorablement 
par leur brave ayeul Godefroy * pour la guerre 
saincte; mais soubs main il entretenoit toujours le 
brazier, comme il parut : car luy estant recherché 
par M. de Lorraine du vray moven pour à jamais 
rendre ces deux maisons amyes et unies, de faire le 
mariage entre M. de Vaudemont*, troisiesme fils de 
M. de Lorraine, beau et gentil jeune prince, il en 
fit response telle qu'elle luy pleut, par un très maigre 
mot; mais pourtant aprrs il ne se peut engarder de 
dire qu'il seroit bien à desloysir ' d'accorder ce ma- 
riage, veu qu'ilz estoient divers de religion, et que 
jamais il ne l'accorderoit à personne quelconque 
qu'il ne fust de la sienne. S'il fust esté accordé avec 
ce prince de Vaudemont pourtant, il eust fait un 
œuvre bon et pie, pour avoir mis en paix ces deux 
maisons. Voilà les raisons que M. de Lorraine allègue. 

Quant à M. de Guy se, M. de La Noue confesse et 
advoue dans sa déclaration luy avoir pareille obli- 
gation qu'à M. de Lorraine. Il le peut bien dire, se- 



1 . Godefroi de Bouillon. 

2. Charles de Vaudemont, second fils de Charles H, duc de 
Lorraine . 

3. Desloysir, loisir. 



M. DE LA NOUE. 225 

Ion les eflects qui s'en sont ensuivis. Et croy que c'a 
esté luy qui le premier en a ouvert le propos de sa 
délivrance, et le premier travaillé, et vais dire com- 
ment. Environ deux ans devant qu'il sortist, estoit 
allé un gentilhomme italien aux bains de Spa, lequel 
estoit à M. de Guyse, non pour besoing qu'il eust 
d'y aller, mais pour y conduire une maistresse dont 
il estoit serviteur. Je ne puis pas bien me souvenir 
du nom, je l'ay oublié; mais il estoit de haute taille 
et noiraud. Son chemin fut de passer par Limbourg 
où estoit M. de La Noue prisonnier, 11 luy prit envie 
de sonder s'il pourroit entrer dans le cliasteau; et 
ayant fait sçavoir au capitaine que c'estoit un gentil- 
homme qui estoit à M. de Guyse, et Ferrarois, et 
qu'il demandoit à luy baiser les mains et voir le 
chasteau, si son plaisir tel estoit, le capitaine ayant 
entendu ses qualitez le iist entrer aussytost; car s'il 
fust esté François ou à un autre que M. de Guyse, 
la porte luy eust été fermée. Estant donc entré, après 
avoir salué le capitaine et l'avoir entretenu, et veu 
à plaisir le cliasteau et la forteresse qui est très-belle, 
que le duc Charles, dernier de Bourgogne, avoit faict 
bastir, il le mena voir M. de La Noue, lequel pour 
lors avoit esté cslargy, et ne tenoit si estroicte prison 
ny cruelle comme auparavant. Et, s'estant mis à l'ar- 
raisonner, M. de La Noue, sçachant qu'il estoit à 
M. de Guyse, le pria de luv dire qu'il eust pitié de 
luy et qu'il l'avdast à le tirer de ces ténèbres et mi- 
sères, s'asseurant qu'il n'y avoit ny roy ny prince en 
la chrestienté qui le peust faire, sinon luy, pour la 
belle opinion et estime qu'avoit le roy catholique de 
luy, et la grande faveur et amitié qu'il luy portoit; 

vu — 15 



226 M. DE LA NOUE. 

que bien difficile seroit la chose s'il ne l'oblenoit de 
luy, car il le sçavoit bien , et que s'il luy plaisoit Sa 
Majesté supplier pour luy et sa liberté, qu'il l'obtien- 
droit facilement : que si sa bonté estoit telle et si 
généreuse envers luy que de l'obliger de ceste déli- 
vrance, qu'à tout jamais il employeroit sa vie, ses 
moyens pour luy faire service ; et que quand il auroit 
parlé à luy, qu'il luy monstreroit au doigt et qu'il 
ouvriroit les moyens par lesquelz il luy en pourroit 
faire beaucoup. 

Ce gentilhomme ne faillit, aussytost tourné en 
France et à la cour (qui estoit alors à Sainct-Maur), 
rapporter toutes ces paroles à M. de Guyse, lesquelles 
mondict seigneur me fit cest honneur de me dire, à 
moy, dis-je, Branthôme, qui escris cecy, d'autant 
qu'il m'aymoit et me tenoit pour son serviteur assez 
privé, et me le dit de telle façon. Un jour qu'il en- 
troit en la chambre de la reyne mère du roy, et ce 
gentilhomme après luy, Fhuyssier de chambre de la- 
dicte reyne, nommé M. de Virard, autrement dict 
Gorge, qui avoit esté à madame de Nemours, me 
dit : « Voilà un gentilhomme qui vient de voir M. de 
« La Noue vostre grand amy, qui vous en dira des 
M nouvelles, et ce qu'il a apporté de sa prison à 
« M. de Guyse. » 

Alors moy, voyant M. de Guyse à la ruelle du Ht 
de la reyne, et fort à desloysir, je vins à luy et dis : 
« Monsieur, vous avez sceu des nouvelles de M. de 
« La Noue par un gentilhomme qui l'a veu? — 
« Ouy, mon fils (encore que je fusse bien esté son 
« père; mais il m'appeloit ainsi quelquesfois), me 
« respondit M. de Guyse fort familièrement, j'en ay 



M. DE LA XOUE. 227 

« sceu; « et me raconta tous ces mesmes propos 
que j'ay cy-dessus escrits. Alors je luy dis libre- 
ment : « Monsieur, et vous qui estes si généreux, 
« brave et vaillant, ne voulez-vous pas faire quelque 
« chose pour vos semblables? M. de La Noue l'est 
« tel : vous le soavez, vous l'avez veu aux affaires ; 
« oblii^ez-le à vous par un tel bienfaict. » Il me res- 
pondit : « Je le voudrois bien, mon grand amy, car 
(( le pauvre homme, qui est un si grand capitaine, 
a me fait pitié; mais je m'asseure que le roy m'en 
« voudroit mal; car il ne l'ayme point, et se plaint 
K fort de luy, et si s'entend avec le roy catholique 
« pour la grande longueur et détention de sa prison. 
(c — Vous avez raison, monsieur, luy répliquay-je, 
a car je suis esté si hardy d'en parler à Sa Majesté, 
« qui m'a rabroué bien loing, me disant que c'es- 
« toit un ingrat, et qu'il estoit bien là où il estoit et 
« là où il luy falloit, et que je ne luy en parlasse 
(c plus. » Toutesfois continuay-je à M. de Guyse luy 
dire : « Ne laissez pour cela, monsieur, à vous em- 
« ployer pour cest honneste homme ainsy captif 
« misérablement ; Dieu et le monde vous en sauront 
« bon gré, et si l'obligerez à vous immortellement ; 
« et pourrez faire cela soubs bourre, si finement et 
« excoitement que l'on n'en sentira que le vent. » 
M. de Guvse, alors me regardant d'un bon œil : 
K Laissez faire, dit-il, nous ferons quelque chose si 
« nous vivons. » Et despuis me disoit souvent : « Je 
a croy, monsieur de Bourdeille (car il m'appeloit 
« tousjours ainsy), que nous ferons quelque chose 
« pour nostre homme; j'y ai mis déjà de bons fers 
« au feu. j) 



228 M. DE LA NOUE. 

Je crois qu'il s'y employa bien aussy pour M. de 
La Vallée^ qui avoit esté gentilhomme de la chambre 
de M. le cardinal de Lorraine, et son grand gouver- 
neur autrefois, et appartenoit de quelque chose à 
M. ou à Mme de La Noue : et si, quelque temps 
avant, il avoit employé ledict M. de Guyse, au mas- 
sacre de la Sainct-Barthélemy, pour les enfants du- 
dict M. de La Noue qui avoient esté faicts prison - 
niers, pour lesquels le dict M. de Guyse s'employa, 
ainsi qu'il me le dit une fois aux Thuilleries. J'allè- 
gue tous ces noms et circonstances, afin qu'on ne 
me trouve point menteur ou controuveux*. 

Enfin tant y a, mondict sieur de Guyse a si bien 
servy M. de La Noue en cecy, qu'il le faut dire le 
premier autheur, et M. de Lorraine. Je ne sçay 
comment il n'a reeognu ce bienfaict à l'endroict de 
M. de Guyse despuis. Je pense qu'il n'eut loysir de 
luy estre cognoissant'; carie jDauvre prince vint à 
estre tué à Blois. Bien est vray que MM. de Lor- 
raine et de Guyse estoient si proches, si unis, si alliez 
en ceste guerre, que qui frappoit l'un frappoit l'au- 
tre : et, à ce que j'ay ouy dire à une personne, mon- 
dict sieur de Guyse n'en estoit guières content; mais 
il ne publioit pas, car il estoit très-sage et retenu 
prince. Il n'y a eu que M. de I^orraine qui s'en soit 
ressenty, et M. d'Aumale à la bataille de Senlis, où 
M. de La Noue luy cousta bon. Voilà, en sommaire, 
les bienfaicts de ces deux princes et les mesconten- 
temens de l'un et de l'autre. 



i . Controuveux , diseur de choses controuvées. 
2. Cognoissant, reconnaissant. 



M. DE LA NOUE. 229 

Sur ce discours _, il y eut un gentilhomme en la 
compaignie que j'ay dit qui prit la parole, car il sça- 
voit très-bien dire, et avoit un très-bon esprit, qui, 
alléguant les raisons de M. de La Noue qu'il met en 
sa Déclaration^ se mit à proposer une question, et à 
la delTendre fort et ferme : à quoi l'on est plus tenu, 
ou à son bienfacteur, et à faire pour luy, ou à sa pa- 
trie et à son roy, et pour eux s'employer. M. de La 
Noue, dit-il, a porté pour ses plus belles raisons 
qu'il sçait bien qu'on l'accusera d'estre ingrat envers 
son bienfacteur, à cause qu'il porte les armes contre 
luy ; mais c'est en deffense qu'il ne peut abandonner 
sans estre convaincu de plus grande ingratitude à 
son pays et à son roy. Voylà donc comment il se 
convainc d'ingratitude, puisqu'il nomme l'autre plus 
grande ingratitude : et allègue ce brave bastard d'Or- 
léans, la Hire et Poton, qui deffendirent si brave- 
ment le royaume de France qui estoit tout en 
bransle et combustion. « Vraiement! il en doit bien 
« faire la petite bouche , de sa patrie et de son 
« roy », dit le gentilhomme. « Cela seroit bon si jamais 
« il n'avoit porté les armes et contre sa patrie et 
« contre l'un et l'autre, et contre son roy qu'il faut 
« chèrement chérir, et luy qui estoit des plus vail- 
« lans et meilleurs chefs de la trouppe, s'il n'eust 
« aydé à les ruyner, et les mettre du tout en bransle. 
« Sans cela, ses raisons seroient très-bonnes et nul- 
a lement dissimulées, et luy digne de s'accomparer 
« en lojauté à ces braves capitaines, qu'il a mis en 
« avant pour son mirouer, s'il eust fait comme eux, 
« qui, de leur vie, ne desgainèrent l'espée contre leur 
« roy et leur patrie; comme a faict M. de La Noue, 



230 M. DE LA NOUE. 

a qui, par l'espace de vingt ans, n'a faict que Irem- 
« per la sienne clans les entrailles de ses plus fidèles 
« nourrissons. » Et, quand tout est bien dict, il 
n'avoit si grande ol)ligation, ny à son roy, ny à sa 
patrie, qu'il le chante si haut; car, l'un et l'autre l'ont 
désiré cent fois mort, s'il eust eu autant de vies. El 
croy fermement que, sans feu M. de Mai'tigues, aux 
deux batailles que j'ay dict ci-devant, où il fut pris_, 
il eust passé le pas; mais M. de Martigues disoit tou- 
jours au roy, qui estoit alors Monsieur, nostre géné- 
ral : « Monsieur, vous savez que je vous ay toujours 
« dict que jamais je ne vous parlerois ny importune- 
« rois pour huguenot du monde, sinon pour mon 
«Breton (ainsy appeloit-il tousjours M. de La 
« Noue). Sur tout je vous demande sa vie, » qui luy 
estoit librement octroyée, pour les mérites dudict 
sieur de Martigues : par quoy, tout ainsy que Mon- 
sieur estoit la cause efficiente à luy sauver la vie, 
M. de Martigues estoit la mouvante : et pour récom- 
pense, sur la fin de ses jours il entreprit et prit la 
charge du roy pour aller en Bretaigne faire la guerre 
à outrance à sa femme, et à sa fille et à son gendre'; 
que j'ay ouy dire* à plusieurs de sa religion, lesquels 
sçachant l'obligation qu'il avoitàce seigneur, ne de- 
voit pour tous les biens du monde prendre ceste 
charge du roy, ainsy s'en excuser justement, et 
ailleurs aller faire la guerre. Aussy dit-on que par 

1 . Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, qui avait 
épousé en 1575 Marie de Luxembourg, fille de Sébastien de 
Luxembourg , duc de Penthièvre , vicomte de Martigues (mort 
en 15G9) et de Marie de Beaucaire. 

2. C'est-à-dire : et comme j'ay ouy dire il ne devoit 



M. DE LA NOUE. «1 

ostf jugement de Dieu, comiBe par ialak: pimiliofi, 
j fut tue a la première TÛle qalà < Mlic|>it ^ qm «toit 
du pfîaeifal patrimoîiie dadiet aagoe ur de Marli- 
^e&, qa^oD noaBne LaanbaEe. Axt^i on dit qn'il en 
pnopbéàa sa flMxt, aflanl en ee voyage ; cr car, «ti- 
c «oît-iL, îe m^^o Ta» ■loanr en akhi ciste, r-nmar 
t' le bon lièvre- j» Son coup luy lut a la teste, q«î 
-sloit aœ lurqpeinttSfede, et n'en ikisoit compte; 
Biais an boot de trois jours il xnoarut. Ycms diriez 
qne les wbks totàiet goenieres et b&oillaijtes de 
'L de Martignes, eoHOBe il estoit tfBBÊÊà ii TÎToit, 
irrilèreot el iarmmal de tdUe êiôod eoolre luy. 
Or, pgor toomer à nostre qaestîoQ entreprise, 
a|xèB avoir toot bien eostâd^é, i|aeile dbiig;aliDii 
powoDSiOoas avoir à ooOre pairie si gnmde, qaVIe 
ikoos lasse tanl otibfier loiites les aiftres, on nos 
hitwâae)lma% mmioità,'^ esr^ et qui s o M uacs - a cwB «a 
ooiiir natale terre, «nott no vray exmymrtrt d^yeefle^ 
prodflk tljefUe hors de ses entraSes 
vcaj esieraBeiii? T a-t-îl dooe tant à 
ariies de Ivy esire obi%ez ? Je Toudi-ois biea 
qBcSe cAi i gat io H peut avoiir une ar'dtire ^en révérence 
paffant de ecÊOL et eefies qm m'oyenl] n nostre fxnrpi, 
poor rarar jette liors de scn ? Tant s'eo fuit, qoè le 
corps est pins ob&gé à FeiitrDD de s^en estre jette £- 
bfiCTMnt, qoe d'entre deatearé dedans pcmr l'infecter 
tfTnrthrgr et Iny porter et causer 4|iielc|ae p*osse loa- 
ladie. Eslaas doue tek exen»&ens, tcAes ordores et 
poorr^oRS jeOees de là, noos ae Inr avons pas phu» 
d^ob^plîoo pour immk jeter ddbors, 4|Be pour ncias 
repcevoir drdans yd noos so— es mui 1s. Eœore 
las lOMs à ele lompi^cle ooss reçok 




232 M. DE LA NOUE. 

et nous enterre, pour nous délivrer de tant de maux 
que nous pâtissons en ce monde, que lorsqu'elle nous 
y produit, pour y tant endurer, pâlir et travailler. 

Les législateurs et les rois, les communautez et res- 
publiques, pour se conserver, sont allez trouver ces 
inventions, qu'il n'y avoit rien si beau et si honora- 
ble que deffeudre la patrie et mourir pour elle et pour 
eux. Certainement il est vray, et rien n'est plus doux, 
comme dit Horace *, diitce pro patria mori^ c'est-à- 
dire, mourir pour le pays. Mais aussi d'y estre si es- 
troictement liez que l'on en doive quitter tous autres 
debvoirs et obligations, ce sont abus. 

Les Romains qui ont été les premiers qui ont fait 
valoir ceste coustume, et qui l'ont tant louée et ap- 
prouvée, s'en sont bien fourvoyez autrefois; tes- 
moings Coriolanus, Sertorius, Sylla, Marins, César, 
Pompée, Anthoine, Brutus, Cassius, et une infinité 
d'autres autheurs et fauteurs de guerres civiles ; non 
que je veuille dire qu'ilz firent bien de destruire et 
ruyner leur patrie; mais, plusieurs en ont eu très- 
grandes occasions de îdive à l'encontre d'elle, qui a 
esté autant subjecte aux mescognoissances et ingra- 
titudes que tous autres pays ; tesmoings ces pauvres 
Coriolanus, Sertorius, Lucullus, Scipion, et une in- 
finité d'autres, desquels les noms seroient trop longs 
à descrire. 

Ce que je dis des patries, il s'en peut dire de 
mesme des roys, lesquels, pour le plus grand artifice 
qu'ils sont allez trouver pour se maintenir et agran- 



1. Dulce et décorum est pro patria mori. 

(Horace, Odes, liv. III, ii.^ 



M. DE LA NOUE. 233 

dir, c'est d'avoir inventé que nos vies estoient à eux, 
desquelles ilz s'en servent, et de nous, comme de 
monnoye d'or et d'argent, qu'ilz font trotter, aller, 
virer, tourner, dépositer* de la mesme façon les uns 
comme les autres; et, après qu'ilz en ont faict, ilz 
nous plantent là, et ne s'en soucient plus. Ainsy que 
je me plaignois d'un prince qui m'estoit tenu et à qui 
j'avois faict deux bons services. « Ne sçavez-vous 
« pas, dit-il, que ces grands, quand ilz ont faict des 
« personnes, ilz les quittent? » Ce qui ne se doit pas 
faire pourtant; car roy et subjects sont nomma re- 
lata, en françois noms relatifs, ce disent les dialec- 
titiens; c'est-à-dire qui sont conjoincts et qui se rap- 
portent ensemble ; car, tout ainsy que le subject est 
tenu de servir son roy, aussi le roy est tenu d'aymer, 
maintenir et caresser son subject. 

Il est bien vray pourtant, et pour en parler plus 
sainement, que le subject est plus estroictement lié à 
son roy. Toutesfois, le roy ne le doit abandonner 
en sa nécessité, ny gourmander ou tyranniser; au- 
trement il met en désespoir le subject de faire beau- 
coup de choses qu'il ne devroit ni ne voudroit; 
ainsy que fut contrainct ce grand prince de Melfe*, 
lequel, après avoir faict, luy premier et quasi le der- 
nier du royaume de Naples, ce que bon, loyal et 
vaillant subject pouvoit faire, assailly dans sa ville 
pillée et forcée, et luy pris prisonnier, jamais ne 
pouvant obtenir de l'empereur un seul denier pour 
payer sa rançon, fut contrainct d'avoir recours au 

J. Depositer, déposer; de l'espagnol depositar. 
2. Voyez son article, tome II, p. 226. 



234 M. DE LA NOUE. 

roy François, de la luy demander et la gaigner ainsy, 
en se soubmeltant à son service, et, se desgageant 
du gage, du debvoir et hommage de fidélité qu'il deb- 
voit à son prince, porter les armes pour luy, qu'il 
porta si heureusement et si vaillamment et fidèlement, 
qu'il en fut faict mareschal de France et gouverneur 
de Piedmont , le principal pays pour lors de la 
France, et autant scalabreux, et où il debvoit estre 
commis un des fidèles subjects natifs propres de la 
France ; qui estoit cause qu'on trouvoit estrange une 
telle eslection, là en un pays estrange ; et pourtant 
luy s'en acquitta mieux et avec plus de loyauté 
qu'un naturel et propre françois. Si telle occasion 
de se révolter ne fust esté juste, et qu'on l'eust trou- 
vée pour ingratitude ou trahison, jamais le roy ne 
s'en fust servy de ceste façon. 

Un peu auparavant luy, en avoit fait de mesmes 
don Pedro de Navarre^, qui le prit dans Melfe; 
lequel, après avoir faict beaucoup de services à sa 
patrie et à ses roys, tant en Barbarie contre les infi- 
dèles que contre les chrestiens, venant à estre pris 
à Ravenne, n'ayant pu finer d'un seul denier pour 
se délivrer de captivité, il fut contrainct de quitter 
son party, embrasser celuy du roy François. J'en 
alléguerois un' infinité d'autres exemples, et mesmes 
de ceux de Milan et de Naples, lorsque nos derniers 
roys les tenoient. Quand ilz les sont venus à perdre 
et à changer de fortune, ont changé de volontez, et 
pris l'occasion de victoire; et n'ont point advisé si 
Naples et Milan appartenoient de juste droict à nos 

i. Voyez tome I, p. 1b7 et suivantes. 



M. DE LA NOUE. 235 

roys; car et qu'eussent-ilz faict? Hz eussent quitté 
leur pays et leurs maisons, et s'en fussent venus 
mourir de faim en France, ainsy que j'ay veu les 
princes de Salerne, les ducs de Somme, d'Atrie, le 
comte de Gajazze, le seigneur Julio Brancazzo, et 
une infinité d'autres que j'ay veus à nostre cour, 
faisans à tout le monde plus de pilié que d'envie, et 
qui mouroient quasi de faim, comme mourut ainsy 
le prince de Salerne, qui mourut ne laissant après 
soy pour se faire- enterrer, comme je vis. Et n'eust-il 
pas mieux valu qu'ilz n'eussent bougé de leur patrie 
et maisons, et s'accommoder au temps et au vouloir 
du sort? 

Lorsque le petit roy Charles YIII prit Naples, le 
seigneur Ursin', qui avoit receu une infinité de plai- 
sirs de la maison d'Arragon, estoit abstrainct de plu- 
sieurs liens de foy, d'obligation, d'honneur et de 
conjonction de sang, estant général de toute l'armée 
royalle, et connestable de tout le royaume de Naples; 
néanmoins, voyant qu'il ne pouvoit pas bien sauver 
le roy son bienfacteur, ny se garantir des armes vic- 
torieuses de France, et ne trouvant expédient à s'en- 
garder d'aller en ruyne avec liiy, consentit, avec une 
grande merveille des François mesmes, que ses en- 
fans s'accordassent avec les François, et fissent ser- 
vice au roy de France. A cela nécessité les y contrai- 
gnoit; estans ces propres intérests de telle nature, 
qu'ilz font oublier les plaisirs, tant grands qu'ilz 
soient, pour remédier à eux. 

i. Virgiiiio Orsini ou Orsino, comte de Tagliacozzo, conné- 
table du royaume de Naples, mort en janvier 1497. 



^236 M. DE 1.4 NOUE. 

Peu après, ledict roy Charles venant à perdre 
ledict royaume, Fabricio et Prospère Colonna, qui 
avoient receu tant de biens et d'honneurs du roy 
Charles, contraincts de la mesme nécessité, et du 
désir de se conserver en leurs Estats et biens, ilz s'ac- 
cordèrent avec Ferdinand et l'allèrent servir, et luy 
aidèrent à conquérir son royaume, aymans mieux 
laisser leur bienfacleur seul que se perdre avec luy, 
dont pourtant n'en furent trop estimez. Encor que 
CCS ingratitudes que je viens d'alléguer ne fussent li- 
cites, elles furent excusables. 

Autant en furent les Angevins _, c'est-à-dire ceux 
qui tenoient le party d'Anjou ou de France à Naples, 
lesquels contraincts s'accommodèrent au temps et à 
la fortune, suivirent le party d'Arragon; qui pour- 
tant, quelques années après, n'en furent pirement 
traictez du roy Louy X Illorsqu'il les reconquit; ains 
les reprit tous en grâce et en faveur, voyant bien 
qu'ilz n'avoient desvoyé par malignité ny par bon 
«ré ; car tels ingrats faillans ahisy sont abhorrables 
partout. Par ainsy, M. de La Noue fust esté excusa- 
ble s'il eust esté pressé de ces nécessitez, comme ces 
autres que je viens d'alléguer pour exemples. J'en 
ailéguerois plusieurs autres, mais je n'aurois jamais 
faict. 

Parquoy, pour retourner encor aux obligations, 
qu'aucuns publient et cellèbrent tant, que nous de- 
vons à nos pays et à nos souverainetez, en quoy 
peuvent-elles estre si grandes? Ventre-non pas de 
ma vie ! nous ne sommes pas plus tost nays que nous 
en recepvons plus de maux, de misères, de tour- 
mens, que de plaisirs et bienfaicts. Si nous sommes 



M. DE LA NOUE. 237 

en la guerre, il faut prodiguer nos vies et nos biens 
pour un mourceau de pain : si nous les perdons, nous 
n'en avons autre chose que cela; si nous eschappons, 
la pluspart du monde en demeure chetifve et misé- 
rable, sans aucune récompense. Avons-nous eschap- 
pé la guerre, et la paix soit, voilà la justice qui nous 
fait consommer tous nos biens en procès. Le moin- 
dre délict que nous faisons, nous sommes exécutez 
ignominieusement; nous sommes bourellez par mille 
lourmens, nous sommes bannis, et nos biens pro- 
scrits et confisquez; bref, nous sommes su])jocts à 
mille injures; et si nous avons fait quelques services, 
les voilà oubliez, comme furent ceux de Thémis- 
tocles, Coriolanus, Sertorius, Lucuilus, Scipion, et 
une infinité d'autres. 

Que feroit donc là-dessus un gallant homme, 
brave, vaillant et courageux? c'est de faire comme 
eux, et prendre les armes, et s'en repentir*, et user 
de mesme ingratitude. Il n'y eut que le bon homme 
Scipion, lequel, je croy, s'il eust eu la mesme vi- 
gueur et force, lorsqu'en sa belle et fleurissante jeu- 
nesse il entreprit le voyage d'AffVique, il en eust fait 
dire dans Rome et ailleurs; et eust bien autant re- 
mué que Coriolanus et Sertorius , et leur eust bien 
fait maudire leur ingratitude. Et pour parler d'exem- 
ples de nostre temps, que pouvoient moins faire ces 
quatre braves frères Estrozzes, et ces vaillans hommes 
les seigneurs Petro, Paolo, Toussin, les capitaines 
Mazin, Bernardo, San-Petro Corso, Jehan de Thurin, 
bref un' infinité d'autres bannis, tant de Fleurance 

i. Il faut probablemeni lire : les faire s'en repentir. 



538 M. DE LA NOUE. 

que d'ailleurs, sinon de faire ce qu'ilz firent, que de 
se retirer en France et faire au pis qu'ilz purent 
contre leur nation, et là chercher leur vivre, et là 
le ti»ouver, puisque leur patrie leur desnyoit, et sau- 
ver leur vie qu'on vouloit leur oster par cruels tour- 
mens ? 

Je sçay bien qu'il y a aucuns zélateurs de la patrie, 
cérimonieux et conscientieux , qui ont tenu ceste 
proposition : que certainement ilz pouvoient esviter 
le danger préparé, et fuyr la fureur de la patrie et 
de la souveraineté irritée, qui ne dure pourtant pas 
toujours, et se tenir coy, et vivre en repos, et tenir 
les mains liées, afin de donner occasion à leur supé- 
riorité^ de s'appaiser et leur user après de clémence, 
voyant la débonnaireté de leur doux naturel et pai- 
sibles actions. Vrayment, voylà de braves philo- 
sophes scrupuleux! Leurs fièvres quartaines! et ce- 
pendant que je feray ainsy du sot et du réformé, qui 
me nourrira? Au lieu qu'exposant mon espée au 
vent, elle me donne bien à manger, et une très-belle 
et bonne réputation; et, la tenant à l'abry et couverte 
d'un fourreau, je meurs de faim et vis comme une 
beste, sans gloire et sans honneur. 

Qu'eust faict M. de Bourbon, s'il n'eust faict ce 
qu'il fit? Enfin il fust esté prisonnier, et luy eust-on 
faict son procès et couper la teste, comme on avoit 
faict au connestable de Sainct Paul, et déshonnoré 
pour jamais, et luy et les siens : au lieu qu'il est mort 



4. Supériorité, supérieur. Brantôme emploie ce mot comme 
plus haut il a usé du mot souveraineté dans le sens de sou- 
verain. 



M. DE LA NOUE. 230 

très-glorieux, si jamais grand mourut, ayant vengé 
ses injures et offenses, pris son roy en battailie ran- 
gée, qui le vouloit faire mourir; et fut bien receu, 
et trouva des courtoisies aux pays estrangers, que le 
sien propre luy avoit desnyées. En quoy est bien 
vray ce qu'on disoit anciennement : 

Omne solum forti patria est^ ut piscibus sequor *. 

c'est-à-dire : « Toute terre est terre, et tout pays est 
pays, et pareil et tel, à un homme généreux, comme 
toute mer 1 est aux poissons. » 

Ces exemples pourtant que je viens d'alléguer, ce 
n'est pas poiu- une maxime que je veuille tenir qu'à 
chaque coup on doive estre ingrat à sa patrie et à ses 
supérieurs, et se révolter pour la moindre mousche 
qui leur vole devant le nez. Mais il faut meurement 
songer et considérer les occasions et les subjects, et 
faire comme fit le feu prince de Condé, Charles* de 
Bourbon, tué à la battailie de Jarnac, lequel, lors- 
qu'il cuyda estre attrapé dans sa maison de Noyers, 
que M. de Tavannes disoit tenir la beste dans les 
toiles ', et ne resloit qu'à la lancer et la prendre, il 
se sauva à grandes traitles avec toute sa famille, se 
retirant tant qu'il pouvoit, et sans s'arrester à La 
Rochelle; et là commença à tourner teste et prit les 
armes; et, pour sa defténse, il disoit que tant qu'il 
avoit peu, et qu'il avoit trouvé terre, il avoit fuy ; 
mais, ayant trouvé la mer, et ne la pouvant traver- 

1. Ovide, Fastes, liv, I, vers 15. 

2. Louis et non Charles. Voyez tome V, p. H5. 

3. Voyez tome V, p. 115. 



240 M. DE LA NOUE. 

ser ny nager comme les poissons, il avoit esté con- 
trainct de s'arrester, de peur de se noyer passant 
plus oulre^ et se revirer au mieux qu'il put. Il eust 
bien mieux valu possible qu'il n'eust tenté l'hazard, 
et se fust embarqué et tiré plus outre, car il ne fust 
pas esté tué six mois après, comme il fut. Bienheu- 
reux sont aucuns qui peuvent patienter en ces cho- 
ses-là, et d'autres bien malheureux sont-ilz aussy. 

C'est assez parlé de ces ingratitudes, parlons un 
peu de recognoissances, et comme elles sont plus loua- 
bles. J'ay ouy raconter à une personne grande que 
le grand roy François, grand certes en tout, ne fut 
point si rigoureux, ny ne voulut point tant de mal, 
comme l'on diroit bien, aux serviteurs de M. de 
Bourbon qui le suivirent hors de France en son ad- 
versité. Quand on les luy amenoit pris, ainsv qu'ilz 
passoient pavs pour suivre leur maistre, il les inter- 
rogeoit simplement où ilz alloient, et, après leurs 
responses, qu'ilz suivoient leur maistre, sans autre- 
ment s'estomaquer, il disoit à ceux qui les avoient 
pris, ou bien à d'autres qui crioient Toile, toile, cru- 
ci fige! (comme il y en a tousjours de telles gens, et 
s'en trouvent assez pour faire de bons valets) : « Ce 
c seroit charge de faire mal à ces pauvres gens; ce sont 
« pauvres serviteurs et officiers de leur maistre, qui 
« les nourrit très-bien; ilz le vont trouver pour vi- 
ce vre; que s'ilz l'abandonnoient, ilz mourroient de 
ce faim ailleurs : moy-mesme ne leur en donnerois 
a pas, n'en estant la raison, ny aussy pour l'oster aux 
rt miens pour le donner à eux. Parquoy, qu'ilz se 
« retirent; ilz sont à louer pour leur loyauté. » Et 
par ainsy, se fondant sur de très-bonnes raisons, il 



M. DE LA NOUE. 941 

n'exerça que peu de rigueurs de justice envers eux, 
ny mesmes envers les plus coupables, ny les plus 
grands, auxquels il pardonna, comme au seigneur 
de Sa i net- Va Hier, estant sur l'escbafïaut, et de La 
Vaui2uvon' et Louvs d'Ars. 

a t.' c/ 

Qui plus est, il s'en servit d'aucuns, comme il fit 
de M. de Pomperant, lequel estoit tenu grandement 
à M. de Bourbon, à cause qu'il avoit tué à Amboise 
le seigneur de Cliissay, l'un des gallands et mignons 
de la cour*. Et ainsy que ledict Pomperant fut cher- 
ché partout, n'estant bon à donner aux chiens, pour 
la hayne que luy portoient le roy et les seigneurs et 
dames de la cour, à cause de ce meurtre, M. de 
Bourbon le recela dans son logis (car lors les logis 
des grands princes esloient sacrez) et le fit esvader 
secrettement, si bien qu'on n'en entendit plus par- 
ler, sinon au bout de quelque temps, qu'il fallut à 
M. de Bourbon luy-mesme s'esvader et s'enfuyr de 
France. Ledict seigneur de Pomperant le servit et le 
seconda si bien, qu'il le sauva hors de France heu- 
reusement par sa vaillance, résolution et prévoyance, 
ainsi que le récite très-bien M. du Bellay en ses 31 é • 
moires '; si que, possible, sans luy M. de Bourbon 
eust couru une très-grande fortune. Et par ainsy, 
luy, brave et généreux, recognut le bien de sa vie à 
l'endroict de son bienfacteur par un service signalé, 
avec plusieurs autres, ne l'abandonnant jamais en 
ses guerres et adversitez. Après la battaille de Pavie, 

1. François des Cars, seigneur de la Vauguyon. 

2. Voyez tome I, p. 255-256. 

3. Voyez du Bellay, anne'e 1523. 

VII — 16 



^242 31. DE LA NOUE. 

le roy ayant cognu et esprouvé sa grande loyauté 
après l'avoir envoyé deux fois en Espaigne j)our sa 
prison vers l'empereur, M. de Bourbon vivant pour- 
tant, le roy le prit en grâce et en son service, le re- 
mit en ses biens et luy donna bonneurs et grades; 
car il le pourveut d'une compaignie d'bommes d'ar- 
mes, de laquelle il s'acquitta très-lionnorablement et 
vaillamment au royaume de Naplcs, où il mourut en 
servant son roy loyaument, et aussy fidèlement en 
portant la croix blanche comme il avoit faict M. de 
Bourbon portant la croix rouge. 

Voilà l'humeur de ce grand roy de se servir d'un 
tel serviteur, si plein de gratitude et si recognoissant. 
Il n'en fit pas de mesmes à l'endroict d'un serviteur 
dudict M. de Bourbon, chéry et très-aymé et favory 
de son maistre; je ne le nommeray point *. Il estoit 
père d'un grand d'aujourd'huy, et qui a un bon 
grade en France. Cestuy serviteur, et son premier 
valet de chambre, sçachant tous les secrets de son 
maistre, d'autant qu'il se fioit en luy comme en Dieu, 
alla descouvrir au roy toutes les menées et mani- 
gances de son maistre de poinct en poinct, en luy 
monstrant le double de tous ses mémoires et instruc- 
tions ; de telle façon que, si le roy n'eust esté bon et 
sagcroy, il mettoit la teste de son maistre sur un 
escliaffaut : mais le roy le voulut gaigner par dou- 
ceur, comme il fit à Chantelle, lorsqu'il luy parla à 
son lict, faisant du malade. Certainement du pre- 



i. C'est Jacques I, sii'e de Matignon, pannetier de François I", 
moi'l en 1337. II fut père de Jacques II, sire de Matignon, ma- 
réchal de France, 



M. DE LA NOUE. 243 

mier abord le roy fit bonne chère à ce serviteur in- 
grat, et l'estima pour ce coup; mais despuis et luy et 
toute sa cour l'estimèrent meschant, ingrat, ingra- 
tissime, importun et très-odieux. Se trouvant une 
fois eux dans la chambre de la reyne, luy et Pompe- 
rant, et devisans ensemble, le roy, les seigneurs, les 
gentilshommes et les dames les regardans, disoient 
tous d'une voix assez haute : « Il y a bien différence 
« de ces deux-là_, l'un pour avoir esté traistre et très 
« ingrat à son maistre_, et l'autre très-loyal et reco- 
(( gnoissant, et très-homme de bien. » Et n'y avoit 
ny petit ny grand qui n'al^horrast l'un et n'estimast 
beaucoup l'autre et ne l'admirast. 

Et si le roy a bien estimé le sieur de Pomperant 
pour sa générosité de bon et recognoissant naturel, 
l'empereur, de son costé, en fît bien de mesme à 
plusieurs serviteurs et honnestes gentilshommes du- 
dict M. de Bourbon; car, ayant perdu leur bon 
maistre, ne sçachant où se retirer, luy ayant recognu 
en eux leur fidellitez, loyales actions et amitié en- 
vers leur maistre, les retira à soy et s'en servit, et 
s'en trouva très-bien; et si bien les rescompensa 
tous, qu'il n'y eut aucun qui demeura pauvre. Ces- 
dits gentilshommes, des plus remarquez, estoient 
les sieurs de La Mothe des Noyers', Le Peloux, 
l'AUière^, Montbardon, Luringe, des Guerres* et 

1 . Charles de Chocques, seigneur de la Mothe des JSToyers. 

2. Jean de Vitry, l'aîné, sieur de Lallière. 

3. Dans le procès du connétable figurent, parmi les accusés, 
Antoine des Guières, seigneur de Charency, et Barthélémy de 
Guerre, châtelain de Moulins. (Voyez Ms, Dupuy, n° 434, f" 413.) 
Je ne sais duquel des deux veut parler Brantôme. 



244 M. DE ]..\ NOUE 

La Cliapelle-Montmoreau; de tous ceux-là je n'ay 
veu que le seigneur des Guerres à Naples, la pre- 
mière fois que j'y fus^ et qu'il vint faire la révérence 
à feu M. le grand-prieur de Lorraine, fort honneste 
gentilhomme certes. Il avoit bien six mille escus d'in- 
trade à Gazé, et esloit marié à Naples. Ge La Gha- 
pelle-Montmoreau estoit un gentilhomme, mon voi- 
sin, que je n'ay point veu; mais j'ay ouy raconter 
à deux de ses frères qui l'allèrent veoir en Espaigne 
par cinq ou six fois, et l'y virent si honoré et si 
enrichy, que, les voyant, il les pria de ne se dire 
ses frères, à cause qu'ilz étoient très-mal en poinct, 
car je croy qu'ilz n'avoient pas tous ensemble deux 
cents livres de rente, et donna à sesdicts frères assez 
de moyens ; mais c'estoient des desbauchez qui 
brouillèrent et consommèrent tout à leur retour. Du 
despuis j'ay veu aucuns titres de luy, par lesquelz il 
paroissoit qu'il avoit, ou en estât chez l'empereur, ou 
en pensions, ou en banques, plus de douze mille du- 
cats de revenus. Il mourut à Nancy, ayant esté en- 
voyé ambassadeur par l'empereiu' son maistre vers 
l'altesse de madame sa niepce\ et est enterré audict 
Nancy aux Cordeliiers, dans une petite chapelle à 
droite en entrant, ainsy que m'ont dict ses frères, 
lesquelz ont laissé perdre tout par faute d'aller sur 
les lieux, et aussy qu'ilz n'avoient point trop d'es- 
prit : leur frère leur avoit tout emporté avec luy. 



i. Chrétienne de Danemark, femme' de François, duc de Lor- 
raine, morte en 1590. Elle était fille de Christiern II, roi de Da- 
nemark et d'Elisabeth ou Isabelle d'Autriche, sœur de Charles- 
Quint. 



M. DE LA NOUE. 24S 

J'y ay veii d'aussy l)oau\ papiers et titres, que, 
s'ilz russeiit tombez entre les mains d'un lial)ile 
homme, il fust esté riche de plus de cinquante mille 
escus. 

Voylà comme l'empereur sceut très-bien remar- 
quer et recognoistre les bons cœurs de ces gens 
(le bien : que s'ilz fussent esté autres, il ne s'en 
fust jamais servy ny ne les eust jamais estimez ; 
car ces grands, encor qu'ilz fassent pour le com- 
mancement bonne chère aux traistres et aux in- 
grats à leurs bienfacteurs, et leur monstrent quel- 
ques signes de bénivolance *, si est-ce que puis après 
ilzs'en mocquent, ilz ne s'y fient point et ne les esti- 
ment jamais. 

Je me soubviens que, lorsque M. de Montmorency 
d'annuy ' fut contraint de s'armer contre le roy en 
Languedoc, lorsqu'il tourna de Poulogne, il dict à ses 
serviteurs et gentilshommes : « Messieurs, vous voyez 
« comme je suis pressé et contraint de prendre les 
« armes contre mon roy, ce que j'ay fuy tout ce que 
« j'ay peu; je les prends certes à mon grand regret, 
« non pour agresser, mais pour me deffendre. Je 
« sçay que parmy vous autres il y en peut avoir 
« quelqu'un à qui l'âme et la conscience peuvent 
« picquer de faire comme moy et de s'armer à l'en- 
« contre de son roy, chose fort difficile à digérer ; 
« parquoy tous ceux qui sont atteints de ces re- 
« mors et qui ne voudront demeurer avec moy 
tt et s'en aller, je les puis asseurer que pour cela je ne 

i. Bénivolance, bienveillance; de l'italien henivolenza. 
2. Le maréchal Damville. 



246 M. DE LA NOUE. 

« leur voudray mal, ny leur feray aucun tort ny 
« desplaisir, et en serois bien marry. Tant s'en 
« faut, que je les feray conduire seurement où 
« ilz voudront : et à ceux qui voudront demeurer 
« avec moi et courir ma fortune, je leur auray une 
« grande obligation, et se ressentiront de moy en tout 
« ce que je pourray de la bonne fortune qui me vou- 
« dra rire. » 

De ceux qui voulurent demeurer avec luy le 
nombre en fut plus grand que des autres qui s'en 
estèrent d'avec luy et s'en allèrent ; dont il y en 
eut deux que je ne nommeray point, qu'il y avoit 
longtemps qui avoient esté de sa maison ; entre 
autres un (je ne dirai point de quelle nation, car on le 
pourroit cognoistre et le blasmer, ce que je ne veux, 
car il estoit fort mon amy), il y avoit trente ans qu'il 
servoit le maistre. Quand ilz vindrent à la cour et se 
présenter au roy, luy donnant à entendre que, 
comme ses très-humbles subjects et serviteurs, ilz 
s'estoient despartis d'avec leur maistre et de ses 
factions, veu qu'il se bandoit contre Sa Majesté, le 
rov les receut certes avec un bon visage ; mais je 
sçay bien ce que je luy en vis dire par après , et se 
mocquer d eux à part, et les tenir par trop ingrats et 
de peu de cœur : et non luy seulement, mais toute 
la cour, les blasma et les monstra au doigt, pour 
avoir ainsy abandonné leur maistre en son bon be- 
soing, soubs cette légère couleur qu'ilz ne vouloient 
point avoir le renom et nom de révoltez contre leur 
maistre. 

Lorsque Monsieur s'en alla mescontent de la cour, 
j'en sçay plusieurs qui en firent de mesmes, et ne le 



M. DE LA NOUE. 247 

voulurent sui\Te ny courir sa fortune, alléguans tous- 
jours ce vieil dicton, qu'ilz ne vouloient aller contre 
le roy. Quand il alla aussy en Flandres la première 
fois contre l'opinion du roy, il y en eut aussy qui 
l'abandonnèrent et qui ne le voulurent suivre, disans 
qu'ilz ne vouloient aller contre la volonté du roy ; 
mais je vous jure que le roy, ny la reyne, ny toute 
la cour, ne les en estimèrent nullement et n'en firent 
nul cas, et se mocquoient d'eux : car je sçay bien 
que la reyne m'en nomma ua qui se fit deffendre au 
roy exprès, dont il en fut bien mocqué et fouetté de 
belles parolles, à mon advis. J'ay veu fort bien tout 
cela et en parle comme très-certain, car j'estois de la 
partie moy-mesme pour leur donner des fessées; 
et les appelions les conscienlieux deaii douce ^ et 
les dévots et religieux réalistes^, et les bons secou- 
reurs de leurs maistres et bienfacteurs en leurs néces- 
sitez. 

C'est aussy une vraie fol lie d'avoir ces sottes scru- 
pules, que d'estre ainsy du tout fidelle au service du 
roy et si attaché qu'on le préfère à tout autre; car je 
voudrois bien sçavoir : voylà un pauvre diable qui 
n'est cognu du roy non plus que le plus estranger de 
Turquie, qu'il vinst laisser et abandonner son bien- 
facteur qui l'ayme, le cognoist, pour aller au service 
du roy qui n'en fera compte : que doit-on dire de 
luv, sinon que c'est un sot? Aussy à la bataille de 
Jarnac fut pris un brave et vaillant gentilhomme 
appelle M. de Corbozon, frère second de M. le 
comte de Montgommery. Ainsy que Monsieur, nos- 

1 . Réalliste, royaliste. 



248 M. DE LA NOUE. 

tre roy Henry despuis, liiy eut dit qu'il falloit qu'il 
quittast son party et fist service au roy, il luy 
respondit : « Certainement, monsieur, du temps 
« que M. le prince de Condé mon maistre vivoit, 
« j'eusse plustost choisy mille morts que de l'avoir 
(( quitté et luy et son party, encor que je voyois 
a bien que je faillois, et luy aussy grandement, de se 
« bander ainsy contre son roy : et me pardonnez 
a si je le dis; mais à ceste heure, puisqu'il est 
a mort et que je n'ay plus de maistre ny de bien- 
« facteur qui me doibve tenir lié à soy par ces pe- 
« tites obligations, s'il plaist au roy me pardonner, 
H et à vous aussy, monseigneur, de me prendre pour 
« serviteur, je vous serviray aussy fidèlement comme 
« j'ay faict mon premier maistre. » Il dit cela à 
Monsieur, et devant tout le monde , qui luy en 
sceut un très-bon gré ; et luy et toute l'assistance 
l'en estimèrent fort ; si bien que Monsieur le prit 
à son service, avec beaucoup de protestation de le 
bien servir. Et quant à moy, je pense qu'il est permis 
de Dieu de prendre et suivre son mieux là où on le 
trouve. 

Quelques années avant, aux premières guerres, un 
gentilhomme de Xainctonge, nommé Saincte-Foy, 
ayant esté faict créature de M. le Prince et son lieu- 
tenant de sa compaignie de gens-d'armes, et à qui il 
avoit desparty de ses honneurs et beaucoup de ses 
moyens, et encor qu'il fust riche gentilhomme, si 
est-ce que M. le Prince l'ayant advancé, poussé et 
faict cognoistreet valloir, il le vint à quitter à Orléans, 
soubs le prétexte de dévot réalliste, et vint trouver le 
roy au bois de Vincennes, avec d'autres que je ne nom- 



M. DE LA NOUE. 249 

meray point, mais non obligez audict prince. Il y fut si 
malvenu et trouvé si odieux, et du roy de Navarre, pour 
avoir ainsy abandonné son frère*, et de tout le monde, 
et on en fit si peu de cas, que de despit il se retira 
en sa maison avec sa patente et sauve-garde du roy, 
que personne ne vouloit voir, au moins peu, non pas 
ses amys. Et quant à ceux de son party, ilz luy por- 
tèrent une telle hayne et inimitié, qu'ilz ne cessèrent 
jamais, jusques à ce qu'un jour, retournant de La 
Rocbelle, où il estoit maryé avec la fille héritière de 
madame de Laneret, bourgeoise, le guettèrent en 
chemin et le tuèrent. 

Voylà enfin comme il en prend aux ingrats; car, 
quelque belle couleur qu'ilz puissent trouver en leur 
faict, ilz sont tousjours rejetiez de toutes bonnes et 
honnestes compaignies : et faut bien dire qu'ilz sont 
en rancune de tout le monde, qu'eux-mesmes se 
hayssent et ne se peuvent aymer; et le plus grand 
desplaisir qu'on leur sçauroit faire, c'est de les appel- 
1er ingrats; et confesseront plustost qu'ilz sont sub- 
jects à toutes autres imperfections que tachez de ce 
vice. Ce qui n'advient pour autre chose, sinon de ce 
que l'ingratitude est inexcusable : car, faillir à l'obli- 
gation que l'on a, ce vice est trop déshonneste et ne 
sçauroit se couvrir d'aucune chose. Ainsy demeure 
tousjours toute nue, si bien qu'elle est contraincte 
de monstrer partout sa honte et sa vergogne; au 
lieu que les autres vices se peuvent quelquefois pal- 
lier et couvrir de quelque manteau, sinon vray, du 
moins approchant de quelque couverture. 

1 . Le prince de Condé, frère d'xintoine, roi de Navarre. 



2r50 M. DE LA NOUE. 

Et ce qui est cause aujourd'hui qu'il y a tant d'in- 
grats et que l'on ne se soucie point de ce vice et 
péché, c'est qu'il ne porte point de punition quant 
et soy, comme plusieurs autres, et aussy qu'un tel 
mesfaict ne peut recebvoir peine qui le puisse es- 
galler. Les Égyptiens jadis en sont esté fort ennemys 
de telles gens, et ne les punissoient autrement, sinon 
qu'ilz les faisoient cryer et publier partout pour in- 
fâmes, afin que personne ne leur fist plus aucuns plai- 
sirs, estimant peine condigne à l'ingratitude d'un 
amy de les luy faire perdre. Tous les Perses, comme 
dit Zénophon *, ne trouvoient parmi eux aucun vice 
plus blasmable que ceste maudicte ingratitude, et 
chastioient fort rigoureusement ceux qui en estoient 
touchez. 

Il y en a aucuns qui tiennent que, comme la 
trahison ne peut, estre assez punie, aussi l'ingratitude 
ne peut estre assez blasmée et en horreur à tout le 
monde, estimans ces deux vices si conjoincts en- 
semble, que l'on peut dire que tout traistre est in- 
grat; car, comme le traistre n'est autre chose que 
faillir de foy promise ou deue à une personne, aussy 
estre ingrat n'est autre chose que faillir à l'obligation 
que l'on a et se doibt à cause d'un plaisir. Ce malheu- 
reux Judas, qui trahit Jésus-Christ son bon maistre, 
fut et traistre et ingrat tout ensemble; ingrat, pour 
avoir si mal recognu le bien et l'honneur qu'il luy 
avoit faict de l'avoir receu en sa tant honorable, 
belle et saincte compaignie, là où il estoit plus heu- 
reux qu'il ne lui appartenoit; et traistre, pour l'avoir 

i. Voyez Cjropêdie, liv. I, cliap. ii. 



M. DE LA NOUE. 251 

trahi et livré à la mort. Que gaigna-il par là, sinon 
pour le monde, que les Juifs, après s'en eslre servis, 
se mocquèrent de luy, l'eurent en mespris et hor- 
reur? Et quand il leur rendit leur argent, ilz n'en 
firent compte comme* de ce qu'il estoit. Et quant à 
Dieu, il fut condamné de luy aussytost, et miséra- 
blement envoyé aux enfers. 

Je voudrois bien sçavoir quelle tant grande 
louange acquit Brutus pour avoir tué Caesar son bien- 
facteur, qui l'avoit tant aymé, tant favorisé et mons- 
tre ce qu'il sçavoit de la guerre en celle de la Gaule. 
Encor dict-on qu'il estoit son fils, pour l'avoir en- 
gendré de Servillia, qu'il eniretenoit. Ce ne fut pas 
tout, il luy sauva la vie dans la battaille de Pharsale, 
l'ayant recommandé à tous ses soldats et ceux de son 
camp surtout de luy sauver la vie et le luy emme- 
ner vif; ce qui fut faict, dont il eut une joye ex- 
tresme : et pour rescompense de tant de biens, luy 
conjura sa mort, luy bailla quasy les premiers coups, 
se fondant sur une sotte opinion qu'il y alloit du ser- 
vice de la patrie et de la respublique et de son grand 
intérest. Vrayment ouy! Que la patrie puis après luy 
fit de grands biens et rescompensesl II s'en alla de la 
ville comme un meurtrier et banny, seul et desguisé, 
et luy et ses compaignons, l'un passant par une porte, 
et l'autre par l'autre. Toutesfois, au bout de quelque 
temps, ilz assemblèrent quelques grandes forces, qui 
furent cause du livrement de la battaille de Pliilippes, 
où luy se tua raiisérablement; et avecques luy de tous 
les autres conjurez n'en eschappa un qui ne mourust 

1 . Comme, que. 



282 M. DE LA NOUE. 

misérablement. Voylà la rescompense de mes ingrats, 
quelque prétexte qu'ilz ayent d'estre tant zellez à leur 
patrie; et n'y eut à la fin aucun qui ne les mésesti- 
mast tous. Comme, certes, un si galant homme que 
Ca^sar ne dehvoit estre ainsy traicté par les siens; et 
pour un si lasche traict Brutus en eut de belles of- 
frandes de sa patrie pour rescompense de son ingra- 
titude envers son bienfacteur. 

Charles I, roy des deux Sicilles , duc d'Anjou et 
frère au roy sainct Louys, ayant en sa prison Henry 
d'Espaigne ', qui luy avoit esté très-ingrat des bien- 
faicts receus de luy, et l'ayant recueilly qu'il ne sça- 
voit où aller (car son frère l'avoit chassé d'Espaigne), 
pour rescompense le quitta, et s'alla accoster de Cor- 
radin, et l'assister le jour de la battaille qu'il perdit; 
ne le voulut punir de mort, pour luy avoir donné la 
vie, par les prières de l'abbé de Mont-Cassin, sainct 
religieux, mais le fit attacher par le col comme une 
beste, et mettre dans une cage de fer, et le fit pour- 
mener par toutes les villes du royaume, servant de 
spectacle à tout monde, et de risée. Ainsy fut-il res- 
compense de son ingratitude, et hay et mocqué d'un 
chascun. 

De nostre temps, en nos guerres civilles troisies- 
mes, il y eut un certain Montravel*, natif de la 
Brye, gentilhomme (à ce que l'on disoit), mais en 
cela pourtant dérogea-il à sa noblesse, lequel, pen^ 



4. Henri, infant de Castille, sénateur et gouverneur de Rome, 
fils de Ferdinand Ilf, roi de Castille. Vo\'ez Collenuccio, édit, de 
Naples, lu63, lib. IV, p. 416 et suiv. 

2. Maurevel. Voyez tome IV, p. 300, et t. V, p. 216-247. 



M. DE LA NOUE. 2S3 

sant faire un grand service au roy, entreprit et réso- 
lut de tuer IVI. de Mouy, qui l'avoit nourri i)age et 
eslevé et poussé aux armes; et de faict il le fit ; car 
après la battaille de Montcontour perdue pour les 
huguenots, ainsy que M. de Mouy eut choisy pour 
soy la ville de Nyort, comme d'autres firent d'autres 
villes pour rompre le cours de la victoire de leurs 
ennemys, et s'estant allé pourmener hors de la ville 
pour la contempler et voir la force et la foiblessc, 
voicy venir ce Monlravel, monté sur un bon cheval, 
résolu, qui donna un coup de pistolle à son maistre, 
le trouvant tout désarmé; et puis se sauve au camp 
de Monsieur, nostre général, auquel il se présente 
et raconte son beau coup. A l'instant il fut assez 
bien venu, et de Monsieur et d'aucuns du conseil, 
et autres; mais pourtant si fut-il abhorré de tous 
ceux de nostre armée; si bien que personne ne le 
vouloit accoster pour avoir ainsy si perfidement et 
proditoirement tué son maistre et son bienfacteur, 
encor qu'il eust fait un grand service au roy et à la 
patrie pour leur avoir exterminé un ennemy très- 
brave et très-vaillant, et qui, après M. l'admirai (car 
M. d'Andelot estoit mort), n'y en avoit point de pa- 
reil pour leur nuire. Et luy fut commandé de se re- 
tirer en sa maison^ comme ne se fiant nullement en 
luy (car qui fait de tels coups en faict plusieurs au- 
tres) jusques à ce qu'on l'envoya quérir pour tuer 
M. l'admirai, comme assassineur; mais il le faillit; et 
ne fut pas mort de sa main sans d'autres qui réparè- 
rent sa faute au massacre de la Sainct-Barthélemy. 

Que devint-il, pour fin, ce Montra vel? Il eut deux 
compaignies telles quelles au siège de La Rochelle, 



254 M. DE LA NOUE. 

où il perdit ses escrimes, et ne put pas bien jouer de 
celle du garde-derrière_, car je ne vis jamais homme 
si estonné en siège que cestiiy-là; et peu se trouvoit 
en factions, sinon à garder quelque chëtif quartier 
qui lui esloit donné; et quand il vouloit se fourrer 
parmy les autres compaignies_, un cliascun le fuyoit 
comme la peste. Après il vint à la cour, où il deman- 
doit tousjours quelque chose, et par importunitë 
l'obtenoit, craignant qu'il ne list aux autres ce qu'ilz 
lui avoient faiet faire ; et de faict il eut pension, 
comme si ce fust esté le tueur du roy, non pas pour 
tuer le roy, mais gagé par Sa Majesté pour tuer les 
autres. Il eut de plus le privilège d'aller dans Paris et 
le Louvre, jusques dans la chambre du roy, tous- 
jours couvert et armé de pistolles, luy sixiesme, d'au- 
tant qu'il estoit menacé; mais pourtant quand il 
entroit dans la chambre du roy nul ne le vouloit 
accoster. Un chacun le détestoit et abhorroit, mes- 
mes le roy dernier Henry III, si bien qu'il lui fit 
defïèndre sa chambre; et n'y vint j^lus, sinon dans 
le Louvre, mais estonné, la veue basse et la carre 
d'un tel homme qu'il estoit. Enfin M. de Mouy 
aisné fils, brave et courageux gentilhomme, ne pou- 
vant plus traisner si longtemps la mort du père sans 
estre vengée, trouvant ce Montravel dans la rue, 
l'attaqua si furieusement qu'il le tua; mais le mal- 
heur fut qu'un des satellites dudiet Montravel tira 
un coup de pétrinal audict M. de Mouy, dont il 
mourut, et n'eut le loysir de jouyr du fruit de la 
vengeance, sinon que la gloire luy en demeura im- 
mortelle après sa mort. Voylà comme il en prend à 
telles gens et fort justement. 



M. DE LA NOUE. -255 

Or, advant que finir ce discours d'ingrats, et 
comme il ne leur est bienséant d'oublier et ne reco- 
gnoistre leurs bienfacteurs, pour le plus beau de tous 
exemples j'allëgueray cestuy-cy, qui se trouve aux. 
histoires de Savoy e. Le comte Edouard de Savoye, le 
jour de la battaille de Varey *, qui fut donnée entre 
luy et le Dauphin de Viennois, où il fut pris par un 
seigneur de Dauphiné, nommé Au]:)erjour de Ma- 
leys"; mais, parce qu^il ne pouvoit le garder seul, le 
seigneur dcTournon' apercent comme ledict comte 
se vouloit deffaire de luy et combattoit tousjours, 
courut avec sa trouppe, et arrestèrent tous deux 
ledict comte prisonnier; lequel, comme ilz se met- 
toient en debvoir de le désarmer et luy oster son 
armet, le jeune seigneur de Boselet*, accompaigné 
du seigneur d'Antremont, le recourut d'entre les 
mains d'Auberjour et du seigneur de Tournon; les- 
quelz, voyans leur proye s'enlever de leurs mains, 
s'escryèrent à haute voix qu'on leur donnast se- 
cours, et envoyèrent une trompette à messire Albert, 
seigneur de Sassonnage^, luy dire qu'il picquâst avec 
sa trouppe pour ayder à reconquérir le comte de Sa- 
voye leur prisonnier qu'on avoit recouru. Mais le 
seigneur de Sassonnage, portant grande amitié et 

i . Varey (Ain) et non Varcy, comme on lit dans les pre'cédentes 
éditions. En 132o, Edouard, comte de Savoie, y fut défait par 
Guignes XIII , dauphin de Viennois. Le re'cit de Brantôme est tiré 
de la Chronique de Savoie de Paradin, liv. II, chap. cxix, p. 207, 

2. Auberjon de Maleys ou de Mailles. 

3. Guillaume, de Toui'non. 

k. Hugues de Bocsozel, seigneur de Roche. 
5. Albert, baron de Sassenage. 



256 M. DE LA NOUE. 

dcbvoir au comte Edouard, fit la sourde oreille, 
feignant d'estre cmpesché ailleurs contre ses enne- 
mvs; dont fut recouru ledict comte, et emmené en 
lieu de seureté par ses gens. Or faut noter qu'un 
peu de temps auj^aradvant, ledict seigneur de Sas- 
sonnagc, estant ambassadeur en France, avec charge 
de demander une fille au roy en miaryage pour 
M. le Dauphin son seigneur \ tumba en un grand 
inconvénient et danger de sa vie, pour avoir tué le 
seigneur d'Aigreville, grand-maistre d'hostel de Fran- 
ce, qui avoit respondu audict de Sassonnage, que 
le roy n'estoit délibéré de donner sa fille à un tel 
pourceau qu'estoit le Dauphin son maistre; pour 
laquelle responce ledict de Sassonnage mit l'espée au 
poing et tua ledict giand-maistre : dequoy le roi in- 
digné commanda aussytost de le prendre et en faire 
l'exécution du meurtre; ce qui eust esté faict, et eust 
eu ledict Sassonnage la teste trenchée, n'eust été le 
comte Edouard de Savoye, qui pour lors estoit à la 
cour de France, qui le fit esvader et sauver, et luy 
donna moyen d'esviter la fureur du roy*. Ainsy le 
seigneur de Sassonnage, ne voulant estre ingrat à 
l'endroit de celuy dont il tenoit la vie, donna aussy 
moyen audict comte de se sauver de la battaille. Et 
n'est, par ainsy, nul plaisir perdu entre les gens de 
bien. Je croy que guières ne se trouvera un plus beau 
exemple de belle reconnaissance que cestuy-là, et ne 
sçauroit-on assez louer ledict seigneur de Sassonnage. 

1 . Guignes XIII, dauphin de Viennois, qui épousa Elisabeth de 
France, fille de Philippe le Long, 

2. Voyez Paradin, .p. 207. 



M. DE L4 NOUE. 257 

Un autre bel exemple avons-nous de Noradin, 
Soudan de Damas, lequel, un jour que Baudoin, roi 
de Hiérusalem eut faict quelques courses sur les Sar- 
razins et Arabes, et eut faict un grand butin sur eux, 
tant de biens que de personnes, dont entre autres 
s'y trouva la femme du Soudan; et ainsy qu'il se re- 
liroit chargé de son butin , ladicte femme vint à ac- 
coucher en plein chemin. Il luy fit assister de tout 
ce qu'il put en ses couches, et luy fit alletter (ne 
pouvant mieux) son enfant par une chamelle qui ne 
venoit que d'avoir un fan, et puis la fit reconduire 
et rendre en seureté à son mary. Ce soudan, au bout 
de quelque temps, recognoissant ceste gracieuseté et 
courtoisie, sauva la vie audict Baudouin dans une 
place assiégée desdicts Arabes; et si fit bien mieux, 
car, quelques années après , ledict Baudouin venant 
à mourir sans enfants, ordonna par sa dernière vo- 
lonté que son corps fust porté de Baruth à Hiérusa- 
lem pour y estre inhumé, là où il fut fort pleuré et 
regretté^ tant des siens que des estrangers qui s'y 
trouvèrent. Aucuns des principaux du conseil de 
Noradin s'efforcèrent de luy persuader de courir sus 
aux chrestiens, et qu'il n'y fit jamais meilleur, ce- 
pendant qu'ilz s'amusoient aux pleurs et à l'enterre- 
ment de leur roy ; mais Noradin ne le voulut jamais, 
tant pour les vertus de ce grand roy qu'il admiroit, 
et qu'il ne vouloit qu'on le perturbast en son enter- 
rement, que pour la recognoissance de la courtoisie 
passée : et ainsy laissa aux vivans célébrer les obsè- 
ques de leur roy*. Quelle bonté de barbare, qui ef- 

1. Voyez Guillaume de Tyr, liv. XVIII. 

VII — 17 



258 M. DE LA A'OUE. 

face force chrestiens que je sçay ! A grand peine M. de 
La Noue eust-il i'ail à l'endroict de M. de Lorraine 
comme fit ledict sieur de Sassonnage^ quand il l'eust 
tenu ainsy à sa mercy, veu que de loing il Fabbayoit 
et luy nuysoit le plus qu'il pouvoit. 

En nos guerres civilles^ en la battaille de Jarnac, 
le feu comte Gayasse' brave et gallant gentilhomme 
italien, qui s'estoit trouvé en plusieurs bons affaires 
pour le service du roy, et mesmes au siège de Sien- 
ne avec M. de Montluc, et mourut en Daupliiné 
(lorsque le roy Henry III tourna de Poulogne) en 
titre de marescbal de camp, et fut tué en une ren- 
contre ; il fut soupçonné, et non à tort, d'avoir sauvé 
M. de Téligny, qui par cas estoit tumbé entre ses 
mains; mais, d'autant qu'il avoit receu plaisir de 
luy, le voulut recognoistre en une si belle occasion : 
parquoy le fit esvader, sans sonner mot, tout belle- 
ment du champ de battaille, et le conduisit hors du 
vainqueur, sans en voidoir faire sa parade au général 
et à l'armée, comme plusieurs pleins de vanité et in- 
grats eussent faict, ny sans crainte d'en estre repris 
ny en estre en peine; car il ne luy alloit rien moins 
que de la teste pour le droict de la guerre. Monsieur, 
nostre général, le sceut comme par une suspicion 
sourde; car il y avoit joué son jeu seur et sans bruit, 
si bien que par aucune vive apparence ny conjec- 
ture vraye on n'en eust rien sceu juger sainement; 
si n'en fut-il inquiété nullement du général, ains en 
fut loué, et de luy et des gallants de l'armée, et fort 
estimé, pour avoir esté si bien à l'endroict de son amy. 

1. Jean Guidas de Saint-Séveriii, comte de Cajasso. 



M. DE LA NOUE. 259 

Le marquis de Ricliebourg, autrement de Rentv, 
n'en fit de mesme à l'endroiet dudict M. de La 
Noue; car eneor qu'il luy eust obligation de tout ce 
qu'il sçavoit de la guerre dès-lors qu'il alla en Flan- 
dres (j'ay escritcecy, s'il me semble, ailleurs*), quand 
il fut pris on ne le recognut nullement, jusques à 
faire fort peu de cas de luy et le rudoyer, et parler 
fort bravaschement à luy, et s'en servir au lieu où il 
le mena en forme de triomphe, non de magnifi- 
cence, mais de risée et de desdain ; et dict-on que, 
luy ayant esté remonstré par aucuns de ses privez à 
le traicter plus honnorablement, et selon son mérite 
et sa fortune, et l'obligation qu'il luy avoit, il n'en 
fit aucun cas, sinon, je pense, que tout ainsy que le- 
dict M. de La Noue avoit faict à sa patrie et à son 
roy et autres, il estoit nécessaire et très-juste qu'on 
luv en fist de mesmes. 

Pompée usa de pareil à l'endroiet de Perpenna% 
lequel, après qu'il luy fut mené prisonnier, le fit 
mourir tout incontinent; ne méritant en cela d'estre 
blasmé ny condamné d'ingratitude, comme mal re- 
cognoissant des bons services, tours et plaisirs que 
ledict Perpenna luy avoit faicls en Sicille, ainsy com- 
me aucuns le chargeoient; mais plustost doibt estre 
loué de grande magnanimité, pour avoir sauvé toute 
une respublique que ce meschant homme accusoit 
par des papiers qu'il montra à Pompée, qu'il ne 
voulut voir pourtant, qu'il avoit retiré de Sertorius; 
aussy que ce maraut ne méritoit de vivre, pour avoir 



1. Voyez plus haut, p. 211. 

2. Voyez Plutarque, Vie de Pompée, cli. xxix. 



260 M. DE LA NOUE. 

tué son général et son capitaine, qui valoit plus que 
luy, et duquel il avoit receu une infinité de plaisirs 
et de courtoisies. 

Il faut que je fasse ce petit conte d'un de nos fran- 
çois, qui fut le cardinal Balue, du temps du roy 
Louis XI, Son premier advancement fut qu'il fut 
simple valet de l'évesque d'Angers', de la maison de 
Bcauveau, dont j'en ay cognu la race bonne et no- 
ble. Il fut eslevé par luy en biens et grandeurs, et 
puis le donna au roy Louis XI, qui aymoit fort les 
gens subelins d'esprit; et, pour ce qu'il le trouva à 
son gré, le fit évesque d'Evreux et puis cardinal. Es- 
tant monté si haut, comme ingrat s'oujjlia, et en son 
Dieu et ses maistres. Il commença premièrement en 
Dieu, et puis en son, maistre premier, dont il fit de 
si meschants rapporcs faux au roy, qui croyoit légè- 
rement, qu'il adjousta foy à ses parolles; et, par frau- 
duleuses informations qu'il fit faire, il fit desclarer 
inhabile à l'évesché, et se fit par conséquent (cela 
s'entend) conférer par le roy ladicte évesché ^ Ainsi 
il defiit son premier maistre et bienfacteur; et puis 
il fut traistre au roy, son second maistre, par mille 
trahisons qu'il luy fit, et intelligences qu'il avoit 
avec le duc de Bourgoigne et autres ses ennemys ; 
dont il luy fit espouser une prison fort estroicte 
et rigoureuse pour onze ans, non sans soupçon de 
poison, à la mode de ce roy, qui sçavoit ainsy chas- 
tier ses gens traistres et desloyaux; ce qui fut bien 
employé : et ainsy devroit-on faire à tous les infidèles 
et ingrats; le monde en seroit plus net qu'il n'est. 

1. Jean II de Beauvau. — 2. En 1468. 



M. DK LA NOUE. 2(i1 

Or, voyià comme il prend mal aux ingrats, et 
Irès-ljien aux rceognoissans, et selon la volonté et 
permission de noslre Dieu, lequel abhorre et mau- 
diel les uns, et ayme et bénit les autres, mesmes (jue 
nous encocnons son indignation et courroux lorsque 
nous luy sommes ingrats, et ne recognoissons les 
biens qu'il nous a faicts ; et gaignons sa grâce lors- 
que nous les recognoissons, en nous recommandant 
fort dans ses sainctes loix; et sa saincte Église aussy 
nous commande expiessément de prier Dieu pour 
nos bienfiicteurs. Et aussy que de tout temps immé- 
morial, voire après la création du monde, les bien- 
facteurs sont advant les roys, cela est assez notoire, 
et, d'autant que l'antiquité va devant les roys. J'allé- 
guerois force autres authoritez et exemples sur ce 
subject ; mais je n'aurois jamais faict, et aussy que le 
champ en est si beau, si plantureux, qu'il y faut un 
meilleur agriculteur et plus excellent que moy, pour 
le bien cultiver, agencer, adorner et embellir de 
belles parolles. 

Voylà le discours qu'en fit ceste honneste personne 
que j'ay nommée. Et quant à moy, Branthôme, qui 
escrips et fais ce livre, certainement je puis bien dire 
que j'ay eu ma part des mescognoissances de M. de 
Ea Noue aussy bien que les autres; car je me puis 
vanter qu'il n'a eu pas un de ses amys qui l'ait plus 
servy durant sa prison, ny plus sollicité, ny pj'is 
mieux la parolle pour luy, que moy, et, n'en des- 
plaise à feu M. d'Estrozze', son intime amy, qui n'en 

1. « En ce temps (juin 1580), dit l'Estollc, passèrent par Paris 
quelques courriers espagnols, ausquels Strozzi dit que si le roy 



2G2 M. DE LA NOUE. 

osa jamais parler au roy ny à autres grands comme 
moy; et que si encor M. de La Noue veut dire la 
vérité *, il pourra confesser comment un soir, en se 
voulant retirer du Louvre fort tard, quelque temps 
advant qu'il allast en Flandres, l'ambassadeur d'Es- 
paigne qui avoit bien sceu comment il vouloit aller 
là faire quelque chose qui ne valloit guières contre 
le roy son maistre, ayant dressé une fricassée et une 
partie jDOur le faire tuer, en allant de là l'eau au 
fauxbourg Sainct-Germain, en son logis, et luy en 
ayant sceu l'avis très-certain, il ne fut accompaigné 
d'aucuns que de moy et mes gens, encore qu'il eust 
là des amys; mais ilz firent les sourds et recreus; et 
le menay sain et seur en sondict logis delà l'eau, 
sans qu'on osast nous attaquer nullement, encor que 
nous trouvasmes quelques gens de rencontre, qui 
n'estoient là pour bien faire. Enfin je pense qu'il n'a 
trouvé amy plus fidelle que moy, ny qui luy ait plus 
aydé et servy, ny durant, ny dehors sa prison. 

Pour rescompense, en estant hors, il vint à la 
cour pour faire sa révérence à son roy et luy parler 
des conditions de sa liberté; et moy, ny estant pas 
pour lors, ne me fit qu'envoyer des simples recom- 
mandations par M. du Préau, aujourd'huy gouver- 
neur de Chastelleraud, que j'ay nourry page, fort 

d'Espagne ou les siens faisoient à la Noue autre traitement que 
ne méritoit un brave gentilhomme et vi^ai prisonnier de guerre, 
il éeorcheroit autant d'Espagnols qu'il en tomberoit entrp ses 
mains. » 

i . Cet appel à la Noue prouve que le Discours a été co mposé 
en plusieurs fois; car, à la page 231, Brantôme, qui ne s'en est 
pas souvenu, parle de la mort de la Noue. 



M. DE LA XOUE. 203 

brave et vaillant jeune homme, et bien accomplv en 
plusieurs vertus_, et qui a conquis son gouvernement 
par son espée. Il est vray qu'il luy dit que, mais 
qu'il se fust recognu et revenu à soy, estant encore 
tout estonné en France, qu'il m'escriroit et me re- 
mercieroit des offices que luy avois faicts en prison ; 
mais c'a esté celuy-là duquel despuis n'ay sceu au- 
cunes nouvelles, suivant en cela son naturel. Si faut- 
il que je l'excuse pourtant, et que je die de luy qu'il 
ne luy faut imputer cette imperfection à défectuosité 
du cœur, car il n'en fut oncques un si noble et gé- 
néreux; mais tel est-il nay, et aussy que le grand 
zelle qu'il portoit à sa religion luy avoit tellement 
atteint lame, qu'il eust oublié toutes choses pour la 
servir et maintenir, ainsy que plusieurs autres reli- 
gieux de ceste mesme ordre comme luy en ont faict 
de mesmes, jusqu'à oublier le respect des pères et 
mères qu'ilz leur doibvent; non que je les veuille 
tous comprendre en général soubs cette règle et opi- 
niastreté d'hérésie, car il y en a prou qui ne l'ont 
observée. 

Entre lesquelz j'en ay cognu un qui estoit un gen- 
tilhomme du Languedoc, brave et vaillant s'il en fut 
oncques, nommé M. de Grémian , qui fut celuy qui 
prit Aigues-Mortes ', le roy estant en Avignon à son 
retour de Poulogne, et à sa barbe, et à sa plus grande 
colère , qu'il vouloit du tout exterminer ceux du 
Languedoc, pour l'inimitié qu'il portoit à M. de 
Montmorency. Je l'ay veu autrefois cornette de 

1. Antoine du Pleix, seigneur de Gre'mian et de Lucques. Il 
s'empara d'Aigues-Mortos par surprise en 1575. 



264 M. DE LA NOUE. 

M. d'Acier', lorsqu'il mena cette grande troiippe de 
gens de guerre à M. le Prince en Xainctonge. Ce 
M. Gremian donc, encor qu'il fust jeune fou, scala- 
breux et huguenot à bander et racler, et ennemy 
mortel des catholiques, si est-ce qu'il porta tel res- 
pect et honneur à son père, que jamais il n'entreprit 
guerre là où il sçavoit son père M, de Gremian (qui 
estoit aussy un brave et vaillant gentilhomme) estre 
en présence. Si bien qu'une fois ayant entrepris sur 
une ville du Languedoc, dont ne me soubviens du 
nom, et de faict l'ayant prise par escallade, ainsy 
qu'il entroit dans la place de la ville, il sceut que son 
père estoit dans ladicte place, qui rallioit ses gens 
pour rembarrer ses ennemys : aussytost ayant sceu 
que le père estoit là, il ramassa ses gens, et les en 
retourne par le mesme chemin qu'ilz estoient tous 
venus, disant qu'il aymeroit mieux mourir que se 
trouver en aucun endroict où il pourroit nuire à son 
père le moins du monde, ou à son honneur ou à sa 
vie; et par ainsy se retire, encor que son père ne 
l'esparg'nast point là où il pouvoit luy faire guerre; 
non pourtant qu'il ne l'aymast comme père, mais il 
estoit si bon catholique qu'il fermoit les yeux à tout; 
ce que ne faisoit pas le filz, du moins à l'endroict 
de son père ; en quoy il est fort à louer, autant pour 
cela que pour ses vaillantises. Je croy qu'il est encor 
en vie et dans Aigues-Mortes, qu'il a fort bien gardé 
despuis encontre plusieurs entreprises; car c'est une 
des aussy fortes villes de France, et d 'aussy grande 
conséquence. 

d. Jacques de Crussol, baron d'Acier. 



M. DE LA NOUE. 265 

J'ay faict ceste disgression pour servir de fin, et 
pourtant, estant venue à propos, je ne l'ay voulu ou- 
blier, car possible une autre fois ne m'en fussè-je 
pas souvenu si bien; et, en matière d'escrire, il faut 
prendre les traictz de la plume, soit au bond, soit à 
la volée, ainsy qu'ilz viennent, sans en perdre l'oc- 
casion, car elle ne se recouvre quand on veut ; aussy 
que la mémoire tergiverse si deçà, si delà, qu'elle ne 
vient pas tousjours au gisle comme l'on veut. Voicv 
donc la fin de ce discours que je crains estre par 
trop long. 



FIN DE M. DE LA NOUE. 



DISCOURS 

D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE 

qu'ont faicïes aucuns grands capitaines 



ET COMMEKT ELLES VALENT BIEN AUTANT QUELQUEFOIS 
QUE LES COMBATS*. 



J'ay souvent ouy dire à de grands capitaines et 
généraux d'armées, que les retraictes belles et les de- 
meslemens de combats méritent bien autant de 
louanges que les exécutions^ chose n'estant si difli- 
cile en guerre que celle-là. Et le capitaine qui faict 
une belle retirade devant son ennemy, est bien au- 
tant à estimer que celuy qni le combat; d'autant, 
disoient-ilz, que le moindre capitaine qui aura du 
cœur peut combattre et bien se retirer. Sur lequel 
subject nous en avons une infinité d'exemples, tant 
antiques que modernes. Et d'autant que j'ay protesté 
de n'en produire point d'antiques, pour estre trop 
communs et sceus d'un chascun, je n'en produiray 
que de nos modernes; et pour le premier, j'en 

i. Nous n'avons point trouvé de manuscrit de ce discours. 
Nous reproduisons le texte des anciennes éditions. 



2()8 DISCOURS 

prendray un du marquis de Pescayre, don Fernando 

d'Avalos. Ce brave marquis donc ayant chassé les 

François de l'eslat de Milan, avecqucs M. de Bourbon, 

et avant esté persuadé et fort pressé par luy pour 

j)asser en France, il vint à son très-grand regret en 

Provence, quasy en despit de luy, porque sabia bierij 

decia el, que la nnturaleza de iudos los desterrados es 

t(d, que coinhidados de una muy pequena esperança^ 

facilnienle se embuehen en qnalquiera difficultad ; y 

que, en los principios de las cosasj no miden ningun 

peligro cou la razon , y que major locura no podia 

ser que^ con un capitan desterrado , que en publico 

juyzio açia sido condenado por iraydor, j con tan 

poco exercito, emprender de combatir un reyno riquis- 

simo; en donde, los Franceses^ afficionados al nombre 

real, estaban acostumbrado, no solamente por amor 

natural, pero casi por servit obediencia^ a série fieles; 

j aun casi adorar el rostro de su rej^ como si fuessé 

una gran cleidad occulta-, abominando grandemente 

del nombre de trajdor, y no açiendose jamas rebe- 

lado alguno de ellos contra su rej legitimo. Pero 

confiado en el ualor de sus soldados y animo eni- 

prendio la guerra, y paso^. C'est-à-dire : « Parce que, 

disoit-il, le naturel des hommes bannis de leur 

patrie est tel, que, conviez d'une petite espérance, 

facilement s'embrouillent en quelque difficulté que 

ce soit, et jamais, au commencement des choses, ne 

mesurent les périls avec la raison ; et qu'il n'y avoit 

foHe plus grande qu'avec un capitaine banny et de- 

4 . Ce passage, à quelques mots près, et sauf la dernière phrase, 
est tiré de Vallès, liv. III, cli. ii. 



D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE. S>69 

ciaré cMi plein jugement traître, et avec petites forces, 
s'embarrasser et entreprendre de faire la guerre dans 
ini royaume où les François , très aOfcctionnez au 
nom royal, avoient accoustumé, non-seulement par 
amour naturel, mais quasi par vile servitude et com- 
mandement, à cstrc fidelles, voire quasi adorer le 
visage de leur rov, commo si c'esLoit quelque déitë oc- 
culte; abominant grandement le vilain nom de Lrais- 
tre, desquels n^en avoit eu d'aucune mémoire qui se 
fust rebellé de son roy légitime. Toutesfois, se con- 
liant en la valeur et courage de ses soldats, il entre- 
prit laguerre et passa. » 

Et d'aliordade allèrent assiéger Marseille, gardée 
si bien par ceux qui estoient dedans qu'ilz y firent 
très-mal leurs besoignes. Et s'y voulant opiniastrer, 
le roy eut loisir de s'armer et aller à l'encontre d'eux, 
faisant si bonne diligence, y ayant premièrement 
envoyé M. de Longueville et luy après, qu'il fallut à 
M. de Bourbon et au marquis songer à faire leur re- 
traicte et à grands pas pour estre si vivement pour- 
suivi par le rov et ses forces, que ce fut à eux à 
faire si grandes et vilaines traictes par ces chemins 
raboteux de ces hautes et horribles à voir seulement 
montaignesdes Alpes, qu'on en ouyt jamais parler de 
telles. 

De tal manera, dicen los Espaîioles^ que los solda- 
dos, enceinte y très dias de viage, hicieron su camino 
con tanta presteza y paciencia^ que estando casi todos 
siii çapatos, se cubrieron los pies desolados con cueros 

\. Ce passage est composé de phrases empruntées aux cli. ix 
et X du liv. IV de Vallès. 



^270 DISCOURS 

recientes de animales. Y, porque la art Hier ia non po- 
dia caminaj\ cl marques con un fuego hizo romperla, 
j: puso las pedazos del métal en bestias de carga ; y 
por eso, aunque trajese consigo mas de doze mil ca- 
raajes o bestias de carga , no deœo aun solo un 
bagaje de soldado en camino tan largo j tan enojoso, 
y a si iodos s a nos y salvos llegaron a Pavia, lugar de 
toda seguridad^ y pasaron et Po ^ C'est à dire : « De 
telle manière, disent les Espaignols, que les soldats, 
en vingt-trois journées de voyage, firent leur chemin 
avec tant de prestesse et de nécessité, qu'estans tous 
quasi sans souliers, étaient contraincts d'envelopper 
et couvrir leurs pauvres pieds, tout espinez^ et esgra- 
tignez, de quelques cuirs faicts de fraisclies peaux de 
bestes. Et, parce que l'artillerie ne pouvoit suivre, le 
marquis la fit rompre avec du feu, et en fit mettre 
les pièces du métal sur des bestes de charge : et, en- 
core qu'il eust en son camp et tirast après lui plus de 
douze mille bestes de charge et de carréage, il ne de- 
meura en chemin un seul chétif bagage de soldat; et 
ainsi sains et sauves arrivèrent à Pavie, lieu de seu- 
reté, et passèrent le Pô. » 

Toute ceste diligence et belle retraicte est digne à 
estimer en la façon de laquelle le roi les pressoit, 
et telle qu'entrant par une porte dans Milan, son 
ennemy passoit par l'autre. Le marquis se monstra 
là un très-habile et grand capitaine. Aussi dit-'on 
de luy que de sa nature n'estoit grand vanteur, 
mais ne se peut en garder qu'il ne s'en vantast et 

1. Voyez Vallès, liv. IV. ch. x, 
±. Espinez^ déchires par les épines. 



D'AUCUNES REÏR41CTES DE GUERRE. 271 

fist une grande ostentation, comme disent les Espai- 
nols : De esta sola hazana y retirada^ que en ninguna 
cosa fue sernejante a hujda, de gran admiracion dicen 
que acostumhrava gluriarse el marques de Pescava^ 
siendo en olra nianera muj comedido a hlasonar de 
si mesnio, callando con singular modestia las cosas 
que te trajan loor\ daado a entender que el estava 
contenta solo con aquel fructo de gloria que ténia 
puesto en la propria consciencia^ el quai florescia 
dichosamente mas en hoca agena que en su propiia^. 
C'est à dire : « De ce seul faict et retirade, qui en nulle 
chose ne fut pareille à une fuite, comme d'une chose 
de grande admiration, on dit que le marquis de Pes- 
cayre s'en souloit fort glorifier; estant autrement 
fort arresté à parler et blasonner de soy-mesme, 
taisant avec une grande modestie les choses qui 
luy tiroient a louange; , donnant à entendre qu'il es- 
toit assez seul content avec le fruit de gloire qu'il 
tenoit en sa propre conscience, lequel fleurissoit 
mieux et plus heureusement en la bouche d'autruy 
qu'en la sienne. » 

Et certes, il falloit bien que ce brave marquis esti- 
mast bien ceste retraicte poiu* un grand exploict de 
guerre, puisque ses beaux combats il taisoit, et en 
ceste retraicte ne se pouvoit garder qu'il ne se louast 
grandement, comme tous grands capitaines l'ont 
louée, et surtout M. le connestable ^, qui aydoit fort 
à luy donner la chasse pour ce coup. 

Une autre belle retraicte fit ce brave Philibert de 



1. Voyez Vallès, liv. IV, ch. x, f» 122. 

2. Anne de Montmorency. 



272 DISCOURS 

Chaslon, prince d'Orange, le non-pair de la Flandres 
de ce temps-là, lorsqu'il se retira si bravement après 
avoir faict tous les beaux debvoirs de guerre avec- 
ques une fort petite armée sortie du sac de Rome; 
car encor qu'elle y fust entrée grande, si n'en sortit- 
elle de mesmes, estant le naturel des soldats, après 
s'eslre enrichis d'un grand butin, se desbander et s'en 
aller ; pour attirer au combat de M. Lautrecq, deux 
fois plus fort et plus puissant que luy, s'estant campé 
devant sa barbe à Troye ', dans la Pouille, pour luy 
empescher le chemin de Naples, et M. de Lautreq 
ne l'ayant voulu combattre ny recevoir à la battaille, 
encor qu'il eusl très-grande apparence de la victoire, 
et eust respondu : « Je ne puis donner la battaille, 
« sans y perdre beaucoup de gens de bien, mais je 
« les aurai la corde au col; » d'autant qu'il attendoit 
Horace Baglion, qui amenoit les vieilles bandes noires 
de Jehan de Médicis, qui estoient le principal, voire 
tout le nerf de son armée. Ce qu'ayant sceu Phihbert, 
la nuict d'entre un vendredy et samedy, fit mettre 
toutes les campanes ^ des mulets dans les coffres, et 
sans sonner trompettes ny tambours, deslogea, pre- 
nant le chemin des bois droict vers Naples; et laissa 
M. de Lautreq planté et campé avec sa bravade et jac- 
tance gasconne et son altier rudoyement, qui portoient 
grands dommages certes à ses grandes vertus, en ju- 
rant son ohé^, car c'estoit son serment ordinaire. 11 
envoya après quelque gendarmerie et cavallerie; et 
donnèrent sur la queue, et en deffirent quelques-uns, 

1 . Troja, dans la Capitanate. 

2. CampuneSy cloches. — 3. Ohé^ oui-bien. 



D'AUCUNES REÏRAICTES DE GUERRE. 273 

mais bien peu. Pour ce coup, il * fit la leçon à ce grand 
capitaine. Encor dict-on que, sans qu'il s'apperceut 
d'une apparence de mutinerie parmy les EspaignoJs, 
et lansquenets demandans leurs payes, ainsi qu'ilz 
firent en arrivant à Naples, ledict prince eust pris 
une autre résolution ; mais possible ne fust-elle esté si 
louable que ceste retraicte. 

J'ay ouy dire à aucuns anciens que, lorsqu'il fallut 
à l'admirai Bonnivet abandonner du tout l'eslat de 
Milan, y ayant esté très-mal mené de messieurs de 
Bourbon et de Pescayre, et des soldats impériaux, à 
la retraicte qu'il luy fallut faire à Romagnano, que 
firent messieurs de Bayard et Vandenesse qui en 
avoient la charge, estant ledict amiral Bonnivet 
blessé et se faisant porter en litière, s'ilz n'y fussent 
esté tuez, que la retraicte s'en alloit estre des plus 
signalées. Dès qu'ilz furent morts, un chascun perdit 
cœur, ayant perdu leur principaux chefs et appuys, 
et s'en allèrent tous à la desbandade et en désordre; 
de sorte que les impériaux en eurent tel marché 
qu'ilz voulurent. Et disent les Espaignols * qu'ilz leur 
prirent sept pièces d'artillerie, que les soldats menè- 
rent dans Milan, bien ramées* et couvertes de feuilles 
d'arbres , en signe de grand triomphe. Tant que 
messieurs de Bayard et Vandenesse demeurèrent en 
vie, tout alla bien, et se retiroient nos François tous- 
jours en fuite de loup; mais leur mort apporta tout 
deuil, tout malheur et toute confusion. On dit* que 

1. //, Philibert. — 2. Les Espagnols, c'est-à-dire Vallès. 

3. Ramées, couvertes de branches. 

4. On dit, c'est-à-dire Vallès. Brantôme a déjà raconté tout 

VII — 18 



274 DISCOURS 

M. l'admirai en ayant donné totale charge de ceste 
retraicte à M. de Bayard (M. du Bellay y met M. de 
Sainct-Pol, mais l'Espaignol ne faict mention que de 
miessieurs de Bayarrl et Vandenesse), luy recomman- 
dant surtout l'artillerie qu'elle ne fust prise, M. de 
Bayard luy respondit : « Monsieur, j'eusse fort de- 
« siré que le roy et vous m'eussiez donné ceste 
« charge en fortune plus prospère et heureuse que 
« l'advanture me traie te; je feray en sorte que tant 
« que j'auray la vie, je la deifendray si bien que 
« l'ennemy n'en triomphera point, » 

Et ainsy qu'il le dit, il le tint très-bien, demeurant 
tousjours serré, sur la queue, et rendant tousjours 
quelque gentil combat. Mais le malheur fut qu'il eut 
une grande mousquetade dans Tespaule, qui le força 
de la douleur de mettre pied à terre : et soudain, 
ayant esté assisté des siens, et le voulant désarmer 
et porter sm^ des picques (car il n'y avoit soldat qui 
ne l'aimast et ne l'honorast plus que le général), il 
pria chascun de se retirer et sauver. « Car, quant à 
« moy, dit-il, je veux mourir dans le champ où j'ay 
« combattu, n'estant bien séant à un grand homme 
a de guerre de mourir autrement qu'armé de toutes 
ses armes. » 

Et ainsy que les soldats espaignols, poursuivant la 
victoire, le voyant estendu, lui demandèrent qui 
il estoit, et qu'il se rendist : « Ouy, dit-il, je me 
« rends à M. le marquis de Pescayre; » dont tous les 
Espaignols commencèrent à le louer grandement di- 

ceci dans l'article consacré à Bayard (voyez t. II, p. 382 et sui- 
vantes) . 



D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE. 275 

sans : Que se maravilhihan miicho del gran jujzio de 
tan valeroso homhre, cl rjual sabiendo rnuj bien que 
la suprema autoridad del go^'ierno estava en poder 
de don Carlos de Lanoy y del duque de Barbon, 
quisiesse antes rendirse al marques que a ellos; dando 
à entender que el nombre de la guerra canada ton va- 
lor verdadero, y con hec/ios illustres, era muj mas 
noble y honrado, que no el que se gana con el juego 
de la fortuna amorosa^ y con el soberbio fa^'or de los 
rejes delmundo^^ c'est-à-dire : « Qu'ilz s'émerveilloient 
fort du grand jugement d'un si valeureux homme, 
lequel sçachant bien que la suprême autliorilé du 
golivernemenl appartenoit à don Charles de Lanoy 
et M. de Bourbon^ néanmoins il aima mieux se ren- 
dre au marquis qu'aux autres, sçachant bien que le 
renom de la guerre, gaigné par une vraie vertu et 
par illustres faictz, est plus honnorable que celuy 
qui se gaigne par le jeu de la fortune amoureuse, ou 
par la superbe faveur des roys. » 

M. le marquis aussi lé receut fort honnorable- 
ment, et luy bailla des gardes pour l'avoir en re- 
commandation a que no reciblese ninguna violencia ni 
injuria de ninguno soldado a^'ariento o ignorante , 
porque era menés ter que persiguiese los enemigos^, 
c'est-à-dire : « Qu'il ne receut nulle violence ni in- 
jure d'aucun soldat, avare ou ignorant de l'art de la 
guerre; car il luy falloit poursuivre l'ennemy. » 

Ledict marquis le voyant en tel estât, s'escria aux 
soldats : Eal soldados, vicloria tenemos ; porque es 

\. Vallès, liv. III, ch. xi, f" 106. 
2. Vallès, ibid. 



276 DISCOURS 

maerto el capitan Bayarch'^. « Soldats, nous avons la 
victoire, puisque le capitaine Bayard est mort. » Et 
luy fit tous les honneurs du monde pour si peu de 
vie qu'il luy restoit, et les meilleurs traictemens; 
ayant commandé luy faire tendre un pavillon fort 
superbe sur le champ mesme, et un lict pour se re- 
poser; et mourut ainsy sans jamais se désarmer. Y 
asl murio armado en el campo, conio lo habia siempre 
deseado : « Et ainsi mourut tout armé dans le camp, 
comme il l'avoit toujours souhaité. » 

Après sa mort, le marquis honora son corps de 
superbes obsèques, et le renvoya aux siens honora- 
blement, qui l'emmenèrent en France. Ce fut lors 
qu'il dict à M. de Bourbon ces belles parolles que 
M. du Bellay a mises dans ses Mémoires. Car, ainsy 
que M. de Bourbon poursuivoit l'ennemy, et passant 
auprès de M. de Bayard et le voyant en si piteux 
estât, lui dict : « Monsieur de Bayard, j'ay grand- 
« pitié de vous. » Lequel luy respondit : « Mais moy, 
u Monsieur, de vous, qui combattez contre vostre 
« Dieu, vostre roy et vostre patrie; et moy, je meurs 
« les armes à la main pour les defFendre'. » 

Je suis esté un peu long en cet incident, et crains 
qu'on ne me coulpe ' de m'estre ainsy extra vagué. 
Toutesfois, parlant si bien de ce grand personnage, 
tout peut passer sous ceste belle monstre. 

Et, pour retourner encore à nos retraictes, aux- 
quelles tend nostre discours, pour en parler de celle 

i. Le texte de du Bellay a été' arrangé par Brantôme qui 
l'avait déjà modifié ailleurs. Voyez t. Il, p. 386. 
2. Coulper, reprocher. 



D'AUCUÎVES REÏRAICTES DE GUERRE. 277 

que le feu roy François fit devant Landrecy : Lan- 
drecy ayant esté assiégé par l'empereur fort furieuse- 
ment d'une très-grande puissance (car il avoit dix-huit 
mille Espaignols des vieilles bandes, six mille An- 
glois, selon le concordat entre luy et le roy d'Angle- 
terre, et treize mille chevaux, tant de ses vieilles 
ordonnances de Naples, des Pays-Bas et des Clévois), 
le roy résolut de secourir ceux de dedans, qui 
avoient si bien faict que rien plus, tant à se bien 
deffendrc qu'à bien assaillir. Aussy léans y avoit-il 
deux bons chefs, le capitaine La Lande et M. d'Essé. 
Il dresse donc une armée, mais non si forte que celle 
de l'empereur, et vient à sa barbe avitailler et ren- 
forcer sa place; et non sans en advertir l'empereur; 
car le jour advant, assez près de Landrecy, fit tirer 
une volée de canon à toute son artillerie, pour faire 
signal à la ville qu'il n'en estoit pas loing, et leur 
donner courage. Et, s'approchant le lendemain, en- 
vitaille, renforce, faict ce qu'il veut; et puis se met 
sur sa retraicte, menant l'avant-garde, et laissant sur 
la queue et Tarrière-garde M. le Dauphin son fils, 
qui pensant une fois donner battaille comme il dési- 
roit (car il estoit du tout courageux et homme de 
main), Sadicte Majesté tourna bride soudain pour 
secourir : mais il n'en eut grand besoing, car l'empe- 
reur, ayant desbandé Ferdinand de Gonzague, son 
lieutenant général, pour aller après avecques toute 
sa cavallerie légère, et quelque harquebuserie espai- 
gnoUe, pour les amuser en attendant le gros qu'il 
menoit, ne fut rien faict, sinon quelque petite escar- 
mouche, où le seigneur d'Andouin, fort favorisé de 
M. le Dauphin, fut tué, et quelques autres, pour s'es- 



278 DISCOURS 

Ire adventurez mal à propos, comme un jour je 
Fouys conter à M. l'admirai. Nonobstant, le roy se 
retira parmy les bois à Guyso, ayant faict ce qu'il 
avoit voulu fort heureusement, et n'ayant rien perdu. 
Et ce fut à l'empereur à se retirer en son camp, et 
puis à lever totalement le siège de Landrecy. Pour 
conclusion, le roy secourut sa ville à la barbe d'un 
grand empereur, et enfin se démesla de battaille, et 
se retira : ce qui ne fut peu de resputation pour luy, 
toutes choses bien pensées; et fut estimé, non-seu- 
lement des siens, mais des estrangers, qui affirmoient 
avoir esté la plus belle chose qu'il fit jamais. 

En quoy faut noter une chose de ces deux grands 
princes, en laquelle ilz trompèrent tous ceux de leur 
armée; car l'un et l'autre publioient parmy leurs 
gens qu'ilz vouloient donner battaille : le roy, pour 
dire tout haut qu'il vouloit voir si l'empereur estant 
en personne seroit aussy heureux en battaille com- 
me il avoit esté par ses lieutenans à La Bicoque 
et à Pavye, et que c'estoit chose qu'il avoit le plus 
souhaicté de l'y voir, et de s'attaquer de sa personne 
à la sienne, s'ilz se pouvoient rencontrer. De l'autre 
costé, l'empereur, au partir de Gueldres, avoit faict 
du brave , et s'estoit Ayante qu'il iroit jusques à Paris 
pour voir ce qu'on y faisoit; mais ny l'un ny l'autre 
ne firent ce qu'ilz avoient dict. Voyez quelles osten- 
tations de princes qui ne firent que donner dans le 
vent! Aussy faut-il bien souvent qu'en telles choses 
ilz bravent plus et fassent peu, tiennent mines bra- 
vasclies et pleines de vanité : car cela importe, ainsy 
que j'ay ouy dire à de grandz capitaines, encor que 
la honte leur tombe sur le front de n'avoir joint leur 



D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE. 279 

effet avec leurs parolles. Mais ces princes et les 
grandz sont su}3Jects à boire plus de honte en telles 
chose que les petits; et ne leur en chaut mais en 
quelle façon, ou en honneur, ou en déshonneur, ilz 
parviennent à leui's fins; et qui gaigne est le plus 
honnoré. 

J'ay ouy dire à plusieurs que feu M. le connestable 
avoit projette son dessein de la retraicte de Sainct- 
Quentin du tout sur cest exemple du roy que je 
viens de dire, s'y voulant du tout conformer : mais 
il ne la fit pas de nuict, ains de plein jour; qui fut 
sa perte, si l'on veut croire les grands capitaines, et 
mesmes M. de Montluc, qui en a très-bien escrit 
dans son livre*, où il tient la maxime que le capi- 
taine qui se retire de nuict n'en est pas pour cela 
subject à la honte, mais plustost son ennemy, qui, 
pensant le trouver le lendemain au matin, n'y trou- 
ve que la place vuide, et demeure avec autant de 
nez, et bien trompé. J'ay veu plusieurs en excuser 
M. le connestable, mettant un grand blasme sur le 
mareschal de camp qui estoit pour lors, que je ne 
nommeray point, pour n'avoir jette mille ou douze 
cens arquebusiers sur quelque passage, qui eussent 
donné à songer au comte d'Aiguemont, qui n'avoit 
que de la cavallerie, et mesmes des pistoliers qui 
craignent l'arquebuserie , que le roy avait refusée 
par l'opinion de M. le connestable qui les desdai- 
gna fort; mais ce furent eux qui aydèrent beaucoup 
et servirent à nous battre. Si mondict sieur le con- 
nestable se fusl gouverné comme le roy François, il 

1 . Voyez Commentaires, tome I, p. 470. 



280 DISCOURS 

ciist acquis toute pareille louange, pour avoir envi- 
taillé Sainet-Quentin bravement à la teste d'une 
grande armée, et beaucoup plus foible que son en- 
nemy'. 

La route de M. le mareschal d'Estrozze, l'un des 
grands capitaines de nostre temps, à Sienne, faisans 
la retraicle, advint, pour ne l'avoir faicte de nuict, 
ainsy que M. de Monluc luy avoit très-bien conseillé *. 

La retraicte de M. de Montejan et de Boissy, à 
Brignolles, j)our n'eslre faicte à propos, ni à chaux 
ny à sable, comme l'on dit, les fit tomber entre les 
mains de Ferdinand de Gonzague, à leur honte et 
perte de leurs gens. 

M. l'admirai d'Annebaut, après avoir envitaillé 
Thérouanne, avoit faict un très-beau coup, si les 
jeunes gens qu'il avoit menez avec luy, des gallants 
de la cour, n'eussent voulu taster ce que sçavoit 
faire l'ennemy jusques dans leur camp, qui se mit en 
armes, les mit en route, et prit le chef, M. d'Anne- 
baut, prisonnier, et autres^ 

Longtemps advant en estoit arrivé de mesmes du rè- 
gne du roy Louis XII, en ceste mesme place, et pour 
mesme subject d'envitaillement, qui fut très-bien faict 
et au contentement et louange de tous. Mais au retour 
des matines, comme l'on dit, et à la retraicte, pensant 
estre invincibles et que l'ennemy ne les oseroit sui- 
vre veu la vaillance qu'ilz avoient monstrée, et le 
desdaignant, se- mirent à se retirer joyeusement, 



i . C'est-à-dire ayant en tête une grande armée, et lui étant 
beaucoup plus faible que son ennemi. 

2. Voyez Commentaires, tome I, p. 4S7. 



D'AUCUTVES RETRAICTES DE GUERRE. 281 

chantans, causans et ayant laissé leurs grands che- 
vaux pour monter sur des haquenées et bestes d'am- 
ble pour aller mieux à leur ayse estant fatiguez de 
la course. Lors ilz furent chargez de l'ennemy si à 
l'improviste et si furieusement, qu'ilz furent con- 
traints, non de se retirer, mais de fuyr à bon es- 
cient : dont le mot qu'on en dict, la journée des es- 
pérons, d'autant que leurs espérons leur servirent 
plus que leurs lances, où furent pris M. de Longue- 
ville, dict M. de Dunois, M. de Bayard et d'autres 
grands capitaines, qui trestous oublièrent leurs le- 
çons. M. de Piennes gouverneur de Picardie, en 
estoit chef. 

Si faut-il que je fasse un conte, cependant qu'il 
m'en soubvient, pour descendre du majeur au mi- 
neur, qui est assez plaisant. Du temps de nos guer- 
res civilles que Poictiers fut assiégé par les princes 
huguenots et M. l'admirai ', il y eut un certain jeune 
gentilhomme de par le monde, que je ne nommeray 
point; car il m'appartient, et de fort grande maison. 
Il estoit en sa jeunesse fort coustumier de faire tous- 
jours un peu du sot, et autant qu'homme qui fust 
en sa contrée et pays de vaches ; mais pourtant 
avec cela estoit très-vaillant. Il avoit eu la compai- 
gnie de son père , au moins la moitié, par résigna- 
tion. Pour envie qu'il eut de faire parler un peu de 
luy à son commancement de gendarme , il demanda 
à Monsieur, frère du roy, pour lors nostre général, 
d'aller jusques au camp de l'ennemy pour le reco- 
gnoistre et y faire quelque raflade. Monsieur, qui se 

1. En 1569. 



282 ^ DISCOURS 

(louhtoit de quelque traict de son mestier^ luy donna 
licence. 11 y va de fort gave humeur, et de faict 
donna bien rafle de quelques gens, fait quelques lé- 
gères rapines, si bien pourtant et avec tel esclan- 
dre, qu'il mit tout le camp huguenot en allarme, et 
en armes et à cheval. Il fut enfin poursuivi d'une 
grosse troupe de François et de reystres; mais liiy, 
au lieu de faire une belle tirade et grande cavalcade, 
s'en alla repaistre et dormir à trois petites lieues du 
camp seulement, pensant avoir fait un beau coup. 
Les poursuivans, en ayant eu sitost nouvelles, le 
pensant aller lancer jusqu'à sept ou huit lieues, en 
eurent très-bon marché, le trouvèrent et le prin- 
drent dans le lict très-aysément à trois lieues; dont 
la risée en fut très -grande au camp de l'un et de 
l'autre. Et quand on lui demandoit ce qu'il pensoit 
faire, il respondoit seulement : « Je pensois faire ce 
« que j'ay faict, et ne pensois pas qu'on me deust 
(( suivre plus loing qu'à une lieue de là, m'es- 
(( tant approché si près d'eux. » Si vous asseurè-je 
pourtant que despuis il s'est rendu vaillant et bon 
homme de guerre, car il en est de race. Voilà une 
belle retirade, ou, pour mieux dire, coyonade ou 
caguade'. 

Or, si nous louons les grandes armées et conduc- 
teurs d'icelles pour leurs retraictes en un grand bloc 
général, nous en avons aussy aucuns particuliers, 
c'est-à dire en petite troupe. Et commançons à une 
poignée de sept à huict cens Espaignols, qui se sau- 
vèrent de la battaille de Ravenne, lesquelz, après 

1. Caguade, cacade. 



D'AUCUNES RETRAIGTES DE GUERRE. 283 

qu'ilz eurent veu la totale fin de la battaille à leur 
très-grand dommage, résolurent de se retirer et sau- 
ver leur vie; et marchant en bon ordre, serrez et 
résolus , M. de Nemours qui ne se senloit encor 
bien assouvi du grand past et festin qu'il avoit faict 
tout le long du jour sur le sang répandu de tant 
d'ennemys, voyant que le dessert de ces Espaignolz 
s'en alloit tout entier sans en taster, et à sa veue, 
part la teste baissée avec seulement vingt ou vingt- 
cinq qui estoient restez avec; et quoiqu'aucuns luy 
criassent : « Monseigneur, soubvenez-vous de ce que 
« vos bons capitaines, qui ont suivi la victoire, vous 
« ont priez de les attendre, et de ne bouger du camp, 
« et de tenir ferme jusqu'à leur retour, et que vous 
« leur avez si sainctement juré et promis, » il n'en 
voulut rien croire ni faire; mais tout courageuse- 
ment et tout haut cria : « Ah ! qui m'aymera si me 
« suive, >» et donne. Ces Espaignols, qui le virent 
venir, luy crièrent : 

Ea ! monserwr, somos pobra gente desharatada. 
Dexadnos ir por nueslra mala ventara, y se con- 
tente vuestra excelencia de la çicloria, que no sera 
mas illustre por nos perder y matar. C'est-à-dire : 
« Ah ! monseigneur, nous sommes pauvres gens, à 
demy perclus et sans puissance. Laissez-nous aller 
par notre maie adventure, et contentez-vous de la 
victoire, que vous ne rendrez pas plus illustre pour 
nous deffaire, tuer et perdre. » 

Mais M. de Nemours, ne se contentant, donne 
dedans, où il fut tué et plusieurs des siens, et les 
autres blessez à mort et trouvez entre les morts, 
comme M. de Lautreq. 



284 DISCOURS 

Cela faict, lesdicls Espaignols, sans s'estonner et 
s'amuser, tirent de longue, et enfilent le chemin le 
long d'un grand canal, marchant en très-bon ordre, 
et vindrent à rencontrer messieurs Louys d'Ars et de 
Bayard tournans de la chasse, lesquelz bien las, et 
ne sachant rien de leur général, s'advancèrent à ces 
Espaignols, faisant bonne mine; car ilz n'eussent sceu 
leur faire grand mal, d'autant qu'eux et leurs che- 
vaux estoient si recreus d'avoir chassé si loing, qu'ilz 
furent très-ayses quand aucuns capitaines espaignols 
s'advancèrent, qui dirent les mesmes parolles qu'ilz 
avoient dictes à M. de Nemours, celant pourtant sa 
/nort. M. de Bayard, qui parloit bon espaignol, et 
qui les avoit longtemps pratiquez, et estoit la mesme 
courtoisie, et qu'ilz n'en pouvoient aussy plus, leur 
dit : « Allez-vous-en donc, messieurs, à la bonne 
« liieure. Vous aurez la courtoisie jusques au rendre; 
« mais ouvrez-vous et fendez, et laissez-nous passer, 
« et si nous voulons avoir vos enseignes, » qu'ilz luy 
donnèrent aussytost et à grande joye. Et passant tous 
au travers, et s'entresaluant les uns les autres très- 
courtoisement, s'entredirent adieu, et chacun tira 
son chemin. Mais les nostres arrivant dans le champ 
de battaille, et sçachant la mort de M. de Nemours 
donnée par lesdicts Espaignols, se repentirent bien de 
la courtoisie donnée'. 

II n'est pas possible d'ouyr parler d'une plus belle 
retirade, quasy semblable à celle que firent six ou 
sept mille soldats romains (encor faut-il parler un 

1. Brantôme a tiré son récit, mais en l'arrangeant et en y 
ajoutant, du ch. liv du Loyal Serviteur. 



D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE. 283 

peu des antiques puisqu'ilz ont esté si braves, et les 
meslcr un peu parmy nous autres) eschappez de la 
sanglante battaille de Cannes; lesquelz, après avoir 
faict jusqu'au dernier debvoir, et combattu jusques à 
l'extrémité, considérans ne pouvoir plus servir, sinon 
d'autant augmenter les morts et ensanglanter d'au- 
tant la battaille, se résolurent de se démesler du 
combat et se retirer où bon la fortune les condui- 
roit; comme ilz firent en très-bel ordre, sentant 
mieux leurs vainqueurs que leurs vaincus. Ce que 
pourtant ceux de leur ville n'approuvèrent, ayant 
esté loing des coups et sous la clieminée, jugeant à 
leur ayse les choses autrement qu'elles ne se condui- 
rent là à l'œil et à l'elFect; et, comme résolus cen- 
'seurs et réformateurs jusques au bout des ongles, 
ces messieurs firent de grandes indignitez à ces pau- 
vres soldats, leur faisant faire, advant que tourner à 
leur service, plus de pénitences que ne firent jamais 
les hermites du Calvaire, de Spolette, ou du Mont- 
Serrat. Et pourtant telz gentilz soldats estoient beau- 
coup à estimer de s'estre ainsy retirez; et ne faut 
doubter qu'Annibal, s'il les eust peu tous faire mas- 
vsacrer, l'eust faict très- volontiers ; mais les voyant se 
retirer en si belle contenance, reigle et ordre, il les 
laissa là; possible, s'ilz fussent allez en déroute, les 
eust-il chargez et mis en pièces*. 

En nos seconds troubles, après la journée de 
Meaux par les huguenots au roy, et qu'ilz se furent 
jettez dans Sainct-Denys, leroy commandaàM. d'Es- 
trozze, maistre de camp tant seulement des dix en- 

i. Voyez Ïite-Live, liv. XXV, cli. vi et vu. 



^8G DISCOURS 

seignes de la garde du roy, lesquelles pom^tant alors 
n'estoient point près sa personne, mais les avoit en- 
voyées aux frontières de Picardie en garnison, de les 
aller quérir et mener dans Paris à son secours, où il 
estoit à demi assiégé. M. d'Estrozze y alla; et d'au- 
tant que ses dix compaignies estoient la force princi- 
pale du roy, et sur laquelle il s'appuyoit le plus, pour 
estre tous vieux soldats choysis et quasy la pluspart 
qui avoient commandé ou dignes de commander, 
comme quasy tous ont faict despuis, M. le Prince et 
M. l'admirai, encor qu'ilz aymassent naturellement 
M. d'Estrozze , détachèrent aussytost M. de Mouy 
Saint-Fal avec douze cens chevaux pour l'aller def- 
faire , quoy qu'il fust ; car c'estoit une dangereuse 
petite troupe pour eux. M. de Mouy ne faillit pas de 
les aller rencontrer entre Abbeville et Amyens; et les 
trouvant marclians en vrais gens de guerre, serrez, 
résolus et entournoyez de tous costez de bons cha- 
riots qui marchoient tousjours en forme de barri- 
cade, ne les osa attaquer ny nullement enfoncer, en- 
core qu'il se fist quelque petite et légère escarmouche 
de chevaux huguenots pour les attirer hors de leurs 
charrettes. Mais ces braves capitaines et soldats, ti- 
rant tousjours arquebusades bien à propos, ne lais- 
soient à marcher, et M. de Mouy de les cavalier en 
attendant son bon, ou qu'il les trouvast le moins du 
monde desbandez ou estonnez. Enfin M. d'Estrozze 
et ses capitaines et soldats se retirèrent si bien, en 
tournant tousjours la teste vaillamment l'espace de 
huict jours, qu'approchant de Paris, M. de Mouy fut 
contrainct de les quitter à huict lieues de là et les 
donner au diable, et s'en aller d'un costé et eux de 



D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE. 287 

l'aulre ; et ainsy arrivèrent à Paris, n'estant que cinq 
cens seulement, cinquante par compaignie. M. d'Es- 
trozze m'a dict que beaucoup et une infinité de sol- 
dats de Picardie s'estoient voulu jetter dans sa 
trouppe, si bien qu'il l'eust agrandie de plus de mille 
liommes; mais il ne le voulut jamais, pour ostenta- 
tion qu'il vouloit avoir d'estre si bravement passé, 
et s'estre retiré avec une si petite troupe, et aus- 
sy qu'il avoit si grande fiance et asseurance de la 
valeur de ces cinq cens soldats, qu'il pensoit estre 
invincible, et qu'il n'en tenoit pas un de tous eux 
pour lasche et poltron, et qu'ilz eussent combattu 
jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Au lieu que 
s'il en eust pris d'autres nouveaux, il n'eust fallu que 
quelques poltrons pour gaster tout et mettre tous les 
bons en peine et en désordre, ainsy que cela s'est 
veu souvent. Enfin les voylà arrivez à Paris par la 
Porte-Neuve *, avec un grand estonnement du roy, 
de sa cour, de son armée et de ceux de Paris, pen- 
sant résolument qu'ilz avoient esté tous deffaicts , 
ainsy que les nouvelles fausses en avoient couru, et 
qu'on avoit sceu qu'on estoit allé au-devant d'eux 
pour les despescher et def faire. 

Voilà une très-belle retraicte pour n'estre que ar- 
quebusiers et quelque peu d'halebardiers (car les 
compaignies en portoient lors), faicte à la barbe de 
douze cens choysis, conduicts par un des vaillans 
liommes de France parmy les plaines de Picardie, 
favorables pour les chevaux, et mal pour l'arquebu- 

1. Près du Louvre. Elle était, suivant Hurtaut [Dict. de Paris, 
t. IV, p. 12S), presque sur ralignemeut de la rue Saint-Nicaise. 



^288 DISCOURS 

série, etchevallez l'espace de liuiet jours. L'admiration 
en fut très-grande et une joie extresme au roy, qui 
les voulut voir tous, et les fit passer dedans le Louvre, 
les embrasser et faire bon visage; et leur ayant com- 
mandé leur logis, voulut qu'ilz se rafraischissent et 
de deux jours n'allassent à la guerre qu'ilz ne fus- 
sent reposez; mais le lendemain allèrent voir l'en- 
nemy, qui les cognut aussytost au son et bruict de 
leurs bonnes arquebuses et à leur valeur; et trois 
jours après il partit de Sainct-Denys, tirant vers la 
Lorraine, et nous les suivismes. 

J'ay ouy dire depuis à M. de Mouy que jamais il 
n'avoit veu de plus braves capitaines et soldats, ny 
plus asseurez que ceux-là; louant surtout M. d'Es- 
trozze qu'il n'eust jamais peu croire en son jeune 
aage qu'il eust pu conduire si bien une telle retraicte. 
El d'autant que les capitaines méritent eslre nom- 
mez, cognus et recommandez à la postérité, je les 
vais nommer : M. d'Estrozze, maistre de camp; le 
capitaine Bordas, de Dacs', son lieutenant; le capi- 
taine Charrion ; le capitaine Cosseins; le capitaine 
Torcez; le capitaine Nevillian; le capitaine Gouas 
l'aisné ; le capitaine Cadillan ; le capitaine Gouas le 
jeune; tous Gascons; le capitaine Cabanes, Auver- 
gnac, et le capitaine Hirromberry, Basque; qui sont, 
je pense, tous morts à ceste heure, et pense les avoir 
veuz tous quasy mourir. Je croys que le capitaine 
Bordas vit encor. 

Aux premières guerres, les bons soldats se ran- 
geoient la pluspart du costé des huguenots, à cause 

1. Ducs, Dax. 



D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE. 289 

de quelque bandon qui fut fait à la cour contre les 
capitaines qui demandoient leurs payes dues et res- 
compense des services passez ; de sorte que , pour 
un temps, ilz nous surpassèrent en nombre de sol- 
dais vieux et bons. De Metz partirent un jour cin- 
quante soldats de la religion (car ilz y fleurissoient 
fort), en dessein et résolution de se rendre dedans 
Orléans, quoy qu'il fust. Quand ilz furent vers Ver- 
dun, M. d'Espan* eut langue comme cinquante sol- 
dats estoient partis de Metz_, et s'en venoient passer 
dans son gouvernement (car il estoit lieutenant du 
roy en l'absence de M. de Nevers, auparadvant 
comte d'Eu), et tiroient droict vers Orléans. Il amasse 
soudain ce qu'il peut et à la haste pour les aller def- 
faire. Ces pauvres cinquante soldats en ayant eu le 
vent, résolurent, quoy qu'il fust, de passer; mar- 
chant nuict et jour_, font de grandes traictes, de 
petits repas et cornas repos. M. d'Espan les suit tant 
qu'il peut, et les attrape. Eux le voyant venir se jet- 
tent dans un moulin qu'ilz trouvèrent à propos et à 
la bonne advanture (fortune ayde tousjours aux vail- 
lans et courageux), se rembarrent^, se fortifient, ti- 
rent force harquebusades, et si vaillamment, que 
quelques petits arquebusiers qui estoient là, pensez 
quelques fiollans', n'osèrent approcher, ny la caval- 
lerie non plus. Enfin la nuict arrive et sépare le com- 
bat. M. d'Espan se retire à quelque bourg prochain 

1 . Est-ce Charles de Cominges , seigneur d'Espaon , mort 
en 4615? 

2. Se rembarrer, se barricader. 

3. Fiollans^ bravaches, -, 

va — 19 



290 DISCOURS 

pour reposer et repaistre, laisse quelque ehétif corps 
de garde, pensant les attraper le lendemain. Non- 
obslant ilz sortent, combattent, faussent le corps de 
garde qui s'estoit mis au devant d'eux, marchent 
toute la nuict. Le lendemain au jour rencontrent au- 
cuns paysans assemblez avec leur tocsin, les raflent, 
comme un foudre et orage rafle un champ de bled. 
Enfin, après avoir bien eu trente allarmes et rencon 
très, se retirent, et arrivent à Orléans tous sains et 
sauves, fors trois qui demeurèrent tuez; et racon- 
tant leur fortune à M. le Prince, à MM. l'Admirai et 
d'Andelot, leur couronnel, les ravirent, et un chas- 
cun qui les ouyt, en une merveilleuse admiration de 
leur fortune, et de leur vaillance, et de leur retraicte. 
Ainsy sauvez, ilz furent par après si bien venus, 
traictez et respectez, que j'ay ouy dire à feu M. de 
Téligny qu'un jour le bandon estant faict de ne tou- 
cher plus à la démolition de l'église de Saincte- 
Croix*, qui est un œuvre très-admirable, ainsy que 
M. d'Andelot passoit devant et en ouyt le bruit, il 
entra dedans et y trouva trois soldats faisans encor 
ravage, et, de colère, leur remonstra la deffense qui 
en avoit esté faicte, et qu'ilz seroient tous pendus. 
Ainsy que le bourreau fut venu pour l'exécution, il 
y en eut deux des trois qui dirent : « Monsieur, sau- 
« vez-nous la vie. Nous sommes des cinquante sol- 
« dats de Metz qui vous sommes venus trouver, et 
« avons si bien faict et tant pâty et combattu pour 
« l'amour de vous. » M. d'Andelot dist aussytost : 
« Estes-vous de ceux-là? la vie vous est sauve. » Et 

1. A Orléans. 



D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE. 291 

le tiers, qui n'en estoit pas, fut pendu pour donner 
exemple. 

Voylà une retraicte belle celle-là, et de grand ha- 
zard et de grand'peine, veu le petit nombre de gens 
qu'ilz estoient, et tous compaignons ensemble sans 
avoir aucun qui leur commandast^ sinon un caporal 
que d'eux-mesmes ilz eslurent. 

Dernièrement en ceste guerre de la ligue que le 
baron Dona vint en France* avec ceste grosse armée 
composée de cinquante mille estrangiers, tant AUe- 
mandz que Suisses et autres^ plus qu'il y a longtemps 
que pour un coup entra en France, et quelques 
François parmy eux, tous menaçant, plus que ne fit 
jamais Rodomont quand il passa de la Barbarie vers 
nous, de la destruire et ruyner de fonds en comble, 
comme il parut à son commencement par les grandz 
feux qu'il alluma en la Lorraine et Bourgogne ; si s'en 
fallut-il beaucoup de son espérance et furieuses me- 
naces; car ce vaillant M. de Guyse, luy faisant main- 
tenant teste, maintenant le costoyant, le mena si 
beau et par tant de fatigues qu'il luy donna, et par 
les combatz, comme auprès de Montargis et Auneau, 
que tout ce grand peuple qu'il avoit conduit fut ré- 
duit à rien; et fut contraint, avec MM. de Bouillon 
et de La Marche, frères, de composer avec le roy, 
et tirer vers leur pays avec une composition telle 
qu'elle. J'ay veu un homme qui estoit alors avec 
M. de La Noue. Il les vit arriver avec cinq cens che- 
vaux seulement à Genesve, bien mallotreux*, du 
reste de leur naufrage. 

1. En 1587. — 2. Mallotreux, misérables. 



292 DISCOURS 

Or, M. de Chastillon, filz de ce grand admirai, et 
qui commençoit déjà à le suivre de près en ses va- 
leurs et vertus, si par trop tost il ne fust esté prévenu 
de sa mort naturelle, qui poui^tant fut advancée d'un 
coup qu'il avoit receu au siège de Chartres, ne vou- 
lut jamais signer cette composition : tant s'en faut, 
qu'il répugna et contredit tout ce qu'il peut, jusqu'à 
leur faire de grandz aflronts et reproches d'honneur, 
à ce que j'ay ouy dire à ceux de leur party. Il se ré- 
solut de les laisser jouyr à pleine joye de leur com- 
position, et la solemniser par beaux festins et car- 
roux dans le camp du roy, et luy prend quelques 
cens chevaux des siens qu'il avoit menez du Langue- 
doc, et autant d'harquebusiers, et se met sur sa re- 
traicte, et tire chemin sur le passage de Loyre, et 
advise gaigner d'où il estoit party, nonobstant qu'il 
fust poursuivi et couru à force, car on luy en vouloit 
à cause du père. M. de Mandelot*, gouverneur de 
Lyon, se trouve à Taudevant, et l'assaut. M. de 
Chastillon le soutient, et combat si vaillamment que 
la perte va plus grande du costé de Mandelot que du 
sien, passe la rivière et se conduit là où il vouloit, 
après avoir battu les fanges et combattu le mauvais 
temps l'espace de dix ou quinze jours. 

Certes, j'ay ouy parler à de grandz capitaines que 
ceste retirade est des plus signalées, et qu'il parois- 
soit bien qu'il avoit estudié la vie de M. l'admirai 
son père; lequel, en tant de battailles qu'il a données 
en nos guerres civiles, et perdues quant et quant, en 
a fait ses retraictes si belles et si signalées, et mesmes 

i. François de Mandelot, mort en 1588. 



D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE. 293 

en celle de Montcontour, tout blessé qu'il estoit, que 
quasy on ne sçavoit que plus louer, ou les beaux 
exploitz d'armes qu'il y faisoit, ou ses retirades. 
Ceux qui ont veu les retraites de Dreux, de Sainct- 
Denis, de Jarnac, de Montcontour, en sçauront bien 
que dire; et que si la fortune lui estoit contraire en 
la battaille, pour le moins la démesloit-il bien, et 
s'en retiroit sihonnorablement, qu'onne sçauroit lui 
reprocher qu'il eust pris l'espouvante et s'en fust fuy, 
comme ont faict beaucoup de capitaines après leur 
battaille perdue, dont les livres sont tous pleins. 
Tant s'en faut, qu'après la battaille de Dreux, ainsi 
que nous pensions tout gaigné pour nous et tout 
perdu pour eux, les voicy venir sur les quatre heu- 
res du soir, huict jours avant Noël, à nous, environ 
cinq cens chevaux seulement qu'ilz estoient, que, 
sans la vaillance et sage prévoyance de M. de Guyse, 
je ne sçay que c'en fust esté, et y en eut bien d'es- 
tonnez. Et après le coup fait, et voyant qu'il n'y fai- 
soit bon, prindrent congé de nous (et qui avoit mal, 
à son dam), et puis se retirèrent. Je m'estonne que 
nos histoires de nostre temps sont esté si desloyales 
ou ignorantes qu'elles n'ayent touché ces choses. 

M. le mareschal de Bié' est fort à louer que, 
quand les Anglois sortirent de Boulongne pour luy 
donner la battaille auprès du fort de Montreau, il y 
avoit avec luy le régiment du comte Reingrave, ce- 
luy des François et des Italiens. Comme les ennemis 
chargèrent nostre cavallerie, elle se mit en route; et 
voyant ledict sieur le désordre des gens de cheval, 

1 . Du Biez. 



294 ' DISCOURS 

il s'en courut au battaillon des gens de pied, et leur 
dit : « O! mes amys, ce n'est pas avec la cavallerie 
(( que j'espérois de gaignerla battaille, car c'est avec 
« vous; » et mit pied à terre; et prenant une picque 
d'un soldat auquel il bailla son cheval, se fit oster 
ses espérons, et commença sa retraicte droict à Ar- 
delot. Les ennemys ayant chassé la cavallerie, tour- 
nans à luy, il demeura quatre heures ou plus sur sa 
retraicte, ayant les gens de cheval l'une fois devant, 
une autre à costé, et leurs gens de pied sur la queue : 
mais ilz ne l'osèrent jamais enfoncer; et jamais il ne 
fit cinquante pas qu'il ne fist teste aux ennemis, es- 
tant en l'aage de soixante et dix ans. 

Ce brave, vaillant, et le plus accompli prince du 
monde, M. de Nemours, en fit de mesmes à la jour- 
née de Meaux, où le roy fut assailly du prince de 
Condé, de M. l'admirai, jusques à quinze cens che- 
vaux, bons et bien choisis; qui, mettant pied à terre, 
dit aux Suisses : « C'est avec vous, mes amis, que je 
« veux combattre et mourir. Sus, marchons, et ne 
« vous souciez. Hz ne sont pas gens pour nous, car 
« nous nous retirerons en despit d'eux, et si sauve- 
« rons nostre roy et maistre. » Ce qu'ilz firent par 
la traite d'un bon jour entier, et jamais les autres, 
ny à costé, ny devant, ny derrière, ne les osèrent at- 
taquer. Hz ont dit despuis qu'ilz ne le vouloient 
(maisainsy dit le renard des poulies); c'est à sçavoir, 
car ilz n'estoient pas là pour enfiler des perles. Et 
aucuns m'ont bien dit que bien servit la contenance 
de M. de Nemours. 

Nous avons de frais un très-beau traict du prince 
de Parme. Après avoir levé le siège de Rouen et pris 



D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE. 295 

Caudebec(ce que j'espère déduire ailleurs) , il n'y eut 
homme du party du roy qui ne dist^ affirmast et ju- 
rast que Sa Majesté ayant recueilly toutes ses forces 
qui luy accouroient et affluoient de toutes partz, 
montant à neuf mille chevaux, le prince de Parme 
estoit acculé et perdu et réduict du tout à demander, 
pieds et bras liez, au roy miséricorde ou passage. 
J'ay veu une infinité de gens qui me faisoient enra- 
ger de ces propos; et m'estonnois contre eux qui 
faisoient profession de porter les armes, d'estre si 
grossiers d'avoir ceste opinion. Et là-dessus ledict 
prince se mocque d'eux, fait un pont de batteaux 
sur ceste large rivière de Seyne, qui semble là plus- 
tost une petite mer qu'une rivière (cas esmerveil- 
lable!), et passe, luy et toute son armée; et tout 
blessé qu'il estoit se retire dans Paris avec si belle 
ordonnance de battaille qu'on ne luy sceut jamais 
que faire, sinon luy donner sur la queue et deffaire 
quelque cent chevaux, et ravager un assez grand 
bagage qui ne pouvoit suivre le camp. Je ne sçay 
comment l'on doit appeler cela, sinon une très-belle 
retraicte d'un grand capitaine, et fort louable. J'en 
dirois une infinité d'autres, mais je n'aurois jamais 
faict. Il ne se faut pas tant opiniastrer et durer sur 
un mesme subject; faut varier. 

Or, pour faire une belle fin et la bien couronner, 
j'achèveray par une très-belle retraicte que fit M. de 
Guyse à ceste entrée de grosse armée du baron Dona 
que j'ay dict cy-devant, lequel, pour un grand ca- 
pitaine qu'on sçait qu'il estoit, fit un grand pas de 
clerc. Car tout conquérant qui entre en un pays 
pour conquérir doit tousjours, quoy qu'il en soit. 



296 DISCOURS 

chercher à combattre; et celiiy qui est pour la def- 
fense^ à ne la ' recevoir, quand mesmes il verroit un 
très-beau jeu, si ce n'est par contrainte ou nécessité, 
ou apparence de grande victoire. Aussy M. de 
Guyse, qui estoit grand capitaine, luy faisoit oublier 
sa leçon et à tous ses reystres. 

Le faict est donc tel de M. de Guyse duquel je 
veux parler*. Luy, voulant, recognoistre, quoy qu'il 
fust, leur armée, et ayant envoyé MM. de Rosne' 
et de La Routte pour aller charger quelques reys- 
tres qui avoient passé un pont, du haut d'une col- 
line il vit clairement l'armée ennemie et la retraicte 
des siens, avec apparence qu'ilz ne se démesleroient 
pas aysément; et estoit conseillé de tous ceux qui 
estoient avec luy de se retirer, n'ayant forces bas- 
tantes pour recueillir ses chevaux-légers, ny mesmes 
pour soustenir un si grand faix, n'estant point armé 
ny bien monté (car il estoit allé seulement sur un 
courtaut, et tout désarmé, en dangier de se perdre, 
loing de deux lieues de son armée, demeurée sans 
chef ni commandement), et qu'il verroit plus tost 
l'ennemy sur ses bras prest à le charger, que d'avoir 

1. La recevoir^ recevoir la bataille. 

2. Le récit de Brantôme est conforme à celui de de Thou 
(liv. LXXXVII). Tous deux l'ont emprunté, et Brantôme presque 
textuellement, au Discours ample et très s>éritahle eontenant les plus ^ 
mémorables faitz avenuz en t année mil cinq cens quatrevingt et 
septj tant en l'armée commandée par monsieur le duc de Guyse 
qu'en celle des huguenolz conduite par le duc de Bouillon, envoyé 
par un gentilh.om.me français à la royne d'Angleterre. Imprimé 
l'an de grâce MDLXXXVIII, 150 p. in-8°.— Ce Discours est at- 
tribué à la Chastre. 

3. Chrétien de Savigny, seigneur de Rosne. 



D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE. 297 

receii * le commandement de se mettre en ordon- 
nance. A toutes ces remonstrances il fit lors response 
d'un très-brave guerrier, et plein de hardiesse. « Je 
« sçay, dit-il, adressant la parole à M. de La Chastre, 
« et recognois en quelz termes sont nos affaires ; à 
« quoy il se peut pourvoir par hardiesse et prudence, 
a Je feray un traict que j'ay en la fantaisie. Je prends 
« la charge de faire ceste retraicte; et vous, allez 
« donner ordre à l'armée, et retirez nos forces dans 
« ce destroict du pont à Sainct- Vincent'; et l'ordon- 
« nez pour me recevoir, et l'ennemy aussy, s'il nous 
« suit jusques-là. » 

Or, il faut noter que comme c'est la coustume, 
principalement des François plus que de nulle autre 
nation, de s'advancer tousjours sans commandement 
et à la desbandade, qui sur bidet, qui sans armes, il 
s'en trouva alors assez qui cuydèrent apporter de la 
confusion et du désordre; et à la vérité, sans la pré- 
sence de M. de Guyse, il y en.eust eu à bon escient. 
Mais ce prince n'estant pas moins heureux que va- 
leureux, avec tel amour et affection parmy les siens, 
se présenta à la teste de ses chevaux-légers, l'espée 
au poing, en pourpoint, sur un courtaijt, parlant 
aux uns en italien, aux autres en françois, nommant 
et appelant les capitaines par leurs noms, les exhor- 
tant de ne s'estonner point et de croire qu'il les con- 
serveroit ou qu'il se perdroit avec eux , et qu'ilz 
fissent seulement ce qu'il diroit. 



1. Que d'avoir receu, c'est-à-dire que son armée eût reçu. 

2. Pont-Sain t- Vincent , village de l'arrondissement de Nancy 
(Meurthe) . 



298 DISCOURS 

Sa présence et son authorité eut tant de pouvoir 
sur toute ceste trouppe, que ehascun demeura ferme, 
sans crainte du dangier, et attentif à ses commande- 
mcns, se retirant auprès de luy sur le haut d'un cos- 
teau, faisant teste à l'armée ennemye qui passoit à 
la file sur le pont de Peligny*; et firent par leur 
bonne mine et contenance tenir bride aux plus ad- 
vancez jusques à ce qu'il fist sa retraite, poussé par un 
gros ost de sept cornettes de reystres qui marchoient 
furieusement, et devant eux trois cens chevaux fran- 
çois et six ou sept vingts harquebusiers à cheval qui 
commençoient à monter la colline, qui estoit si roide 
qu'un cheval qui l'eust montée au trot se fust mis 
hors d'haleine; ce qui donna temps et loisir audict 
seigneur de Guyse d'effectuer ce traict dont il avoit 
parlé. Se retirant environ dix ou douze pas en ar- 
rière, les ennemys perdant veue de luy, et prenant 
temps à propos, il tourna tout court sur la main 
gauche, à la droite des ennemis, et gaigna par un 
petit vallon un gué de la rivière de Modon *, où il y 
avoit un moulin, et passa la rivière sur le costé d'oii 
venoit et marchoit l'armée des huguenots, s'estant 
toute leur cavallerie tellement advancée pour venir 
à l'allarme et secours des premiers, qu'il ne restoit 
à ceste queue que des Suisses qui ne le pou voient 
ny arrester, ny suivre, ny offenser. Et, coulant le 
long de la rivière, se mit au pas à faire sa retraicte 
à son aise , repassant vers les siens à un gué à cinq 
cens pas de sa place de battaille. 



1. Pulligny sur le Madon (Meurthe) 

2. Le Madon. 



D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE. 299 

Les huguenots ayant gaigné le haut de la colline 
d'où estoit party M. de Guyse, et voyant cesle ca- 
vallerie si près de leurs Suisses de là la rivière d'où 
ilz venoient, furent bien estonnez, et ne se peurent 
de prime face imaginer que ce fussent autres que les 
leurs. Néanmoins, la chose bien recognue, ilz se mi- 
rent à les poursuivre; mais arrivant au gué où avoit 
passé mondict sieur de Guyse, il s'y trouva dix ou 
douze harquebusiers du sieur de La Chastre, qu'il 
avoit mis dans un moulin, qui servirent grandement, 
le débattant et gardant avec telle résolution ^t opi- 
niastreté, qu'ayant tué quelques hommes qui s'ad- 
vancèrent d'essayer de passer les premiers, les autres 
tindrent bride, attendans leurs harquebusiers; les- 
quelz mettans pied à terre, forcèrent le moulin, pri- 
rent ou tuèrent tout ce qui estoit dedans ; et y 
moururent ces braves soldatz bravement et honnora- 
blement, vendans bien leur vie et chèrement à leurs 
ennemys, faisans un grand service, donnans loisir 
par leur perle audict sieur de Guyse de gaigner 
plus de chemin. Si M. le connestable, à sa retraicte 
de Sainct-Quentin, eust mis aussy des harquebusiers 
dans un moulin qui estoit là près, il ne se fust perdu. 
C'est ce que les grandz capitaines tiennent aussy qu'il 
faut faire, quelquefois perdre et bazarder une petite 
trouppe; et ne la faut espargner pour en sauver 
une grande. 

Et ainsy se rendit M. de Guyse, sans aller plus 
vite que le pas, à la place de battaille de son armée, 
qui estoit fort bien logée en un estroit entre les vi- 
gnes et la rivière de Modon, ayant le logis du Pont- 
Sainct- Vincent à dos. Et notez que l'armée de mon- 



300 DISCOURS 

dict sieur de Guyse ne montoit pas à plus de six 
mille hommes, ayant en teste à combattre ceste 
grosse armée composée de cinquante mille hommes, 
et à leur barbe et nez se retirer si bravement. En 
quoy faut admirer l'asseurance, le jugement, la réso- 
lution, la vaillance et la conduicte de ce grand ca- 
pitaine, qui n'avoit pas encore atteint l'aage de 
quarante ans. Que maudites soient les misérables et 
détestables mains qui le massacrèrent et Postèrent à 
nostre France ! Que s'il estoit ores en vie, elle ne se- 
roit la, proie des estrangiers, comme elle est mainte- 
nant, et mesmes des Allemands, qu'il avoit si bien 
estrillez. 

Mais où trouvera-on et lira-on une telle retraicte 
faicte par le beau mi tan de ses ennemis? Encor que 
le grand feu M, de Guyse, son père, en fist quasy une 
pareille devant Paris, aux premières guerres, lorsque 
les lîuguenotz le vindrent par forme assiéger : et 
nous voulans faire parade de leurs reystres, que 
M. d'Andelot avoit amenez de fixais, conduicts par 
le maresclial Daix % il fut donné charge à M. de 
Genlys d'en prendre quelques quinze cens, et venir 
charger quelques compaignies de gendarmes qui es- 
toient pour lors en garde, et quelques harquebusiers 
et chevaux-légers, vers les faubourgs de Sainct-Mar- 
ceau et de Sainct-Jacques. Je ne nommeray point 
les compaignies, car elles y firent très-mal, et fuirent 
très- bien, au grand regret et despit de M. de Guyse, 
qui, ayant fait mettre ses Suisses en battaille par de 



1 . Le niareschal Daix, C'est Frédéric de Roltzhausen, maré- 
chal de Hesse. 



D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE. 301 

là ses tranchées, et bordées d'harquebusiers, et M. le 
prince de Joinville, son fils, laissé avec eux, qui es- 
toit tant jeune que rien plus; mais pourtant il sui- 
voit partout M. son père (tant dès-lors monstroit-il 
ce qu'il debvoit estre un jour) : et, sortant de la 
tranchée, alla faire une grande cerne*, et, prenant 
les ennemis en queue, les chargea si furieusement, 
n'ayant seulement que deux, cens chevaux des gen- 
tilzhommes de la cour, de sa suite et de sa cornette, 
qu'il les fausse, les ouvre, les escarte, et passe par le 
mitan, et fait halte après; et puis se retire froide- 
ment, sans que les autres s'osèrent rallier pour les 
venir charger, ainsy qu'il les altendoit : et se retira 
le petit pas dans sa tranchée, où il parla bien à ces 
messieurs les gendarmes et chevalliers fuyards, leur 
reprochant leur fuite, et leur disant tout haut (car 
j'estois avec luy et l'ouys) : i< Ah! gens-d'armes 
« de France , prenez la quenouille , et laissez la 
« lance. » 

Il estoit lors monté sur son bon cheval moreP, des 
beaux genetz et bons qui sortist il y a longtemps 
du royaume de Naples ; et, en descendant, il le loua 
fort, et dit que pour le jour de la battaille il n'en 
vouloit pas de meilleur, ny d'autre. Ce que l'enne- 
my avoit sceu, et pensant qu'il y fust monté, mi- 
rent tous leurs esprits et leurs efforts pour le tuer 
à la battaille de Dreux : mais il avoit changé d'opi- 
nion; car il prit le bay Samson, gi-and coursier fort, 
qui avoit servi plus de trois ans d'estallon à Esclairon ', 

d. Cerne, cercle; d'où le verbe cerner. — 2. Morel, moreau. 
3. Esclairon, Eclaron près de Vassy (Haute-Marne). 



302 DISCOURS 

OÙ il tenoit son haras : et son escuyer italien, nommé 
Hespany, estoit monté sur le morcl, qui pour avoir 
esté pris pour feu M. de Guy se, mourut de plus de 
vingt coups de pistollets. 

Geste disgression pourroit estre fascheusé à au- 
cuns, et à d'autres possible que non : mais je veux 
mettre toutes les circonstances, afin qu'on ne me 
trouve menteur. Ce fut lors qu'il dit aussy aux Pa- 
risiens, qui e&toient un peu effrayez de se voir à 
demy assiégez : « Je vous garderay, mes amys, du 
« mal; mais de peur je ne puis : » tenant ce mot 
du roy François, qui dit de mesmes aux Parisiens, 
lorsque l'empereur Charles V vint et s'approcha d'eux 
vers Chasteau-Thierry. 

Mais pour retourner à la retraicte de M. de Guyse 
dernier, qu'il l'apprist de M. son père, ou qu'il l'ait 
faicte ou inventée de sa teste, c'est la plus belle qui 
se fit et se fera jamais. Et croy que cela luy vint de 
sa seule teste et de son seul esprit; car il en avoit 
tout ce qu'il falloit, voire pour en revendre, et de 
vaillance ; de quoy à une autre fois nous en parle- 
rons. Je fais donc fin, après avoir dit qu'il me sem- 
ble qu'à la battaille de Trebie *, il y eut dix mille 
soldatz romains, qui, ayant perdu la battaille, pas- 
sèrent au travers et au beau mitan de leurs ennemis, 
et se sauvèrent et se retirèrent bravement, à leur 
barbe, dans la ville de Plaisance. Possible que mon- 
dict sieur de Guyse, qui lisoit et estudioit tous les 
jours, ou se souvenoit de loing, ou avoit leu de frais 
le, conte, qui luy ayda bien à propos pour le coup à 

i. Voyez Tite-Live, liv, XXI, 



D'AUCUNES RETRAICfES DE GUERRE. 303 

sa vaillance, à sa conduit te et à son gentil esprit et 
brave courage. 

Froissart racontant de la battaille de Nicopoly *, 
que donnèrent les Ongres et les François, dit que, 
parmy les François, il y eut deux escuyers de Picar- 
die très-vaillans, qui, puis après, se peurent bien dire 
vrais chevalliers. Hz s'estoient trouvez en maintes 
rencontres, et en estoient partis en leur honneur. 
L'un s'appelloit Guillaume de Bu*, et l'autre Le Bor- 
gne de Monquel. Ces deux donques, combattans par 
force d'armes et vaillance, passèrent outre les bat- 
tailles, et retournèrent à la battaille par deux fois 
bravement et vaillamment, où ilz firent force aper- 
tises d'armes (ainsy parle-il) ; mais, voulant mourir 
en un si sainct conflit, se firent là tuer. Il est à pré- 
sumer que, puisqu'ilz avoient ainsy passé et repassé 
par ces deux fois outre les battailles en bien com- 
battant, qu'ilz pouvoient faire une aussy honorable 
retraicte que là mourir. Voilà comment ces Romains 
ne firent pas si bien que ces deux François, encore 
poui'tant qu'ilz soient fort à louer. 

Or c'est assez de ceste matière et subject parlé. 

i . Voyez Froissart, liv. IV, ch, lu. 

2. Les pre'cédentes éditions portent par erreur : Guillaume Den. 



Fli\ DU DISCOURS d'aUCUJNES RETRAICTES DE GUERRE. 



RECUEIL 



DES DAMES 



VII — 20 



DES DAMES. 



PREMIERE PARTIE. 

DISCOURS I. 

SUR LA REYNE ANNE DE RRETAGNE^. 

Puisqu'il me faut parler des dames, je ne veux 



1. Dans le catalogue de ses écrits (voy. t. I, p. 2), c'est sous 
le simple titre de Recueil des Dames que Brantôme a désigné les 
deux ouvrages intitulés par les éditeurs anciens et modernes : 
Vies des Dames illustres ; Dames galantes, et qui ont été publiés 
poui' la première fois en 1665. Nous leur avons conservé le titre 
que Brantôme leur avait donné. Il n'en existe plus, à notre con- 
naissance du moins, aucun manuscrit original ; mais les copies en 
sont fort nombreuses, et, comme nous l'avons fait précédemment, 
nous avons adopté celle qui est conservée dans la collection Du- 
puy et qui nous semble avoir servi de type aux autres. Elle pré- 
sente mi certain nombre de changements que Dupuy a faits de son 
chef et qui avaient pour but de rendre le texte plus clair ou plus 
correct. Nous n'avons guère tenu compte que de ceux qui nous 
ont paru motivés par une erreur de copiste. 

2. Anne de Bretagne, fille de François II, duc de Bretagne, et 



308 DES DAMES. 

toutes pleines : et ne seroit qu'en chaffourer le pa- 
pier en vain ; car il y en a assez d'escrit, et mesmes 
ce grand Boccace en a fliict un beau livre à part'. 
Je me contentera v donc d'en escrire d'aucunes par- 
ticulières, et principalement des nostresde nostre 
France, et de celles de nostre temps ou de nos pères 
qui nous en ont peu raconter. 

Je commenceray donc par nostre reyne Anne de 
Bretagne, la plus digne et honorable reyne qui ait 
esté depuis la reyne Blanche, mère du roy sainct 
Louis , et si sage et si vertueuse , j usques à son 
règne. 

Geste reyne Anne donc fut riche héritière de la 
duché de Bretagne, qu'on tient une des belles de la 
chrestienté, et pour ce fut fort recherchée des plus 
grandz. M. le duc d'Orléans, qui depuis fut le roy 
Louis XII% en ses jeunes ans la rechercha fort, et 
pour elle fît de beaux faictz d'armes en Bretagne, et 
mesmes en la bataille de Sainct-Aubin, où il fut pris 
combattant à pied à la teste de son infanterie. J'ay 
ouy dire que ceste prise fut cause qu'd ne l'espousa 
alors; sur laquelle entrevint^ Maximilian, duc d'Aus- 
triche, depuis empereur, qui l'espousa par les mains 



de Françoise de Foix, ne'e au château de Nantes le 26 janvier 
1476. Elle avait douze ans quand son {)ère mourut en octobre 
1488. Elle épousa 1° Charles VIII le 6 décembre 1491 , 2° Louis XII 
le 8 janvier 1499, et mourut le 9 janvier 1514. — L'ouvrage le 
plus complet que l'on ait sur cette princesse est sa Fie publiée par 
M. Le Roux de Lincy, 1861, 4 vol. petit in-8°. 

1 . C'est le traité De Claris nmlieribus dont la première édi- 
tion est de 1473, in-fol., goth. 

2. Entretint ^ intervint. 



ANNE DE BRETAGNE. 309 

de son oncle le prince d'Orange', dans la grand' église 
de Nantes ; mais le roy Charles VHP aiant advisé avec 
son conseil qu'il n'estoit pas bon d'avoir un si puis- 
sant seigneur ancré et empiété dans son royaume, 
rompit le mariage qui s'estoit faict entre lui et Mar- 
guerite de Flandres, et osta ladicte Anne à Maximi- 
lian son compromis, et l'espousa; de sorte qu'aucuns* 
ont conjecturé là-dessus que leur mariage de l'un et 
l'autre, ainsi noué et desnoué, fut malheureux en 
lignée. 

Or, si elle a esté désirée pour ses biens, elle l'a esté 
autant pour ses vertus et mérites; car elle estoit belle 
et agréable, ainsi que j'ay ouy dire aux anciens qui 
l'ont veue, et selon son portraict, que j'ay veu au 
vif; et resembloit en visage à la l^elle damoiselle de 
Chasteauneuf ', qui a esté à la court tant renommée 
en beauté; et cela suffise pour dire sa beauté, ainsi 
que je l'ay veue figurer à la reyne mère. 

Sa taille estoit belle et médiocre. Il est vray qu'elle 
avoit un [iied plus courl que l'autre, le moins du 
monde, car on s'en appercevoit peu, et malaisément 
le cognoissoit-on; dont pour cela sa beauté n'en 
estoit point gastée; car j'ay veu beaucoup de très- 
belles femmes avoir ceste légière deffectuosité, qui 
estoient extresmes en beauté, comme madame la 
princesse de Condé*, de la maison de Longueville. 

i . Jean de Ghalon, prince d'Orange. Le mariage eut lieu en 1490. 

2. Aucuns, c'est-à-dire Commines. Voyez ses Mémoires, liv. VII, 
ch. IV. 

3. Rene'e de Rieux. Voyez t. II, p. 18] . 

4. Françoise d'Orléans-Longueville, mariée en 1S65 à Louis I*""" 
de Bourbon, prince de Condé, morte le 11 juin 1601. 



310 DES DAMES. 

Encor dit-on que rhabilation de telles femmes en 
est fort dëlicieuse_, pour quelque certain mouvement 
et agitation qui ne se rencontre pas aux autres. Voilà 
la beauté du corps de cette reyne. 

Pour celle de l'esprit, elle n'estoit pas moindre; 
car elle estoit très-vertueuse, sage, lionneste, bien 
disante, et de fort gentil et subtil esprit. Aussi avoit- 
elle esté nourrie par madame de Laval ', très-habille 
et accomplie dame, qui lui avoit esté donnée par le 
duc François son père pour gouvernante. Au reste 
elle estoit très-bonne, fort miséricordieuse et fort 
charitable, ainsi que j'ay ouy dire aux miens. Vray 
est qu'elle estoit fort prompte à la vengeance, et par- 
donnoit malaisément quand on l'avoit offensée de ^ 
malice, ainsi qu'elle le monstra au mareschal de Gié, 
pour l'affront qu'il luy fist lorsque le roi Louis, son 
seigneur et mary, fust si fort malade à Blois, dont on 
le tenoit pour mort'. Elle, voulant pourveoir à son 
faict, en cas qu'elle vinst à estre vefve, fit charger 
sur la rivière de Loire trois ou quatre bateaux de 
ses plus précieux meubles, bagues, joyaux et argent, 
pour les transporter en sa ville et chasteau de Nantes. 
Ledict mareschal, rencontrant les bateaux entre Sau- 
mur et INantes, les fit arrester et saisir, comme par 
trop curieux de vouloir contrefaire le bon officier et 
bon vallet de la couronne; mais la fortune voulut 
que le roy, par les bonnes prières de son peuple, 
duquel il estoit le vray père, en eschupa. 

i. Françoise de Dinan, de la maison d'Albret, dame de Cha- 
teaubriand et de Laval. * 
2. De, par. — 3. En la03. 



ANNE DE BRETAGNE. 3i1 

La reyne, despitée de ce traict, ne chauma pas 
sur sa vengeance, et l'aiant bien couvée, le faiot 
chasser de la court. Ce fut lors que le dit mareschal, 
aiant achevé de faire ceste belle maison du Verger', 
et s'y retirant, dict qu'à bonne heure la pluye l'avoit 
pris pour se mettre si à propos à couvert souIdz ceste 
belle maison qui ne venoit que d'estre faicte. Ce ne 
fut pas tout que ce bannissement de court; mais par 
des grandes recherches qu'elle fit faire partout où il 
avoit commandé, il fut trouvé qu'il avoit faict des 
fautes et concussions et pilleries (ainsi qu'aucuns gou- 
verneurs y sont sujets); si bien que lui, aiant récusé 
aucunes courtz de parlement, il eut celui de Toulouze, 
où son procès avoit esté renvoie et évoqué pour ces 
raisons, et aussi que ceste cour de longtemps a esté 
fort justiciable*, et point corrompue. Là, son procès 
veu, fut convaincu ; mais la reyne ne voulut pas sa 
mort, d'autant, disoit-elle, que la mort est le vray 
remède de tous maux et douleurs et qu'estant mort, 
il seroit trop heureux; mais elle voulut qu'il vescut 
bas et ravalé ainsi qu'il avoit esté paravant grand, 
afin que, par sa fortune changée de grande et haute 
où il s'estoit veu, en un misérable estât bas, il vescust 
en marrissons, douleurs et tristesses, qui lui feroient 
plus de mal cent fois que la mort mesmes ; car la mort 
ne lui dureroit qu'un jour, voire qu'une heure, et ses 
langueurs qu'il auroit le feroient mourir tous les jours. 

1 . En Anjou. 

2. Justiciable, pratiquant la justice. Le mot a été biffé dans le 
manuscrit par Dupuy et remplacé par ceux-ci -.juste et équitable, 
qui depuis ont été adoptés dans les autres manuscrits et dans les 
éditions. 



312 DES DAMES. 

Voilà la vengeance de ceste brave reyne. Elle fut 
un jour fort marrie contre M. d'Orléans, de telle fa- 
çon qu'elle ne s'en peut appaiser de longtemps, 
d'autant que la mort de M. le Dauphin son filz estant 
survenue ', le roy Charles son mary et elle en furent 
si désolez, que les médecins, craignans la débilité et 
foible habitude* du roy, eurent peur que telle dou- 
leur pût porter préjudice à sa santé; dont ils con- 
seillarent au roy de se resjouir, et aux princes de la 
court d'inventer quelques nouveaux passe-temps, 
jeux, dances et momeries, pour donner du plaisir au 
roy et à la reyne : ce qu'aiant entrepris , M. d'Or- 
léans lit au chasteau d'Amboise une masquarade 
avec une dance, où il fit tant du fou, et y dança si 
gayement, ainsi qu'il se dit et se list', que la reyne, 
cuydant qu'il démenast telle allégresse pour se voir 
plus près d'estre roy de France, voyant M. le Dau- 
phin mort, luy en voulut un mal extrême, et lui en 
fit une telle mine, qu'il fallut qu'il s'ostast d'Amboise 
où estoit la court, et s'en allast à son chasteau de 
Blois. On ne peut objecter rien à cette reyne, sinon 
ce seul sy de vengeance, si la vengeance est un sy, 
puisqu'elle est si belle et si douce ; mais d'ailleurs elle 
avoit des parties très-louables". 

Quand le roy son mary alla au royaume de Na- 
ples, et tant qu'il y fut, elle sceut très-bien gouver- 
ner le royaume de France avec ceux que lui avoit 



i . Le dauphin Charles-Orland mourut dans sa quatrième an- 
née, le 6 décembre i49o. 

2. Habitude, complexion. 

3. Dans Commines. Voyez ses Mémoires, liv. VIII, oh. xx. 



ANNE DE BRETAGNE. 313 

donné le roy pour l'assister; mais elle vouloit tous- 
jours garder son rang, sa grandeur et primauté, et 
estre crue^ toute jeune qu'elle estoit, et s'en faisoit 
bien accroire; aussi n'y trouva l'on rien à dire. 

Elle eust un très-grand regret à la mort du roy 
Charles, tant pour l'amitié qu'elle lui portoit que 
pour ne se veoir qu'à demy reyne, n'aiant point 
d'enfans. Et ainsi que ses plus privées dames, com- 
me je tiens de bon lieu, la plaignoient de la voir 
vef've d'un si grand roy, et malaisément pouvoir re- 
tourner en un si haut estât, car le roy Louis estoit 
marié avec Jeanne de France, elle respondoit qu'elle 
demeureroit plustost toute sa vie vefve d'un roy que 
de se rabaisser à un moindre que luy; toutesfois 
qu'elle ne désesperoittant de son bonheur, qu'elle ne 
pensast encor estre un jour reyne de France ré- 
gnante, comme elle avoit esté, si elle vouloit. Ses 
anciennes amours lui faisoient dire ce mot, et qu'elle 
vouloit ralumer en sa poitrine eschaufée encor un 
peu; ce qui arriva : car le roy Louis, ayant répudié 
Jeanne sa femme , se souvenant de ses premières 
amours qu'il avoit porté à ladicte reyne Anne , et 
n'en aiant encor perdu la flamme, la prit en mariage, 
comme nous avons veu et leu. Voylà sa prophétie 
accomplie, qu'elle fondoit sur le naturel du roy 
Louis, qui ne se put jamais engarder de l'aimer toute 
mariée qu'ell' estoit ; et la regardoit de bon œil 
tousjours, estant M. d'Orléans; car malaisément se 
peut-on défaire d'un grand feu quand il a une fois 
saisy l'ame. 

Il estoit très-beau prince, et fort aimable, et pour 
ce elle ne l'hayssoit pas. L'aiant prise estant i*oy, il 



314 DES DAMES. 

riionnora beaucoup, lui laissant jouir de son bien et 
de sa duché, sans qu'il y touschast et en prit un 
seul sou : aussi elle l'employoit bien, car elle estoit 
très-libéralle. Et d'autant que le roy ne faisoit des 
dons immenses, pour lesquelz entretenir il eust fallu 
qu'il foullast son peuple, ce qu'il fuyoit comme la 
peste, elle suppléoit à son défaut : car il n'y avoit 
grand capitaine de son royaume à qui elle ne don- 
nast des pensions, et fist des présens extraordinaires, 
ou d'argent ou de grosses chaisnes d'or, quand ilz 
alloient en quelque voyage, ou en retournoient; et 
de mesmes en faisoit des petits, selon leur qualitez; 
aussi tous couroient à elle, et peu en sortoient d'avec 
elle mal contens. Surtout elle a eu ceste réputation 
d'avoir aimé ses serviteurs domestiques, et à eux faicts 
de bons biens. 

Ce fut la première qui commença à dresser la 
grande court des dames, que nous avons veue depuis 
elle jusques à cest' heure; car elle en avoit une très- 
grande suitte, et de dames et de filles, et n'en refusa 
jamais aucune; tant s'en faut, qu'elle s'enquerroit 
des gentilzhommes leurs pères qui estoient à la court, 
s'ilz avoient des filles, et quelles elles estoient, et les 
leur demandoit. J'ay eu une tante de Bourdeille*, 
qui eut cet honneur d'estre nourrie d'elle; mais 
elle mourut en sa coiu^t en l'aage de quinze ans, et 
fut enterrée derrière le grand autel des Cordelliers à 
Paris; et en ay veu le tumbeau et la subscription 
avant que l'église fust bruslée. 

Sa court estoit une fort belle escole pour les dames, 

1. Louise de Bourdeille; voyez plus haut, p. 190-193. 



ANNE DE BRETAGNE. 315 

car elle les faisoit bien nourrir et sagement; et tou- 
tes, à son modelle, se foisoient et se façonnoient 
très-sages et vertueuses : et d'autant qu'elle avoit le 
cœur grand et haut^, elle voulut avoir ses gardes, et 
si institua la seconde bande des cent gentilshommes; 
car auparavant n'y en avoit qu'une : et la plus grand' 
part de sa dicte garde estoient Bretons, qui jamais 
ne failloient, quand elle sortoit de sa chambre, fust 
pour aller à la messe ou s'aller promener, de l'at- 
tendre sur cette petite terrasse de Blois qu'on appelle 
encor la Perche aux Bretons', elle-mesmes l'ayant 
ainsi nommée. Quand elle les y voyoit : « Yoilà mes 
« Bretons, qui sont_, disoit-elle, sur la Perche qui 
« m'attendent. » Asseurez-vous qu'elle ne mettoit 
point son bien en réserve, mais qu'il estoit bien em- 
ployé en toutes choses hautes. 

Ce fut elle qui fit bastir par une grand'superbeté 
ce beau vaisseau et grande masse de bois, qu'on ap- 
pelloit la Cordelliere^ qui s'attaqua si furieusement 
en plaine mer contre la Régente d\4ngleterre, et 
s'accrocha tellement avecq' elle, qu'ilz se bruslèrent 
et se périrent, si bien que rien n'en eschapa, fust des 
personnes, fust de ce qui estoit dedans; dont on 
[n']en peust tirer des nouvelles en terre, et dont la 
revne en fut très-marrie*. 



\. La Perche aux Bretons est représente'e (voyez pi. III) dans 
\' Histoire du château de Blois, par M. de la Saussaye, 1840, gr. 
in-4°. 

2. Le combat et l'incendie de Marie-la-Cordelière et du Régent 
eurent lieu le 10 août 1512 à la hauteur de l'île d'Ouessant, et 
ont été célébrés par Germain Brice dans un poème latin (1S13, 
in-4'') dont une traduction en vers français due à P. Choque, 



316 DES DAMES. 

Le roy l'honoroil de telle sorte, que lui estant 
raporté un jour que les clercs de la basoche du Pa- 
lais, et les escolliers aussi, avoient joué des jeux où 
ils parloient du roy, de sa court et de tous les grandz, 
il n'en fist autre semblant, sinon de dire qu'il falloit 
qu'ilz passassent leur temps, et qu'il leur permettoit 
qu'ils parlassent de luy et de sa court, non pour- 
tant desreglement, mais surtout qu'ils ne parlassent 
de la reyne sa femme en façon quelconque; autre- 
ment qu'il les feroit tous pendre. Voilà l'honneur 
qu'il lui portoit. 

De surplus, il ne venoit jamais en sa court prince 
estranger, ou amjjassadeur, qu'après l'avoir veu et 
ouy qu'il ne l'envoyast faire la révérence à la reyne, 
voulant qu'on lui portast le mesme respect qu'à luy, 
et aussi qu'il cognoissoit en elle une grande suffi- 
sance pour entretenir et contenter telz grandz per- 
sonnages, comme très-bien elle sçavoit faire; et y 
prenoit très-grand plaisir, car elle avoit très-bonne et 
belle grâce et magesté pour les recueillir, et belle 
éloquence pour les entretenir; et si, quelquesfois, 
parmy son parler françois, estoit curieuse, pour 
rendre plus grande admiration de soy, d'y entre- 
mesler quelque mot estranger qu'elle apprenoit de 
M. de Grignolz', son chevalier d'honneur, qui estoit 
un fort gallant homme, et qui avoit bien veu son 
monde, et pratiqué et sceu fort bien les langues es- 
Irangères, et avec cela de fort bonne et plaisante 

roi d'armes d'Anne de Bretagne, a été publiée par M. Jal, 184.^, 
in-8°. 

1 . Grignols ou Orignaux. Voyez plus haut, p. \91-i î)9 et tome II, 
p. 224, note. 



ANNE DE BRETAGNE. 317 

compagnie, et qui rencontroit bien. Sur quoy un 
jour la reyne hiy aiant demandé quelques mots en es- 
pagnol pour les dire à l'embassadeur d'Espagne, et 
luy aiant dit quelque petite sallaudrie en riant, elle 
l'apprit aussitost : et le lendemain, attendant l'am- 
bassadeur, M. de Orignaux en fit le conte au roy, 
qui le trouva bon, cognoissant son humeur gaye et 
plaisante; mais, pourtant il alla trouver la reyne, et 
luy descouvrit le tout, avec l'advertissement de se 
garder de ne prononcer ces motz. Elle en fut en si 
grande colère, quelque risée qu'en fit le roy, qu'elle 
cuida chasser M. de Orignaux, et luy en fit la mine, 
sans le voir pour quelques jours; mais M. de Ori- 
gnaux lui en fit ses humbles excuses, disant ce qu'il 
en avoit faict n'estoit que pour faire rire le roy et lui 
faire passer le temps, et qu'il ne fust pas esté si mal 
advisé de ne l'en advertir, ou le roy, comme il avoit 
faict, lorsque l'amliassadcur eust voulu venir : et 
ainsi, par les prières du roy, elle s'appaisa. 

Or si le roy l'a aimée et honorée vivante, com- 
me vous voyez, il faut croire qu'estant morte il luy 
en a faict de mesmes. Et pour manifester le deuil qu'il 
en fit, en faict foy les superbes et honorables funé- 
railles et obsèques qu'il fit d'elle, lesquelles j'ay leu 
dans une vieille histoire de France que j'ay veu traisner 
en un cabinet de nostre maison, dont l'on n'en fai- 
soit cas ; et l'aiant amassée je les y ay remarquées '. Et 

1 . Je n'ai pu retrouver {'Histoire de France d'où Brantôme a 
tiré cette relation. Il est facile de voir que, dans les passages qu'il 
en cite, il a intercalé plusieurs phrases de son cru, comme la der- 
nière du second alinéa et la première du troisième. Cf. p. 3i0, 
note 1. 



318 DES DAMES, 

d'autant que c'est une chose qu'on doit noter, je l'ay 
voulu mettre icy de mot à mot comme dit le livre, 
sans en rien changer; car, encor qu'il soit vieux, le 
parler n'en est trop mauvais; et de la vérité de ce 
livre j'en suis esté confirmé par ma grand'mère, ma- 
dame la séneschale de Poitou, de la maison du Lude, 
qui estoit lors à la court. Ce livre donc conte ainsi : 

« Geste reine estoit une honorable et vertueuse reine 
et fort sage, la vraye mère des pauvres, le support des 
gentilshommes, le recueil * des dames et damoiselles et 
honnestes filles, et le refuge des sçavans hommes : aussi 
tout le peuple de France ne se peut saouler de la plorer 
et regretter. 

« Elle mourut au chasteau de Blois le vingt et uniesme 
de janvier, Tau mil cinq cens et treize *, sur Taccomplis- 
sement d'une chose qu'elle avoit la plus désirée, qu'estoit 
l'union du roy, son seigneur, et du pape et de Féglise ro- 
maine, en aborrant fort le scisme et la diversion^. Aussi 
elle ne cessa jamais après le roy, qu'il ne s'y remist; dont 
elle estoit fort aymée et révérée grandement des princes 
et prélatz catholiques, autant que le roy en estoit hay. 

« J'ay veu à Sainct-Denys d'autresfois une grand'chape 
d'église, toute couverte de perles en broderie, qu'elle avoit 
faict faire exprès pour en faire un présent au pape; mais 
la mort la prévinst. Après son trespas, son corps demeura, 
par l'espace de trois jours, dans sa chambre, le visage tout 
descouvert , qui ne se monstroit nullement changé par 
l'hydeuse mort, mais aussi beau et agréable que durant 
son vivant. Et à l'entour de ce corps y avoit douze gros 
cierges de cire blanche, tous allumez tousjours jusques à 

1. Recueil, asile. — 2. Lisez ; le 9 janvier 1514. 
3. Diversion^ séparation. — Dupuy a biffé ce mot et mis à la 
place division. 



ANNE DE BRETAGNE. 319 

ce qu'il fust embaumé et mis en un très-riche cercueil; et 
puis fut mise en la graucVsalle pour aucuns jours, accom- 
pagnée tousjours de cierges et flambeaux, et de toutes 
sortes de prestres. 

« Le vendredy vingt-septiesme du mois de janvier*, fust 
son corps tiré hors du chasteau, fort honnorablement ac- 
compagné de tous les prestres et religieux de la ville, porte 
par gens vestus de deuil et chapperons en testes , avec 
vingt-quatre autres plus grosses torches que les autres, 
portées par vingt-quatre olficiers de Testât de ladicte dame ; 
et, en chacunes d'icelles toutes, avoit deux riches escus- 
sons armoyez des armes et honneste blason d'icelle noble 
dame. En amprès lesdictes torches, estoient les révérends 
seigneurs et prélatz, évéques, abbez, et M. le cardinal de 
Luxembourg ^, pour faire ledict office, lequel leva le corps 
de ladicte dame, du chasteau de Blois. Puis marchoient les 
huissiers en ordre, tous vestus de robes noires, et chape- 
rons de dueil. 

« En après marchoient le capitaine , messire Gabriel de 
la Chastre, et ses archiers, les seigneurs de Concressault, 
Chastaing et La Tour', accompagnez de leurs archiers. 

« Après estoient les roys et hérauts d'armes revestus de 
leurs cottes et blasons d'armoirie. A la main droicte mar- 
choient le premier maistre d'hostel et les autres ; à la main 
senextre estoient les maistres des requestes; et consé- 
quemment * marchoient le grand escuyer de ladicte dame ; 
(car elle avoit sa grand' escuy rie et son grand escuyer, 
comme le roy, ainsi que l'on list qu'il accompagna le roy 

1. Le 3 février. 

2. Philippe de Luxembourg qui fut évêque du Mans de 1477 
à 1C07 et de 1509 à 1519. 

3. Alexandre de Menipeny, seigneur de Concressaut, chevalier 
d'honneur de la reine Marie d'Angleterre. — Guillaume de Bon- 
neval, seigneur de Chastain. — Antoine de la ïour, vicomte de 
Tm-enne, chambellan de Charles VIII et de Louis XII. 

4. Conséquemment, à la suite. 



320 DES DAMES. 

Charles au royaume de Naples; mais il ' n'espécifie point le 
nom). Son corps estoit porté de ses gentilshommes et offi- 
ciers. Les coings ou carrez du drap qui csloient sur le corps 
esloient portez par le seigneur de Sainct-Pol, le seigneur 
de Lautreq, le sieur de LavaP, et Louys M. de Nevers. 
Ceux qui portoient le poisle dudict corps, estoient le sei- 
gneur de Pontièvre, le seigneur de Chasteaubriand, Pierre 
M. de Candalle, et le seigneur de Montafdanl ^ . Et après es- 
toit le seigneur de Orignaux, chevalier d'honneur de la- 
dicte reyne. Et à mener le grand deuil estoient : Le sei- 
gneur d'Angoulesme, le seigneur d'Allançon, le seigneur 
de Vandosme, la dame de Bourbon, la dame d'Angou- 
lesme et la dame d'Allançon ^ ; et après icelle, la dame de 
Mailly^, dame d'honneur de ladicte reyne. Et après al- 
loient toutes les dames et damoiselles et filles d'honneur, 
honnestement vestues de robes noires et de dueil. 

« En après marchoit le duc d'Albanie ® avec les ambas- 
sadeurs, les seigneurs barons de Bretaigne, et autres plu- 
sieurs notables seigneurs , chambellans et officiers, ainsy 
qu'ils dévoient aller, et chacun mis en son ordre. Enfin, 
fut ledict corps ainsi porté en l'église de Sainct-Sauveur; 

1. //, l'auteur de la relation; cette parenthèse est évidemment 
une intercalation de Brantôme. 

2. François de Bourbon, comte de Saint-Pol. — Odet de Foix, 
seigneur de Lautrec. — Gui XVI, comte de Laval, mort en 1 531 . 

3. René de Brosse, dit de Bretagne, comte (nominal) de Pen- 
thièvre. — Jean de Laval, seigneur de Châteaubriant. — Pierre de 
Foix, fils de Gaston il de Foix, comte de Caudale. — Pierre de 
Laval, seigneur de Montafilant. 

4. François de Valois, comte d'AngouIême, depuis François l". 
— François, duc d'Alençon. — Charles de Bourbon, comte de 
Vendôme. — Amie de France, duchesse de Bourbon. — Louise 
de Savoie, duchesse d'AngouIême. — Marguerite, duchesse d'A- 
lençon. 

5. Jacqueline d'Astarac , femme d'Antoine de Mailly, mort 
après lo49. 

G. Jean Stuart, duc d'Alban\ . 



ANNE DE BRETAGNE. 321 

et là ne prist aucun sa place, fors qu'il estoit ordonné par 
ceux qui en avoient la charge, et les niaistres des cérémo- 
nies; et furent diltes vigilles. Et le lendemain, qui estoit 
sabmedy, fut fait un service fort soleninel par plusieurs 
prélats; et ne furent à l'offrande, fors M. d'Angoulesnie et 
M. d'Allançon, auxquels furent portez, leurs olfrandcs par 
les roys d'armes IMontjove et Bretagne. 

• Et après le service accompli, cliascun s'en alla dis- 
ner ; et après disner partist le corps hors la ville avec tout 
le luminaire et estât dessusdict, et tousjours ainsi honno- 
rablement accompagné en ce beau et dévot ordre jusques 
au lieu de la sépulture; et tousjours vigilles; et le lende- 
main messes en tous les lieux et villes et places où ledict 
corps et la compagnie arrivoient le soir au giste, et tant 
que le dimanche septuagésime, douziesme de febvrier, 
parvindrent jusques en l'église de Nostre-Dame-des- 
Champs aux fauxbourgs de Paris, là où le corps fust gardé 
par deux nuicts avec moult grand' quantité de luminaires ; 
et le service dévot faict. Le mardy ensuivant, quatorziesme 
de febvrier, furent au devant du corps les processions avec 
les croix de toutes les églises et religions de Paris, et toute 
l'université ; ensemble aussi les présidens et conseillers 
de la souveraine court de parlement, et généralement 
toutes les autres courts et jurisdictions, officiers et advo- 
cats, procureurs, bourgeois, marchands et habitans, et 
autres menus olficiers de la ville , lesquels eux tous 
accompagnèrent icelluv corps moult révéremment, avec 
les très-nobles seigneurs et dames de Testât dessus-dict, 
ainsi qu'ils partirent de Bloys; et chascuu tousjours en 
bel ordre entre eux, tous selon leurs degrez. Et devant 
le corps entrèrent à Paris par la porte de Sainct-Jacques, 
les pages d'honneur, nuds testes, tous vestus de vellours 
noir et chapperons de deuil, montez sur les courciers et 
chevaux bardez de vellours jusques en terre, à grandes 
croix de satin blanc dessus; et puis un cheval d'honneur 
et hacquenée, accoustrez de mesmes, estoient ainsi menez , 

VII — 21 



322 DES DAMES. 

et conduicts par les laisses, qui est à dire menés en main, 
et le chariot qui avoit emmené le corps de ladicte dame 
jusques ausdicts faulxbourgs de Paris, avecques six chevaux 
euhavnachcz, et couverts de mesnies vellours, à grandes 
croix de satin blanc. Le charriot estoit aussi couvert de 
vellours, à une grande croix de niesmcs, et les quatre 
coings honnestements portez par quatre seigneurs ; et si 
estoient les charretiers et pallefreniers vestus de vellours, 
et chapperons de deuil. 

« L'efligie et représentation de la reyne estoit posée 
dessus son corps, et tout porté par plusieurs gentilshom- 
mes dessus une httière de Ijois toute couverte d'un riche 
drap d'or, traict et eslevé, fourré et enrichy d'hermines. 
Ladicte effigie estoit moult richement accoustrée, vestue 
dessoubz d'une cotte de drap d'or, et dessus un grand 
sercot * de vellours cramoisy de pourpre , fourré d'hermi- 
nes; une couronne mise en son chef dessus ung coissin' 
de drap d'or; ung sceptre estoit en sa main droicte, et en 
sa senextre tenoit une main de justice ; et au dessus estoit 
porté ung riche poisle bleuf * en manière de ciel, semé à 
l'entour d'escus de France et de Bretagne; et estoit porté 
par les quatre présidens de la court de parlement, et des 
dessusdicts seigneurs et dames, portans le deuil après le 
corps. Et ainsy fut conduit jusques à la grand' église de 
Nostre-Dame de Paris, où fut faict un moult solempnel 
service. Le lendemain, qui estoit mardy quinziesme de 
febvrier, fut ainsy continuellement porté hors Paris, en 
l'ordre et manière que dessus, pour estre sépulture en la 
dévote église de Sainct-Denys en France; et ainsy furent 
les processions de Paris, pour conduire le corps jusques à 
une croix qui est un peu par de là le lieu où l'on faict la 
foyre du landy * ; et en ce lieu où est la croix, le révérend 

1. Sercot, surcot. — 2. Coissln, coussin. 

;j. Bleuf, bleu. 

4. Sur le territoire de la Chapelle-Saint-Denis. 



ANNE DE BRETAGNE. 323 

père en Dieu abbé* et vénérables religieux, avec les pres- 
tres des églises et panoisscs de Sainct-Denis, vestus de 
leurs grandes chappes, avec leurs croix, ensemble les ma- 
nans et habitans de ladicte ville, vindrent en procession 
pour recevoir le corps de ladicte reyne, lequel fut porté 
en Téglise de Saiuct-Deuys, et tousjours accompaigné ho- 
norablement des dessus nommez très-nobles princes et 
princesses, seigneurs, dames et damoiselles, et le train, 
ainsy que dessus. 

« Le divin service fut faict pour Tàme de ladicte dame 
par le cardinal du Mans*; et firent l'office de diacre et 
soubsdiacre les archevesques de Lyon et de Sens *, accom- 
pagnez des abbez de Saincte-Geneviefve et Sainct-Ma- 
gloyre*. Et en ce dévot service assistarent tousjours les 
dessusdicls nommez princes et princesses, seigneurs, da- 
mes et damoiselles, uug chacun selon Tordonnance des 
maistres et conducteurs des cérémonies. Et, amprès le 
service, fut faict et prcsché un beau sermon par le véné- 
rable confesseur du roy, maistre Parvy ^, docteur fameux 
es sacrez volumes *. Et le tout deuement accomply, le 
corps de ladicte dame, madame Anne, en son vivant très- 
noble reyne de France, duchesse de Bretagne et contesse 



1. Pierre GoufiSer de Boisy, abbe' de Saint-Denis de 1503 
à 1317. 

2. Philippe de Luxembourg. Voyez plus haut p. 319, note 2. 

3. François I*' de Rohan , archevêque de Lyon de 1501 
à 1536. — Tristan de Salazar, archevêque de Sens de 1475 
à 1319. 

4. Charles de Villiers-L'Isle-Adam, abbé de Sainte-Geneviève. 
— Gui de Montmu^el ou Montmirail, abbé de Saint-Magloire. 

5. Guillaume Petit ou Parvi, dominicain, confesseur de Louis XII 
et de François P', évêque de Troyes (1517), de SenHs (1527), 
mort le 8 décembre 1536. On a de lui ; Viat de Salut, 1527, 
in-8°, goth., souvent réimprimé; La Formation de V homme et 
son excellence, 1538, in-8°. 

6. Sacrez volumes, saintes Ecritures, 



324 DES DAMES. 

d'Estampes, fut honorablement inhumé et ensépulturé de- 
dans le sépulchre à elle préparé. 

« Après, le liérault d'armes, dict Bretaigne, appella tous 
les princes, officiers d'icelle dame, c'est assavoir, le che- 
vallier d'honneur, le grand maistre d'hostel et autres, pour, 
eux tous et nn chacun d'eux, accomplir leurs offices en- 
vers ledict corps, ce qu'ilz firent moult piteusement, et 
jettans larmes de leurs yeux. Et, ce faict, le prénommé 
roy d'armes cria par trois fois à haulte voix moult piteuse- 
ment : La tres-chrestienne reyne de France^ duchesse de 
Bretagne^ nostre dame souveraine ^ est morte; et puis un 
chacun s'en alla. Le corps demeura en sépulture. 

Durant sa vie et après sa mort^ elle fut honnorée 
de tels titres comme j'ay dict : la vraye mère des 
pauvres, le confort des nobles gentilshommes, le 
recueil des dames et damoiselles et lionnestes fdles, 
et le refuge des sçavans hommes et de bonne vie; si 
bien que, parlant d'elle morte, on disoit que c'estoit 
autant renouveller de deuilz et regrets pour toutes 
ces personnes, et aussi pour ses serviteurs domesti- 
ques, qu'elle aymoit uniquement. Elle fut fort reli- 
gieuse et dévote. Ce fut elle qui la première fit la fon- 
dation des Bons-Hommes^ dits autrement Minimes; 
et en accommença l'église desdicts Bons-Hommes près 
de Paris ', et puis après celle de Rome, qui est si belle 
et noble, et où j'ay veu qu'il n'y avoit de receus au- 
cuns religieux que François. 

Voylà, de mot en mot, les superbes obsèques de 
ceste reyne, sans rien en changer de l'original, de 
peur de faillir, ne pouvant dire mieux. Elles sont 

1. Le cuuvcat des .Minimes de Nigeon ou Chaillot, 



ANNE DE BRETAGNE. 325 

toutes pareilles à celles de nos roys que j'ay leu et 
veu, et à celles du roy Charles IX" où j'estois*, que la 
reyne sa mère voulut faire belles et magnifiques^ en- 
cores que les finances de France fussent lors courtes 
pour y despendre tant, à cause de la partance du 
roy de Poulongue, qui en avoit avec sa suitte beau- 
coup gasté et emporté. 

Certes, je trouve ces deux enterremens quasy tous 
semblables, fors en trois choses : L'une, que celuy 
de la reyne Anne fust plus superbe; l'autre, que le 
tout alla si bien d'ordre et si sagement qu'il n'y eust 
aucune division ny contestation de rangs, ainsy 
qu'il arriva à celuy du roy Charles; car, son corps 
estant prest à partir de Nostre-Dame, la court de 
parlement eust quelque picque de presséance avec la 
noblesse et l'Église, d'autant qu'elle alléguoit tenir 
place de roy qu'elle représentoit du tout en tout 
en l'absence du roy, qui estoit hors du royaume. 
Sur quoy il y eust une grande princesse de par le 
monde *, que je sçay bien , et qui lui touchoit de 
fort près, et ne la veux nommer, qui alla arguer et 
dire « qu'il ne se falloit esmerveiller si, durant le 
« vivant du roy, les séditions et troubles avoient eu 
« si grand' vogue, que tout mort qu'il estoit il es- 
« mouvoit, brouilloit et troubloit encores. » Hélas! 
il n'en pouvoit mais, le pauvre prince ny mort ny 
vivant. On sçait assez qui ont esté les autheurs des 

1 . Le transfert du corps de Charles IX à Saint-Denis eut lieu 
le IS juillet 1374. Voyez le Trespas et obsèques du très chrestien 
roy de France , Charles IX , dans le tome VIII (première série) 
des Archives curieuses de l' Histoire de France. 

2. Il s'agit bien évidemment de Marguerite de Valois. 



326 DES DAMES. 

séditions et de nos guerres civilles. Cette princesse, 
qui prononça ces mots, despuis l'a trouvé bien à 
dire, et l'a bien regretté. L'autre chose et dernière, 
est que le corps du roy fust quitté, estant à l'é- 
glise de Sainct-Ladre, de tout le grand convoy, tant 
des princes, seigneurs, court de parlement, et ceux 
de l'église et de la ville, et ne fust suivy ny accompa- 
gné que du pauvre M. d'Estrozze, de Fumel ^ et 
moy, et deux autres gentilshommes de la chambre, 
qui ne voulusmes jamais habandonner nostre mais- 
tre tant qu'il seroit sur terre. Il y avoit aussi quel- 
ques archiers de la garde, chose qui faisoit grand' 
pitié à voir, dans les champs. Sur le tard, et huict 
heures du soir en juillet, en fallut porter le corps et 
ceste effigie si mal accompagnée. 

Estant à la croix ^, nous y trouvasmes tous les re- 
ligieux de Sainct-Denys qui l'attendoient; et, avec 
cérémonies de l'église à ce requises, fut honnorable- 
ment mené à Sainct-Denys, où ce grand M. le car- 
dinal de Lorraine le receut fort dévotieusement et 
honnorablement, ainsy qu'il sçavoit bien faire. 

La reyne ^ fut fort en colère de quoy tout ce grand 
convoy n'avoit passé outre, ainsy qu'elle entendoit, 
fors Monsieur, son fîlz, et le roy de Navarre, qu'elle 
tenoit comme prisonniers. Le lendemain pourtant, 
ils ne faillirent pas, avec très-bonne garde, en coche, 
et capitaine des gardes avec eux, de se trouver au 
grand service solemnel, avec le grand convoy et 

1 . Probablement Charles de Belleville, baron de Fumel, tué à 
la bataille de Coutras (1587). 

2. Vf)yez plus naut, p. 322, note 4. — 3. La reine mère. 



ANNE DE BRETAGNE. 327 

compagnie d'auparavant; chose qui fut fort pitoyable 
à voir. 

Après disner, la court de parlement envoia dire 
et commander à M. le grand aumosnier, M. Amyot, 
de leur aller dire grâces après disner, comme au roy; 
lequel leur fit responce qu'il n'en feroit rien, et que 
ce n'estoit point devant eux qu'il les debvoit dire. 
Ils luy en firent faire deux commandements consé- 
cutifs et menasses; ce qu'il refusa encores, et s'alla 
cacher pour ne leur respondre plus : mais ils jura- 
rent qu'ils ne partiroient de là qu'ils ne vinst; mais, 
ne s' estant peu trouver, ils furent contraincts de les 
dire eux-mesmes , et se lever avec des menaces 
grandes qu'ils firent, et injures qu'ils dëbagoiilarent 
contre ledict aulmosnier, jusques à l'appeller maraut 
et filz de bouchier. J'en vis tout le progrez; et sçay 
bien tout ce que Monsieur me commanda d'aller 
parler à M. le cardinal pour appaiser le tout, d'au- 
tant qu'ils avoient faict commandement à Monsieur, 
comme eux représentans le roy, de leur envoyer le 
grand aumosnier qui ne se pouvoit trouver, et M. le 
cardinal leur en alla parler; mais il n'y gaigna rien, 
se tenans tousjours sur leur opinion et royale ma- 
jesté et authorité. Je sçay ce que m'en dict M. le 
cardinal et me dict ce que je ne diray point : que 
c'estoient des vrais sots \ « M. le premier président 
de Thou* présidoit alors, (grand sénateur certes), mais 
il avoit de l'humeur. Voylà une autre esmeute qui 
fit dire encor à cette princesse et autres, de ce prince 

1. Ces huit derniers mots sont biffés sur le manuscrit. 

2. Christophe de Thou, le père de l'historien. 



328 DES DAMES. 

vivant et mort, sur terre et en terre, que ce corps 
esmouvoit encor le monde, et le mettoit en sédition. 
Hélas! il n'en pouvoit mais. 

J'ay faict ce petit incident possible plus long qu'il 
ne falloit_, et me pourra l'on reprendre : mais je res- 
pondray que je l'ay faict et mis ainsi qu'il m'est 
venu en fantaisie et en souvenance; qu'il est ainsy 
assez bien à propos, et que je le pourrois oublier, 
me semblant estre une chose assez remarquable. 

Et pour retourner encor à noslre reyne Anne, il 
parest bien, par ce beau debvoir dernier de funé- 
railles, qu'elle estoit bien aimée et du monde et du 
ciel, et bien autrement que ne fust cette pompeuse 
et orgueilleuse reyne Ysabeau de Bavières, femme du 
feu roy Charles Vl% laquelle estant morte à Paris, son 
corps fust tant mesprisé qu'il fut mis de son hostel 
dans un petit batteau sur la rivière de Saine, sans 
autre forme de cérimonie et pompe; et fust passé 
par une si petite poterne, et si estroicte, qu'à grand 
peine y pouvoit-il passer; et fut ainsi porté à Sainct- 
Denys en son sépulchre, ny plus ny moins qu'une 
simple damoyselle. Il y avoit bien aussi de la diffé- 
rence de ses actions à celles de la reyne Anne; car 
elle mist les Anglois en France et dans Paris, mist le 
rovaume en combustion et division, et l'apauvrist et 
ruina du tout: et la reyne Anne le tint en paix, et 
l'a£;randist et l'enrichist de sa belle duché et biens 
qu'elle y apporta. Dont il ne se faut esbayr si le roy 
la regretta, et en démena un tel dueil qu'il en cuyda 
mourir au bois de Vincennes, et s'habilla fort long- 
temps de noir et toute sa court; et ceux qui venoient 
autrement les en faisoit chasser; et n'eust point ouy 



ANNE DE BRETAGNE. 329 

ambassadeur, quel qu'il fiist, qu'il ne fust liahillé de 
noir. Et dict bien plus ceste vieille histoire que j'ay 
alléguée, que, « lorsqu'il donna sa fille aisnée à 
a M. d'Angoulesme, despuis le roy François, le deuil 
« ne fut nullement quicté ne laissé en sa court; et le 
« jour qu'ils furent espousez dans la chappelle de 
« Sainct-Germain-en-I.aye , le marié et la mariée 
« n'estoient vestus et habillez, ce dit l'histoire, que 
« de drap noir, honnestement et en forme de deuil, 
« pour le trespas de la susdicte reyne madame Anne 
« de Bretagne, mère de la mariée, en présence du 
« roy son père, accompaigné de tous les princes du 
« sang et nobles seigneurs et prélats, princesses, 
« dames et damoiselles, tous vestus de drap noir en 
« forme de deuil. » Voylà comment le livre en parle; 
qui est une austérité estrange de dueil qu'il faut no- 
ter, que le jour propre des nopces n'en peut estre 
dispensé pour après avoir esté repris le lendemain. 
Par là cognoist-on si ceste princesse estoit aymée et 
digne d'estre aymée du roy son mary, qui quelques- 
fois, en ses goguettes et gayetez, l'appelloit le plus 
souvent sa Bretonne. 

Si elle eust vescu plus longtemps, elle n'eust jamais 
consenty à ce mariage dessusdict; et souvent y avoit 
bien répugné et desdit le roy son mary, d'autant 
qu'elle hayssoit mortellement madame d'Angou- 
lesme, despuis madame la régente, n'estant leurs 
humeurs guières semblables, et peu accordantes 
ensemble; aussi qu'elle vouloit colloquer sa dicte 
fille avec Charles d'Austriehe, lors jeune, et le plus 
grand seigneur de la chrestienté, qui despuis fut 
empereur, encor qu'elle vist bien M. d'Angoulesme 



330 DES DAMES. 

s'approcher fort de la couronne; mais elle ne son- 
geoit pas en cela , ny ne y vouloit songer, se fiant 
d'avoir encor des enfants; car lorsqu'elle mourut 
elle n'avoit que trente-sept ans. 

De son temps et règne, régnoit ceste grande et 
sage reyne Isabeau de Castille, bien accordante en 
mœurs avec nostre reyne Anne. Aussi elles s'entr'av- 
moient fort, et se visitoient souvent par ambassades, 
lettres et présents; et c'est ainsi que la vertu recher- 
che tousjours la vertu. 

Le roy Louis fut après content de se marier pour 
la troisiesme fois avec la reyne Marie, sœur du roy 
d'Angleterre, très-belle princesse, jeune, et trop 
pour luy, dont mal lui en prist. Et se maria plus par 
nécessité et pour faire paix avecques l'Anglois, et 
mettre son royaume en repos, que pour autre chose, 
ne pouvant oublier jamais sa reyne Anne : aussi 
commanda-il à sa mort qu'ils fussent couverts tous 
deux soubs un mesme tombeau, ainsi qu'on le voit à 
Sainct-Denys, tout de marbre blanc, aussi beau et 
superbe qu'il en soit point là. 

Or, je m'arreste en ce discours, et ne passe plus, 
outre, m'en remettant aux livres qui ont escrit mieux 
de ceste reyne que je ne sçaurois faire : toutesfois, 
pour me contenter, j'ay faict ce discours. 

Je diray encor ce petit discours, que c'est d'elle 
que noz reynes et princesses ont tiré l'usage de met- 
tre à l'entour de leurs armoyries et escussons la cor- 
dellière, les portant auparavant nullement entournez, 
mais toutes vagues; et ladicte reyne fust la première 
qui mist cette cordellière. 

Or, je n'en dis plus, n'aiant esté de son temps; 



ANNE DE BRETAGNE. 331 

toutesfois, je proteste bien n'avoir parlé qu'en la 
vérité, pour l'avoir apprise et d'aucuns livres, comme 
j'ay dict, et de madame la séneschalle ma grand' 
mère, et de madame de Dampierre ma tante, un 
vray registre de la court, et aussi habille, sage et 
vertueuse dame qui entra à la court il y a cent ans, 
et qui sçavoit aussi bien discourir de toutes choses. 
Aussi dès l'aage de huict ans y avoit-elle esté nour- 
rie, et n'avoit rien oublié; et la faisoit bon ouyr par- 
ler, ainsi que j'ay veu nos roys et reynes y prendre 
ung singidier plaisir de l'ouyr, car elle sçavoit tout, 
et de son temps et du passé : si bien qu'on prenoit 
langue d'elle comme d'un oracle. Aussi le roy 
Henri IIP dernier la fist dame d'honneur de la reyne 
sa femme. Des mémoires et leçons que j'av appris 
d'elle je me suis servi, et espère m'en servir beau- 
coup en ce livre. 

J'ay veu l'épitaphe de ladicte reyne ainsy faict : 

Cy gist Anne, qui fust femme de deux grands roys; 
En tout grande cent fois, comme reyne deux fois. 
Jamais reyne comme elle n'enrichist tant la France. 
Voylà que c'est d'avoir une grande alliance. 



332 DES D/VMES. 



DISCOURS II. 

SUR LA REYNE, MERE DE NOS ROYS DERNIERS, 
CATHERINE DE MEDÏCIS'. 

Je me suis cent fois estonné et esmerveillé de tant 
de bons escrivains que nous avons veus de nostre 
temps en la France^ qu'ilz n'ayent esté curieux de 
faire quelque beau recueil de la vie et gestes de la 
reyne mère, Catberine de Médicis, puisqu'elle en a 
produict d'amples matières, et taillé bien de la be- 
sogne, si jamais reyne tailla ; ainsi que diet l'empe- 
reur Charles à Paulo Jovio une fois, à son retour 
de son triumpliant voyage de la Goullette, voulant 
faire la guerre au roy François : qu'il fîst seulement 
provision d'ancre et papier, qu'il lui alloit bien tailler 
de la besoigne^ Aussi de vray ceste reyne en a taillé 
de si belle, qu'un bon et zellé escrivain en eust faict 
une lUiade entière : miais ou ils sont esté paresseux 
ou ingrats; car elle ne fust jamais chiche à l'endroict 
des sçavans, et qui escrivoient quelque chose. J'en 

i. Catherine de Médicis, fille unique de Laurent de Médicis, 
duc d'Urbin, et de Magdeleine de la Tour, comtesse d'Auvergne 
et de Lauraguais, née à Florence le 13 avril 1519, mariée à 
Henri II, le 27 octobre 1533, morte au château de Blois le 5 jan- 
vier 1 589. Elle était nièce de Clément VII. 

2. Expedire te, inquit, Jovi, calamos oportet, ut quaîjam gesta 
sunt in historiis tempestive perscribas ; nam hoc armorum motu, 
magnus profecto tibi novi operis labor paratur. (P. Jove, 1. XLIII, 
Florence, 1550-1552, t. II, p. 439.) 



CATHERINE DE MEDICIS. 333 

nommerois plusieurs qui en ont tiré de bons biens, 
en quoy d'autant ils sont accusez d'ingratitude. 

Il y en a eu un pourtant qui s'en est voulu mesler 
d'en escrire; et de faict en fcist un petit livre qu'il 
intitula la f^ie de Catherine * ; mais c'est un impos- 
teur et non digne d'estre creu, puisqu'il est plus 
plain de mentcries que de vérité, ainsi qu'clle- 
mesmes le dict l'ayant veu, comme telles faussetez 
sont apparentes à un chacun, et aisées à noter et rejet- 
ter. Aussi celui qui l'a faict luy vouloit mal mortel, 
et estoit ennemy de son nom, de son estât, de sa 
vie, et de son honneur et humeur; voylà pourquoy 
il est à rejetter. Quand à moy, je désirerois fort sça- 
voir bien dire, ou que j'eusse un bonne plume, et 
bien taillée à commandement, pour l'exalter et louer 
comme elle le mérite. Toutesfois, telle qu'elle est, 
je m'en vais l'employer à l'azard. 

Geste reyne donc est extraicte, du costé du père, 
de la race de Médicis, l'une des nobles et illustres 
maisons, non-seulement de l'Italie, mais de la chres- 
tienté, quoi qu'on en die. Elle estoit estrangère de ce 
costé, comme les alliances des grands ne se peuvent 
prendre communément dans leurs royaumes : aussi 
n'est-ce pas quelquesfois le meilleur; car les alliances 
estrangères vallent bien autant ou plus que les pro- 
chaines. La maison toutesfois de Médicis a quasi 
tousjours esté alliée et confédérée avec la couronne 

\ . C'est l'écrit intitulé : Discours merveilleux de la vie, actions 
et déportemens de la reine Catherine de Médicis, dont la première 
édition est de 157o, in-8, et qui a été réimprimé un très-grand 
nombre de (ois, soit séparément soit dans des recueils. On l'attri- 
bue généralement, mais sans i)reuves, à Henri Estienne. 



334 DES DAMES. 

de France, dont encores en porte les fleurs de lys 
que le roy Louis XF donna à ceste maison en signe 
d'alliance et confédération perpétuelle. De la généra- 
tion maternelle, elle est sortie originellement de l'une 
des plus nobles maisons de France, vraye Françoise 
de race, de cœur et aflection, de ceste grande mai- 
son de Boulongne et conté d'Auvergne : de sorte 
qu'on ne sçauroit dire ny juger en quelle des deux 
maisons y a eu plus de grandeur et actes plus mé- 
morables. Or, voicy ce qu'en dict M. l'archevesque 
de Bourges, de la maison de Beaune ', un aussi grand 
sçavant et digne prélat qui soit en la chrestienté (en- 
cor qu'aucuns le disent un peu légier en créance, 
et guières bon pour la ballance de Monsieur Sainct- 
Micliel où il poise les bons chrestiens au jour du ju- 
gement, ainsi qu'on dict), en l'oraison funèbre qu'il 
lit pour ladicte reyne à Blois : 

« Du temps que ce grand capitaine gaulois, Brennus, 
mena son armée par toute Fltalie et Grèce, estoient avec 
luy en sa trouppe deux gentilshommes François, F un 
nommé Felsinus, l'autre nommé Bono, qui, voyant le mau- 
vais desseing que prenoit Brennus, après ses belles con- 
questes, d'aller envahir le temple de Delphe, pour se 
souiller, soy et son armée, du sacrilège de ce temple, ils 
se retirarent tous deux, et passarent en Asie avec leurs 
vaisseaux et hommes; où ils pénétrèrent si avant, qu'ils 
entrèrent en la terre des Mèdes, qui est proche de la Ly- 
die et de la Perside; où aiant faict plusieurs conquestes 
et obtenu de grandes victoires, se seroient enfin retirez; 
et, passans par l'Italie, espcrans revenir en France, Felsi- 

1 . Renaud de Beaune de Semblançay, archevêque de Bourges 
de 1580 à 1602. 



CATHERINE DE MEDICIS. 335 

nus s'arresta en un lieu où est à présent situé Florence, 
le long du lleuve d'Arne, qu'il recogneul assez beau et dé- 
Icclablc, et de semblable assiete qu'une qui lui avoit pieu 
en ce pays de Mède une autre fois; et y bastit une cité 
qui est aujourd'huy Florence; comme aussi son compa- 
gnon Bono bastit la ville de Bouonia, appellée Boulongne, 
toutes deux voisines : et, dès lors, pour les conquestes et 
victoires que ce Felsinus avoit eu en ce J)ays des Mèdes, 
l'ut appelle Medicus entre les siens, dont depuis le surnom 
a demeuré en la famille; comme nous lisons de Paulus*, 
qui fut surnommé Macedo?iicus pour avoir conquis Macé- 
doine sur Perseus, et Scipion, qui fut appelle Affriqiiain 
pour avoir faict de mesmes de l'Affrique. » 

Je ne sçay d'où a pris ceste histoire ledict M. de 
Beaune; mais il est vraysemblable que^ devant le 
roy et une telle assemblée qui estoit là pour le con- 
voy de la reyne^ il ne l'eust voulu alléguer sans bon 
autheur. Voilà comme cette descente^ est bien esloi- 
gnée de celte moderne que l'on suppose et attribue 
sans propos à ceste famille de Médicis, ainsi que 
faict ce livre menteur que j'ay dit de la vie de la- 
dicte reyne. Puis, dict davantage ledict sieur de 
Beaune : qu'on list dans les chroniques, qu'un nommé 
Everard de Médicis, sieur de Florence, amprès plu- 
sieurs années, au voyage et expédition que fist Charle- 
maigne en Italie contre Didier, roy des Lombardz, 
alla à son secours avec plusieiu's de ses subjects; et, 
l'ayant fort vertueusement secouru et assisté, fut con- 
firmé et investv en ladite seigneurie de Florence. 
Plusieurs années après, un Anemond de Médicis, 

1. Paul-Emile. — -2. Descente y descendance. 



336 DES DAMES. 

aussi sieur de Florence, passa avec plusieurs de ses 
suhjects au voyage de la Terre-Saincte avec Godef- 
froy de Buillon, où il mourut devant le siège de 
Nicée en Asie '. Geste grandeur a tousjours continué 
on ceste maison jusques à ce que Florence, réduicte 
en république par guerres intestines en Italie d'entre 
les empereurs et les peuples, les personnes illustres 
de ceste maison ont manifesté leur valleur et gran- 
deur de temps en temps : comme nous voyons par 
ces derniers siècles le grand Gosme de Médicis_, qui, 
par ses armes , ses navires et vaisseaux , a espou- 
vanté les Turcs jusques au fonds de l'Orient et mer 
Méditerranée; si bien que nul de son temps, tant 
grand qu'il fust, ne l'a surpassé ny en force ny en 
valeur ny en richesse, ainsy qu'en a escript Raphaël 
Volateran ^ 

Les temples et lieux sacrez par luy bastis, les hos- 
pitaux par luy fondez jusques en Jérusalem, font 
ample preuve de sa piété et magnanimité. 

Il y a eu aussi Laurent de Medicis', surnommé 
le Grand pour ses actes vertueux ; ces deux grands 
et honnorables papes Léon et Glément, tant de cardi- 
naux si grands personnages de ce nom, et puis ce 
grand duc de Toscane, Gosme de Médicis, sage et 
ad visé s'il en fust oncq. Il* a paru à se maintenir en 

1 . Je liai pas besoin de dire que tout ce qui précède n'est 
qu'un tissu de fables. 

2. Raphaël Maffei de Volterra, dans ses Commentarii urbani. 
Bâle, 1530, in-fol., liv. V, f°* 55 et 56 v°. 

3. Lauient \" de Médicis, prince de Florence, mort le 8 avril 
■1492. 

4. Il a paru, il a paru tel. 



CATHERINE DE MEDICIS. 337 

son estât, qu'il trouva et envahist, fort troublé au 
commancement. 

Bref, on ne scauroit rien desrober à cestc maison 
de Médicis qu'elle ne fust illustre, très-noble et 
grande de toutes parts. 

Quant à la maison de Bouloigne et d'Auvergne, 
qui ne dira qu'elle ne soit très-grande, estant sortie 
originairement de ce grand Eustache de Bouloigne, 
dont le frère, Godefroy de Buillon, a porté les armes 
et armoyries avec un si grand nombre de princes, 
seigneurs, chevalliers et soldats chrestiens, jusques 
dedans Hiérusalem sur la sépulture de nostre Sau- 
veur, et se seroit rendu et faict roy par son espée et 
ses armes avec la faveur de Dieu, roy non-seulement 
de Hiérusalem, mais d'une grand' partie de l'Orient, 
à la confusion de iMahommet, des Sarrazins et maho- 
métans, tant et si avant, qu'il auroit donné estonne- 
ment à tout le reste du monde, aiant replanté le 
christianisme en Asie, qui estoit du tout à bas? Au 
reste ceste maison a esté recherchée d'alliance quasi 
de tous les royaumes de la chrestienté et grandes 
maisons, comme de celle de France, d'Angleterre, 
d'Escosse, d'Ongrie, de Portugal; jusques là que le 
royaume* luy appartenoit de droict, ainsi que j'ay 
ouy dire au premier président de Thou^, et que la 
reyne mesme me fit cest honneur de me le dire à 
Bourdeaux, lorsqu'elle sceut la mort du roy Sébastien 
dernier mort'; et futreceue à débattre son droict par 



1. Le rojaume de Portugal. 

2. Christophe de Thou, le père de f historien. 

3. En 1578. 

VII — 22 



3a8 DES DAMES. 

justice en la dernière assemblée d'estatz tenue au- 
dict Portugal, auparavant le décès du dernier roy 
cardinal*; et ce fust aussi pourquoy elle arma soubz 
M. d'Estrozze pour y fère une brèche, le roy d'Espai- 
gne lors l'aiant usurpé ; et ne s'en fut arrestée en si 
beau chemin sans des raisons que j'allégueray ail- 
leurs une autre fois. 

Je vous laisse doncq' à penser si ceste maison de 
Ëoulongne estoit grande : ouy^ telle qu'une fois j'ouy 
dire au pape Pio quarto, estant à table, ainsi qu'il 
bailla à disner après sa création aux cardinaux de 
Ferrare et de Guise, ses créateurs^, qu'il tenoit ceste 
maison si grande et si noble qu'il n'en sçavoit en 
France, telle qu'elle fust, qui la surpassast en ancien- 
neté, ny valeur, ny grandeur. 

C'est bien contre les malheureux détracteurs, qui 
ont dict que ceste reyne estoit une Florantine et de 
bas lieu : on peut voir le contraire. Au reste, elle 
n'estoit si pauvre qu'elle n'ayt porté en mariage à la 
France des terres qui vallent aujourd'huy six vingts 
mille livres comme sont les contez d'Auvergne, de 
Lauragais, les seigneuries de Lèverons, Donsenac, 
Boussac, Gorrèges, Hondecourt, et autres terres, 
toutes de la succession de sa mère ; et encor pour 
son dot heut plus de deux cens mil escuz ou ducatz, 
qui vaudroient aujourd'huy plus de quatre cens 

1. Le cardinal Henri de Portugal. 

2. Dupuy a changé, et bien à tort, le mot créateurs que porte 
le manuscrit en celui de créatures qui offre un sens complètement 
opposé et est en désaccord avec l'histoire. En effet le cardinal de 
Guise fut l'un des principaux auteurs de l'élévation de Pie IV au 
trône pontifical (26 décembre 1559). Voyez de Thou, liv. XXIII. 



CATHERINE DE MÉDICIS. 339 

mille, avecques grande quantité de meubles, riches- 
ses et précieuses pierreries et joyaux, comme les 
plus belles et plus grosses perles qu'on ait veu 
jamais pour si grande quantité, que despuis elle 
donna à la reyne d'Escosse sa nore^ que lui ay veu 
porter; outre cela, forces seigneuries, maisons, actions 
et prétentions, qu'elle avoit en Italie. Outre plus que 
tout cela, pour son mariage, les affaires de France, 
qui estoienl si esbranlécs par la prison du roy et 
ses pertes de Milan et Naples, s'en commançarent à 
s'affermir. 

Le roy François aussi le sçavoit bien dire, que tel 
mariage avoit beaucoup servi à ses affaires. Aussi 
donna-on à ceste reyne ceste devise de l'arc-en-ciel 
qu'elle a portée tant qu'elle a esté mariée, avecq ces 
motz grecz : cpw; cpepet, -ri^ï yaV/iVviv^, qui est autant à 
dire que, tout ainsi que ce feu et arc-en-ciel apporte 
et signifie le beau temps après la pluye, aussi ceste 
reyne estoit vray signe de clarté, sérénité et tran- 
quilité de paix. Le grec est ainsi traduict : ignis ad- 
fert serenitatem ^. 

D'avantage , l'empereur n'osa pousser plus avant 
son ambitieuse devise plus outre ; car encor que les 
trefves fussent entre luy et le roy François, si cou- 



\. Nore, bru; nurus. 

2. Je porte la lumière et la se'rénité. — Les pre'cédents éditeurs, 
les anciens comme les nouveaux, ont mis à la place de la phrase 
grecque, estropie'e dans le manuscrit et que Dupuy a rétablie , 
une suite de syllabes qui n'ont aucun sens. 

3. Dupuy a biflé cette mauvaise traduction et l'a remplacée par 
celle-ci : Lucem fert et serenitatem , qui est la bonne , et que 
tous les éditeurs ont reproduite. 



340 DES DAMES. 

voit-il tousjours son ambition soubz dessein de gai- 
gner toujours sur la France ce qu'il eust peu; et 
s'estonna fort de ceste alliance avec le pape, le co- 
gnoissant habille, courageux et vindicatif de sa pri- 
son faicte par son armée impériale au sac de Rome. 
Et tel maryage luy despleust tellement, que j'ay ouy 
dire à une dame de vérité, lors à la court, que s'il 
ne fust esté marié avec l'impératrice, qu'il eust prins 
l'alliance dudict pape, et eust espousé sa niepce, 
tant pour estre appuyé d'un si grand party, que 
parce qu'il craignoit que le pape luy aydast à perdre 
Naples, Milan et Gênes, ainsi qu'il l'avoit promis au 
roy François, lorsqu'il luy fit livrer l'argent du dot 
de sa niepce et ses bagues et joyaux; qu'oultre tout 
cela, pour faire le douaire digne d'un tel mariage, il 
luy avoit promis, par instrument auten tique, trois 
perles d'inextimable valeur, de l'excessiveté * des- 
quelles les plus grands roys estoient fort envieux et 
convoiteux, qu'estoient Naples, Milan et Gênes. Et 
de faict ne fault doubler que si ledict pape eust 
vescu ses ans naturels, qu'il lui eust vendue bonne, 
et lui eust faict couster cher sa prison, pour agran- 
dire sa niepce et le royaume où elle avoit esté collo- 
quée; mais il mourut fort jeune^ : encores pourtant 
tout ce profict nous demeura pour ce coup. 

Voylà donc nostre reyne, ayant perdu sa mère 
Madelayne de Bouloigne, et Laurens de Médicis son 
père, duc d'Urbin, en bas aage, mariée après parle 
bon oncle en nostre France, où elle fut menée par 



i. Excessiveté, grand prix. 

2. En lo'Sk, à cinquante-quatre ans. 



CATHERINE DE MEDICIS. 341 

mer à Marseille en grand triumphe, et ses nopces 
pompeusement faictes, à i'aage de quatorze ans. Elle 
se fit tellement aimer du roy son beau-père, et du 
roy Henry son mary, que, demeurant dix ans sans 
produire lignée, il y eust forces personnes qui per- 
suadarent au roy et à M. le Dauphin son mary de la 
répudier, car il estoit besoing d'avoir de la lignée 
en France : jamais ny l'un ny l'autre n'y voulurent 
consentir, tant ils l'aymoient : aussi dans les dix ans, 
selon le naturel des femmes de la race de Médicis 
qui sont tardives à concepvoir, elle commança à pro- 
duire le petit roy François deuxiesme : dont sur ce 
j'ay ouy faire un conte, que, lorsqu'il fut né, il y eut 
une dame de la court, qui estoit de bonne compa- 
gnie, et disoit bien le mot, qui vint présenter un 
placet à M. le Dauphin, par lequel elle le prioit de 
luy faire donner l'abbaye de Sainct- Victor qu'il avoit 
rendue vaccante. Dont il fut fort estonné de tel mot; 
mais, d'autant qu'on disoit à la court qu'il ne te- 
noit pas tant à Madame la Dauphine comme à Mon- 
sieur le Dauphin pourquoy ils n'avoient d'enfans, 
parce qu'on disoit que mondict sieur le Dauphin 
avoit son faict tort', et qui n'estoit pas bien droict, 
et que pour ce la semence n'alloit pas bien droict 
dans la matrice, ce qui empeschoit fort de concep- 
voir; mais, après que cest enfant fut né, on dict 
qu'il ne tenoit plus à M. le Dauphin, et qu'il avoit 
faict dire qu'il n'avoit son v.. tort : et par ainsy ceste 
dame aiant expliqué son placet à M. le Dauphin, 
tout fut tourné en risée, et dict qu'il avoit rendu 

1. Tort^ tors. 



342 DES DAMES. 

l'abbaye de Sainct-Victor vaecante, faisant allusion 
d'un mot à l'autre, que je laisse imaginer au lecteur 
sans que j'en face plus ample explication. 

Puis, la reyne d'Espagne nasquit, et après consécu- 
tivement ceste belle et illustre lignée que nous avons 
veu, et quasi aussitost née, aussitost perdue, par 
trop grand malheur : ce qui fut cause que le roy 
son mary l'en ayma davantage, encor qu'il l'aymast 
bien fort et de telle façon, que luy, qui estoit d'amou- 
reuse complexion, et aymoit fort à faire l'amour 
et aller au change, il disoit souvent que, sur toutes 
les femmes du monde, il n'y avoit que la reyne sa 
femme en cela, et n'en sçavoit aucune qui la valût. 
Il avoit raison de le dire, car c'estoit une princesse 
belle et très-aymable. 

Elle estoit de fort belle et riche taille, de grande 
majesté, toutesfois fort douce quand il falloit, de 
belle apparance, bonne grâce, le visage beau et agréa- 
ble, la gorge très-belle et blanche et pleine, fort 
blanche aussi par le corps, et la charnure* belle, et 
son cuir net, ainsi que j'ay ouy dire à aucunes de 
ses dames, et ung enbonpoinct très-riche, la jambe 
et la grève ^ très-belle, ainsi que j'ay ouy dire aussi à 
de ses dames , et qui prenoit grand plaisir à la bien 
chausser, et à en voir la chausse bien tirée et tandue; 
du reste, la plus belle main qui fut jamais veue, si 
crois-je. Les poètes jadis ont loué Aurore pour avoir 
de belles mains et de beaux doigts; mais je pense 
que la reyne l'eust effacée en tout cela; et si l'a tous- 
jours gardée et maintenue telle jusques à sa mort. 

1. Charnure, carnation. — 2. Grèue, cuisse. 



CATHERINE DE MEDICIS. 343 

Le roy son fils , Henry IIP, en hérita de beaucoup 
de ceste l)eauté de main. 

De plus, elle s'iiahilloit lousjours fort bien et su- 
perbement, et a voit tousjours quelque gentille et 
nouvelle invention. Bref, elle avoit beaucoup de 
beautez en soy pour se faire fort aymer. Sur quoy il 
me souvient qu'elle estant ung jour allée voir à 
Lyon un peintre, qui s'appelloit Corneille *, qui avoit 
peint en une grand'chambre tous les grands sei- 
gneurs, princes, cavalliers, et grandes reynes, prin- 
cesses, dames, filles de la court de France, estant 
donc en ladicte chambre de ces paintures, nous y 
vismes cette reyne parestre painte très -bien en sa 
beauté et en sa perfection, habillée à la francèze 
d'un chapperon avec ses grosses perles, et une robe 
à grandes manches de toille d'argent fourrées de 
loups cerviers ; le tout si bien représenté au vif avec 
son beau visage qu'il n'y falloit rien plus que la pa- 
roUe, aiant ses trois belles filles auprès d'elle. A quoy 
elle prist fort grand plaisir à telle veue, et toute la 
compagnie qui y estoit, s'amusant fort à la contem- 
pler et admirer et louer sa beauté par dessus toutes : 
elle-mesmes s'y ravist en la contemplation, si bien 
qu'elle n'en peust retirer ses yeux de dessus, jusques 
à ce que M. de Nemours luy vint dire : « Madame, 
« je vous trouve là fort bien pourtraicte, et n'y a rien 
« à dire; et me semble que vos filles vous portent 
« grand honneur; car elles ne vont point devant 

1. Claude Corneille, peintre et graveur de Lyon. On connaît 
entre autres de lui : Epitome des rois de France, •1546, in-4°. 
Voy. Robert-Dumesnil , Le Peintre-graveur français , t. VI, p. 7 
et suivantes. 



344 DES DAMES. 

« vous, et ne vous surpassent point. » Elle luy res- 
pondict : « Mon cousin , je croy qu'il vous ressou- 
« vient bien du temps, de l'aage et de l'habillement 
a de ceste painture : vous pouvez bien juger mieux 
« que pas un de ceste compagnie, vous qui m'avez 
« veue ainsy, si j'estois estimée telle que vous dic- 
« tes, et que suis estée comme me voylà. » Il n'y 
eust pas un en la compagnée qui ne louast et esti- 
mast infiniment ceste beauté, et ne dist que la mère 
estoit digne des filles, et les filles dignes de la mère : 
et telle beauté luy a duré, et mariée et vefve, jusques 
quasi à sa mort; non qu'elle fust si fresche comme 
en ses ans plus fleurissans, mais pourtant bien en- 
tretenue et fort désirable et agréable. 

Au reste, elle estoit de fort bonne compagnie et 
gaye humeur, aymant tous honnestes exercices, 
comme la dance, où elle avoit très-belle grâce et 
majesté. Elle aymoit la chasse fort aussi : sur quoy 
j'ay ouy faire le conte à une dame de la court d'alors, 
que le roy François aiant choisy et faict une trouppe, 
qui s'appelloit la petite bande, des dames de sa court, 
des plus belles, gentilles et plus de ses favorites, 
souvant se dérosbant de sa court, s'en partoit et 
s'en alloit en autres maisons courir le cerf et passer 
son temps, et y demeuroit là quelquesfois ainsi re- 
tiré huict jours, dix jours, quelquesfois plus, quel- 
quesfois moins, ainsi qu'il lui plaisoit, et l'humeur 
l'en prenoit. Nostre reyne, qui estoit lors madame 
la Dauphine, voyant telles parties se faire sans elle, 
mesmes que mesdames ses belles-sœurs* en estoient, 

4. Madeleine et Marguerite. 



CATHERINE DE iMÉDICIS, 345 

et elle demeuroit au logis, elle fit prière au roy de la 
mener tousjours quant et luy, et qu'il luy fist cest 
honneur de permettre qu'elle ne bougeast jamais 
d'avec luy. On dict qu'elle, qui estoit tousjours fine et 
habile, le fist bien autant pour veoir les actions du 
roy, et en tirer les secrets, et escouter et sçavoir toutes 
choses, autant pour cela que pour la chasse, ou plus. 
Le roy François lui en sceut si bon gré d'une telle 
prière, voyant la bonne volonté qu'il voyoit en elle 
d'aymer sa compagnie, qu'il luy accorda de très-bon 
cœur : et, autre qu'il l'aymoit naturellement, il l'en 
ayma tousjours davantage; et se délectoit à lui faire 
donner plaisir à la chasse, en laquelle elle n'aban- 
donnoit jamais le roy, et le suivoit tousjours à cou- 
rir : car elle estoit fort bien à cheval et hardie, et s'y 
tenoit de fort bonne grâce, ayant esté la première 
d'avoir mis la jambe sur l'arçon, d'autant que la 
grâce y estoit bien plus belle et apparoissante que 
sur la planchette; et a tousjours fort aymé d'aller à 
cheval jusques en l'aage de soixante ou plus, qui 
pour la foiblesse l'en privarent, en ayant tous les en- 
nuis du monde; car c'estoit l'un de ses grands plai- 
sirs, et à faire de grandes et vistes traictes, encor 
qu'elle en fust tumbée souvent au grand dommage 
de son corps; car elle en fust blessée plusieurs fois, 
jusques à rompure de jambe et blesseure à la teste, 
dont il l'en falust trépaner : et, lorsqu'elle fust vefve, 
et heut la charge du roy et du royaume, accompa- 
gnoit toujours le roy et le menoit avec elle et tous 
ses enfans; et quand le roy son mary vivoit, elle al- 
loit quasy ordinairement avec luy à l'assemblée du 
cerf et autres chasses. 



346 DES DAMES. 

S'il joiioit au palle-mail, elle le voyoit le plus sou- 
vent jouer, et y jouoit elle-mesme. Elle le voyoit 
jouer à la paulme. Elle aymoit aussi fort à tirer de 
l'harbaleste à jalet \ et en tiroit fort bien : et tous- 
jours, quand elle s'alloit pourmener, faisoit porter 
son liarbaleste; et quand elle voyoit quelque beau 
coup, elle tiroit. 

Elle invantoit tousjours quelques nouvelles danses 
ou quelques beaux ballets. Quand il faisoit mauvais 
temps, elle invantoit aussi des jeux, et y passoit son 
temps avec les uns et les autres, estant fort privée, 
mais aussi fort grave et austère quand il falloit; 
aymoit fort à veoir jouer des commédies et tragé- 
dies; mais despuis Sofonisba, composée par M. de 
Sainct-Gelays ^ et très-bien représentée par mesda- 
mes ses filles et autres dames et damoiselles et gen- 
tilshommes de sa court, qu'elle fît jouer à Bloys aux 
nopces de M. de Cipière et du marquis d'Albeuf, 
elle eust opinion qu'elle avoit porté le malheur aux 
affaires du royaume, ainsi qu'il succéda; elle n'en 
fist plus jouer, mais ouy bien des commédies et tra- 

\. On appelait ainsi une espèce d'arbalète avec laquelle on 
lançait soit des j'alets ou galets, c'est-à-dire de petits cailloux ronds 
soit des balles de métal. 

2. Le titre de la première édition de la traduction faite par Mel- 
lin de Saint-Gelais de cette tragédie du Trissin, dont il a été parlé 
ailleurs (voyez tome III, p. 237), nous donne la date de la repré- 
sentation : Sophonishe , tragédie très-excellente , représentée et 
prononcée devant le roy en sa ville de Blois ^ Paris, in-8°, 1530. 
(comme l'année ne commençait qu'à Pâques , peut-être faut-il lire 
lù60). La cour séjourna deux fois à Blois, en 1559, d'abord au 
commencement de novembre, puis dans la seconde moitié de dé- 
cembre. 



CATHERINE DE MEDICIS. 347 

gi-commédies, el mesmes celles des Zani et Pantha- 
hns, y prenant grand plaisir, et en rioit son saoul 
comme un autre; car elle rioit volontiers; aussi de 
son naturel elle estoit jovyale et aymoit à dire le 
mot, et rencontroit fort bien, et cognoissoit bien où 
il falloit jetter sa pierre et son mot, et où il y avoit 
à redire. 

Elle passoit fort son temps, les après-disnées, à 
besongner après ses ouvrages de soye, où elle y es- 
toit tant parfaicte qu'il estoit possible. Bref, ceste 
reyne aymoit et s'adonnoit à tous honnestes exer- 
cices; et n'y en avoit pas un, au moins digne d'elle 
et de son sexe, qu'elle ne voulust sçavoir et prati- 
quer. Voylà ce que je puis dire pour parler briefve-* 
ment et fuir prolixité, de la beauté de son corps et 
de ses exercices. 

Quand elle appelloit quelqu'un mon amj^ c'estoit 
qu'elle l'estimoit sot, ou qu'elle estoit en collère : si 
bien qu'elle avoit un gentilhomme servant, nommé 
M. de Bois-Février, qui disoit bien le mot, quand 
elle l'appeloit mon amy : « Ha! madame, respondoit- 
« il, j'aymerois miieux que vous me dissiez vostre 
a ennemj^ car c'est autant à dire que je suis un sot, 
« ou qu'estes en colère contre moy, ainsi que je 
« cognois vostre naturel de longtemps. » 

Quand à son esprit, il a esté très-grand et très- 
admirable, ainsy qu'il s'est monstre en tant de beaux 
et signalez actes desquels sa vie est illustrée pour 
jamais. Le roy son mary et son conseil l'estimarent 
telle, que, lorsque le roy alla en son voyage d'Alle- 
magne, hors de son royaume, il l'establit et l'or- 
donna pour régente et gouvernante en tout son 



348 " DES DAMES. 

royaume pendant son absence, par déclaration so- 
lomnellement faicte en plain parlement de Paris'. Et 
en ceste charge se conduisist si sagement, qu'il n'y 
eut aucun remuement, changement ny altercation 
en cest estât, pour l'absence du roy; mais, au con- 
traire, pourveust si bien aux affaires, qu'elle fit assis- 
ter le roy d'argent, de moyens et de gens, et de 
tout autre sorte de secours, qui lui servist beaucoup 
à son retour, et mêmes en la conqueste des villes 
qu'il fist en la duché de Luxembourg, comme Yvoy, 
Monlmédy, Dampvillers, Simay * et autres. 

Je vous laisse donc à penser si celuy qui a escrit 
cette belle vie que j'ay dict a bien détracté de dire 
que jamais le roy son mary n'avoit voulu qu'elle 
mist le nez sur les affaires de son Estât. La faisant 
ainsy régente en son absence, n'estoit-ce pas occasion 
ample d'en avoir plaine cognoissance, et comme 
elle faisoit en l'absence du roy son mary parmy tous 
ses voyages qu'il faisoit tous les ans, allant en ses 
armées? 

Que fit elle après la bataille de wSaint-Laurens, et 
que l'Estat estoit en bransle, et le roy estant allé à 
Compiègne pour redresser nouvelle armée? Ell'es- 
pousa tellement les affaires, qu'ell'excita et esmeut 
messieurs de Paris à faire un prompt secours à leur 
roy, qui vint très-bien à propos, et pour l'argent, et 
autres choses nécessaires pour la guerre. 



4. Le 12 février lSo2. — Brantôme oublie de dire que le roi 
avait adjoint à Catherine de Médicis un conseil qui la laissait 
presque sans autorité. 

2. Chimay. 



CATHERINE DE MEDICIS. 349 

Or^ le roy son mary blessé, ceux qui estoient de 
ce temps, et qui l'ont veu, ne peuvent ignorer le 
grand soucy qu'elle prist pour sa guérison, et les 
veilles qu'elle fist auprès de luy sans se coucher, les 
grandes prières dont elle importunoit Dieu coup sur 
coup, et les processions et visitations d'églises qu'elle 
fist, et les postes qu'elle envoia partout pour quérir 
médecins et chirurgiens. Mais son heure estant ve- 
nue, et aiant passé de ce monde en l'autre, elle en 
fist de telles lamentations, en jetta de telles larmes, 
que jamais elle ne les a taries; et pour sa souve- 
nance, et lorsqu'on parloit de luy, tant qu'elle a 
vescu, elle en a jette tousjours quelqu'une du pro- 
fond de ses yeux : dont elle en prit ceste devise pro- 
pre et convenable à son dueil et à ses pleurs, qui 
estoit une montagne de chaux vive, sur laquelle les 
gouttes d'eaue du ciel tumboient à foison; et disoient 
les mots tel en latin : Ardorem extincta testantur vi- 
vere flamma. « Les gouttes d'eaue et de larmes 
monstrent bien leur ardeur, encor que la flamme 
soit estaincte, » telle devise prenant son allégorie 
sur le naturel de la chaux vive, laquelle estant arou- 
sée d'eau brusle estrangement, et monstre son ar- 
deur encor qu'elle ne face point apparoir de flamme 
et qu'elle soit estaincte. 

Par ainsy nostre reyne monstroit son ardeur et 
son affection par ses larmes, encore que sa flamme, 
qui estoit le roy son mary, fust estaincte, qu'estoit 
autant à dire que, tout mort qu'il estoit, faisoit bien 
paroistre par ses larmes qu'elle ne le pouvoit ou- 
bher, et qu'elle l'aymoit tousjours. 

Une quasy semblable devise portoit jadis madame 



350 DES DAMES. 

Valantine de Milan, duchesse d'Orléans^ après la 
mort de son mary tué à Paris, dont elle eust un si 
grand regret, que, pour tout soûlas et confort en 
ses gëmissemens, elle print un cliantepleure ou arrou- 
souer pour sa devise, sur le hault de laquelle estoit 
une S en signe, ainsi qu'on dict, que seulle souvant 
se soucioit et souspiroit; et autour dudict cliante- 
pleure estoient escrips ces mots : 

Rien ne m'est plus, 
Plus ne m'est rien. 

On voit encor ceste devise dans l'église des Cor- 
deliers à Bloys, en sa chapelle. 

Le bon roy René de Scicille, ayant perdu sa femme 
Ysabeau de Lorraine, en porta si grand deuil, qu'il 
ne se peut jamais guières bien resjouir, et ainsi que 
ses plus privez amis et favoris luy remontroient 
quelque consolation, il les menoit en son cabinet, et 
là il leur monstroit painct de sa main, car il estoit 
excellent peintre, un arc turquois^ duquel la corde 
estoit brisée et rompue, et au dessoubs estoit escript : 
Àrco per lentare pia^a nonsana^. 

Puis leur disoit : « Mes amis, par ceste peinture 
« je responds à toutes vos raisons; car, ainsi que, 
« pour destandre un arc, ou briser ou rompre sa 
« corde, la playe qu'il a faicte de sa flesclie n'en est 
« rien de plus tost guérie; aussi la vie de ma chère 
« espouse est par mort eslaincte et brisée; pour ce 



\. Torquois, turc. 

2. L'aie, |)our être détendu, ne guérit pas la blessure. 



CATHERINE DE MEDICIS. 381 

(( n'est pas guérie la playe du loyal amour, dont elle 
« vivante me navra le cœur. » 

En plusieurs lieux à Angiers on voit en peinture 
ces arcs turquois et ces cordes rompues, et au des- 
soubs ces mots : Arco per Lentare, et mesmes aux 
Cordelliers, en la cliappelle Sainct-Bernardin qu'il a 
faict édifier : et prist ceste devise après la mort de sa 
femme, car de son vivant il en portoit un' autre '. 

Or, nostre reyne, autour sa devise que je viens de 
dire, y avoit faict mettre des trophées de mirouers 
cassez, d'esvantailz et pennaches rompus, des car- 
quans brisez et ses pierreries et perles espandues par 
terre, les chesnes toutes en pièces; le tout en signe 
de quitter toutes boml^ances mondaines puisque son 
miary estoit mort, duquel n'a jamais peu arrester le 
deuil. Et, sans la grâce de Dieu et sa constance dont 
il l'avoit douée, elle eust succumbé à ceste grande 
tristesse et ennuy : et aussi qu'elle voyoit que ses 
enfans fort jeunes et la France avoient grandement 
besoing d'elle, comme nous l'avons veu despuis par 
expérience; car, comme une Sémiramis, ou un' autre 
Atalia, elle entreprist, sauva, et garantist et préserva 
sesdits enfans et leur règne de plusieurs entreprises 
qui leur estoient préparées en leur bas aage, avec 
telle prudence et industrie, que tout le monde la 
trouva admirable. Et aiant la régence de ce royaume 
après la mort du roy François son fils, pendant la 
minorité de nos roys, par l'ordonnance des estatz 
d'Orléans, s'en fit bien accroire sur le roy de Na- 
varre, qui, comme prince premier du sang, vouloit 

J . Ce passage sur Renci est tire de Bourdigué, part. III, cb. xvi. 



352 DES DAMES. 

estre régent en sa place et gouverner tout; mais elle 
gaigna si bien et si dextrement lesdicts estats, que, si 
ledict roy de Navarre eust passé plus outre, elle le 
l'aisoit déclarer attainct de crime de lèze-majesté. Et 
possible l'eust-elle faict sans madame de Montpen- 
sier, qui la gouvernoit fort, pour les menées qu'on 
disoit avoir faict faire à M. le prince de Condé sur 
l'Estat; si bien que ce fut audict roy de se conten- 
ter d'estre soubz elle; et voilà un des subtils et ha- 
biles traicts qu'elle fit pour son commencement. 

Puis amprès, elle sceut entretenir son grade et 
auctorité si impérieusement, que nul n'y osoit con- 
tredire, tant grand et remueur fust-il, jusques au 
bout de trois mois amprès, que la cour estoit à Fon- 
tainebleau , ledict roy de Navarre , voulant ressentir 
son cœur, prit mescontentement sur ce que M. de 
Guyse se faisoit porter les clefz du logis du roy tous 
les soirs, et les gardoit toutes les nuictz en sa cham- 
bre comme grand-maistre, car c'est l'une de ses 
charges, et nul n'osoit sortir hors sans luy* : ce qui 
faschoit fort au roy de Navarre, les voulant garder; 
mais, en estant refusé, se despita et mutina de telle 
façon, que, pour un matin vint prendre congé du 
roy et de la reyne pour s'en aller hors de la court, 
et emmenoit avecq luy tous les princes du sang qu'il 
avoit gaignez avec M. le connestable et ses enfans et 
nepveuz. I^a reyne, qui ne s'attendoit nullement à 
cela, fut fort estonnée du commencement, et s'estant 
essayée tout ce qu'elle avoit peu de rompre ce coup, 
et donné bonne espérance audict roy de Navarre 

i . Sans luy, sans avoir recours à lui. 



CATHERINE DE MEDICIS. 353 

qu'en patientant il seroit un jour contant; mais par 
belles parolles elle ne peut rien tant gaigner sur ledict 
roy qui ne se mist en son parlement. Sur ce_, ladicte 
reyne s'advise de ce point sul)til : c'est qu'elle en- 
voyé faire commandement à M. le conestable que, 
comme le principal, premier et plus vieux officier de 
la couronne , il eust à demeurer près du roy son 
maislre, ainsi que son debvoir et sa charge luy com- 
mandoil, et n'eust à laisser le roy. M. le connestable, 
sage et advisé qu'il estoit, et fort zélé à son maistre, 
et curieux de sa grandeur et son honneur, ayant un 
peu songé en son debvoir et au commandement que 
on lui avoit faict, le va trouver et se présenter à luy, 
prest de faire sa charge, son debvoir et estât , et ne 
bouger d'auprès de sa personne : ce qui estonna fort 
le roy de Navarre estant sur le point de monter à 
cheval, n'attendant que M. le conestable, qui lui 
alla remonstrer son commandement et sa charge, et 
lui persuada de ne bouger lui-mesme et ne partir ; 
autrement, qu'il s'en pouvoit aller sans lui, ne le 
pouvant suivre, pour son honneur et debvoir : si 
bien qu'il alla trouver le roy et la reyne à la susci- 
lation de mondict sieur le conestable; et, aians con- 
férez ensemble avec Leurs Maj estez, le voyage du roy 
navarrois fut rompu, et ses muletz envolez quérir et 
contremandez, qui estoient desjà arrivez à Melun. Et 
le tout s'apaisa, au contentement dudict roy de Na- 
varre : non que M, de Guise en diminuast rien de 
sa charge, nv en desmordist rien de son honneur, 
car il garda tousjours sa préhéminence et ce qui lui 
appartenoit, sans s'estonner de rien, encor qu'il n'y 
fust le plus fort, estant l'homme du monde en ces 

VII — 23 



354 DES DAMES. 

choses-là qui s'estonnoit le moins, mais qui sçavoit 
très-bien braver et tenir son rang, et garder ce qu'il 
avoit. Il ne faut doubter, ainsi que tout le monde le 
tenoit, que si ladicte reyne ne se fust advisée de ceste 
ruse à l'endroit de M. le conestable, que toute ceste 
troupe ne fust allée à Paris remuer; chose qui n'eust 
guières valu : en quoy il faut donner grand los à 
ladicte reyne de ce traict. Je le sçay, j'y estois, et 
qu'aucuns tenoient alors que ce n'estoit de son in- 
vention, mais du cardinal de Tournon, sage et ad- 
visé prélat; mais c'est menterie, car, tout vieil rou- 
tier de prudence et conseil qu'il estoit, ma foy, ladicte 
reyne en sçavoit plus que lui, ny que tout le conseil 
du roy ensemble; car, bien souvent, quand il estoit 
en deffaut, elle le relevoit et le mettoit à la trace et 
aux voyes, ainsi que j'en alléguerois plusieurs exem- 
ples; mais ce sera assez que je dise cettuy-cy^ qui est 
frais, qu'elle-mesme me fist cest honneur de discou- 
rir. Il est tel : 

Quand elle vint en Guienne et à Cognac dernière- 
ment^, pour accorder les princes de la relligion et 
de la ligue et mettre le royaume en paix , qu'elle 
voyoit s'aller ruiner par telles divisions, elle s'advisa, 
pour traicter ceste paix, de faire publier une trefve 
premièrement, de laquelle le roy de INavarre et le 
prince de Condé furent très-mal contens et amutinez; 
d'autant, disoient-ils, que ceste publication leur por- 
toit un très grand préjudice à cause de leurs estran- 
gers, qui l'ayant entendue, se pourroient refroidir de 
leur voyage, ou le retarder, croyans que ladicte 

1. A la fin de décembre 1586. 



CATHERINE DE MÉDICIS. 355 

reyne l'eust faict à ces desseins. Et dirent et se réso- 
lurent nommément de ne veoir la reyne, ny traicter 
avec elle, que ladicte trefVe ne fust descriée * ; ce que 
trouvant son conseil, qu'elle avoit pour lors près 
d'elle (encor qu'il fust composé de bonnes testes, 
fort ridicule et peu honorable, voire quasi impos- 
sible de trouver moyen de la faire descrier , la 
reyne leur dit : « Vrayement, vous estes bien esbays 
« sur ce remède. N'y sçavez-vous autre chose? Il n'y 
et a qu'un point pour cela. Vous avez à Maillezays le 
« régiment de Neufvy et de Sorlu, huguenots. Faictes- 
« moy partir d'icy, de Nyort, le plus d'harquebusiers 
« que vous pourrez, et allez-les-moy tailler en piè- 
« ces; et voilà aussitost la trefve descriée et descou- 
« sue, sans autrement se pener^ » Ainsi comm' elle 
le commanda aussitost exécuté; et les harquebuziers 
levez, et menez soubz la conduitte du capitaine L'Es- 
telle, allarent si bien forcer leur fort et leurs barri- 
cades, que les voilà tous desfaictz, Sorlu tué, qui 
estoit un vaillant homme, et Neufvy pris, avec forces 
autres mortz, et pris tous leurs drappeaux aussi, et 
ainsi menez à Niort à la reyne'; laquelle usant en leur 
endroict de ses tours accoutumez de clémence, leur 
pardonna à tous et les renvoya avec leurs enseignes 
et drapeaux mesmes, ce que guières peu s'est veu pour 
lesdicts drapeaux, et chose rare; mais elle voulust 
faire ce traict par dessus la rareté, ce me dict-elle. 



i . Descriée, nous dirions aujourd'hui dénoncée. 

2. Pener, peiner. 

3. Voyez l'Histoire universelle de d'Aubigné, année 1587, liv. I, 
ch, vji. 



356 DES DAMES. 

aii\ princes qui congneurent bien qu'ils avoient af- 
faire avec une très-lia])ile princesse, et que ce n'es- 
toit à elle d'adresser une telle moquerie de lui faire 
descrier une trefve par la mesme trompette qui 
l'avoit criée : et lui pensant faire recevoir ceste honte, 
elle tumba sur eux-mesmes, leur aiant mandé par 
les prisonniers que ce n'estoit à eux: de la désespé- 
rer en demandant choses desraisonnablcs et mal 
séantes, puisqu'il estoit en sa puissance de leur faire 
mal. 

Et bien ! voilà comment ceste reyne sceut donner 
et apprendre la leçon à ceux de son conseil. J'en di- 
rois bien d'autres, mais j'ay à traicter d'autres points, 
dont le premier sera cettuy-cy, pour respondre à 
aucuns que j'ay veu dire souvent, qu'elle avoit esmeu 
les premières armes, ou estoit cause de nos guerres 
civilles. Qui en veut voir la source il ne le croira pas ; 
car le Triumvirat, et le roy de Navarre par dessus, 
aiant esté créé, elle, en voyant les menées qui se 
préparoient, et le changement que faisoit ledict roy 
de Navarre de lui, qui, auparavant de longtemps hu- 
guenot si fort réformé, s'estoit rendu catholique, et 
que par un tel changement ell' eust peur du roy, du 
royaume et de sa persone qu'il ne leur mésadvinst, 
songea et s'esmaya' à quoy pouvoient tendre tant de 
menées, parlemens et collocutions " qui se faisoient 
en secret : et n'en pouvant au vray tirer le fonds 
du pot, comme on dit, elle s'advisa un jour, ainsi 
que. tout le conseil secret se tenoit en la chambre du 
roy de Navarre, d'aller en la chambre d'en hault 

1. S'esmayer, s'ëtonnei'. — 2. Collocutions, colloques. 



CATHERINE DE MÉDICIS. 357 

dessus la sienne; et par le moien d'un sarbacaine 
qu'elle avoit faict couler subtilement tout le long de 
la tapisserie, sans estrc apperceue ouyt tous leurs pro- 
pos. Entre autres, elle en ouyt un qui lui fut très- 
terrible et amer, car il y eust le mareschal de Sainct- 
Andrë, l'un du Triumvirat, qui opina qu'il falloit 
jetter la royne avecq un sac dans l'eau, et que au- 
trement ils ne pourroient jamais bien besongner 
en leur affaire : mais feu M. de Guise, qui estoit 
tout bon et généreux, dit qu'il ne falloit pas, et que 
c'estoit chose par trop injuste de faire mourir ainsi 
misérablement la femme et la mère de leurs roys, et 
s'y opposa du tout : de quoy ladite reyne l'a aimé 
lousjours, et le monstra bien à ses enfans après sa 
mort, leur donnant tous ses estatz*. Je vous laisse à 
penser qu'elle sentence ce fut pour ceste reyne, et, 
l'aiant ouve ainsi de ses oreilles, si ell' eust occasion 
d'avoir peur, encor qu'elle s'asseurast de M. de 
Guise; mais, à ceque j'ay ouy dire à une de ses plus 
privées, elle craignoit qu'ilz fissent le coup sans le 
sceu dudict M. de Guise, comme elle avoit raison; 
car, en un acte détestable tel, il se faut doubter d'un 
homme de bien tousjours, et jamais ne lui commu- 
niquer. Ce fut doncq à elle à adviser à sa salvation, 
et employer ceux qu'elle voyoit desjà aux armes ^, et 
les prier d'avoir pitié de la mère et des enfans\ Voilà 
toute la cause qu'elle [elle] est de la guerre civille. 
Car elle ne voulut jamais aller à Orléans avecq les 



i. État, charge, dignité. 

2. Les huguenots. 

3. Voyez de Thou, Uv. XXIX. 



3o8 DES DAMES. 

autres, ny leur donner le roy et ses enfans, comme 
elle pouvoit; mais elle fust très-aise que soubs le gra- 
bouil et rameur d'armes, elle fust en sauveté, et le 
roy son fils et ses enfans, comme de raison. Toutes- 
fois, elle pria et tira parolle d'eux que toutesfois et 
quantes qu'elle les sommeroit de poser les armes 
bas, qu'ilz le feroient; ce que néantmoins ne vou- 
lurent faire quand il fust au joindre, quelques allées 
et venues qu'elle fist vers eux, et la peine qu'elle 
prist et le grand chaud qu'elle endura vers Talsy', 
pour les persuader à entendre à la paix qu'elle avoit 
desjà faicte bonne et seure pour toute la France, 
s'ilz y eussent voulu entendre dès lors : et ce feu, et 
tant d'autres que nous avons veu allumez du reste 
des tizons premiers fussent estaints pour tout jamais 
en France, s'ils l'eussent voulu croire. Je sçay ce que 
je luy en vis dire la larme à l'œil, et de quel zèle 
elle y procéda. 

Voylà donc en quoy on ne la peut taxer du pre- 
mier brandon de guerre civille, non plus que de la 
seconde qui fut à la journée de Meaux ; car alors 
elle ne songeoit qu'à la ciiasse, ny que donner plai- 
sir au roy à sa belle maison de Monceaux. L'adver- 
tissemenl vint que M. le Prince et tous ceux de la 
relligion estoient en armes et en campagne, pour 
surprendre le roy, soubs couleur de luy présenter 
une resqueste. Dieu sçait alors qui fut cause de ceste 
nouvelle esmeute : et, sans les six mille Suisses qui 
avoient esté nouvellement levez, on ne sçait ce que 
s'en fust esté. Sur la levée desquelz ils prindrent au- 

i. Talcy (Loir-et-Cher); à la fin de juin 1562. 



CATHERINE DE MÉDICIS. 359 

cunement le prétexte de reslévation de leurs armes', 
disans et publians qu'on les avoit faiet lever et venir 
pour leur faire la guerre; et ce furent eux pourtant 
les premiers (je le sçay pour estre alors à la court), 
qui en sollicitarent le roy et la reyne, sur le passage 
du duc d'Albe et de son armée, craignans que, soubs 
couleur de Irajetter* en Flandres, elle ne vinst fondre 
sur la frontière de France, et disans que c'estoit la 
coustume d'armer tousjours les frontières lorsqu'on 
voyoit son voisin s'armer. On ne peut ignorer quelle 
instance pour cela on fit au roy et à la reyne et par 
lettres et par ambassades; et mesmes M. le Prince et 
M. l'admirai vindrent trouver le roy à Sainct-Ger- 
main-en-Laye pour cet effect, comme je les vis. Je 
voudrois bien sçavoir aussi (car tout ce que j'escris 
en cecy je l'ay veu), qui fit prendre les armes au 
mardy gras', et qui suborna et sollicita Monsieur, 
frère du roy, et le roy de Navarre, d'entendre aux 
entreprises pour lesquelles La Molle et Coconas fu- 
rent deffaicts à Paris? Ce n'estoit pas la reyne; car 
par sa prudence elle empescha qu'elles ne prindrent 
feu, tenant Monsieur et le roy de Navarre si serrez 
dans le bois de Vincennes qu'ils ne peurent sortir; 
et après la mort du roy Charles, les ressarra si bien 
dans Paris et le Louvre, et grilla si bien pour un ma- 
tin leurs fenestres, au moins celle du roy de Navarre 
qui estoit logé le plus bas (je sçay ce que m'en dict 
le roy de Navarre, la larme à l'œil), et les surveilloit- 
on si bien qu'ils ne peurent jamais eschapper, comme 



i. De leur prise d'armes. — 2. Trajetter, passer. 
3. Le 22 février iï^lk. 



360 DES DAMES. 

ils en avoient la volonté : ce qui eust grandement 
brouillé l'Estat et empesclié le retour de Pologne au 
roy, car ils tendoient fort là (je le sçay bien pour 
avoir esté convié à la fricassée) ; qui est encores un 
des beau\ traicts qu'aye faict la reyne. Et, au partir 
de Paris^ les mena à Lyon au devant du roy, si dex- 
trement et vigillamment qu'on ne les eust sceu juger 
prisonniers qui les eust veu, et aller en coche avec 
elle; et toustesfois elle les remist entre les mains du 
roy qui, pour sa venue, pardonna tout. 

En après, qui est-ce qui desbaucha encores Mon- 
sieur, frère du roy, de partir de Paris de belle nuict, 
sortir de la compaignie du roy son frère qui l'ay- 
moyt tant, et se deffaire de son amitié, pour pren- 
dre les armes et brouiller toute la France? M. de La 
Noue sçait tout cela*, et les menées qui s'en com- 
mençarent dès le siège de La Rochelle, et ce que je 
luy en dis. Ce ne fust donc pas la reyne mère; car, 
par un tel et si inopiné deslogement de son fils, elle 
en prist un tel regret de voir le frère bandé contre le 
frère et son roy, qu'elle jura qu'elle mourroit en la 
peine, ou elle les remettroit et rejoindroit comme 
devant; ce qu'elle fist; car je luy vis dire à Blois, 
estant ?ur le parlement avec Monsieur, qu'elle ne 
supplioit rien tant Dieu que de luy envoier cette 
grâce de réunion , et après qu'il luy envoiast la 
mort , et qu'elle la recevroit du meilleur de son 
cœur; ou bien qu'elle se vouloit retirer en ses mai- 
sons de Monceaux et Chenonceaux , sans jamais se ' 
mesler plus des affaires de France, voulant para- 

1. Voyez plus haut, p. 208. 



CATHERINE DE MEDICIS. 361 

chever le reste de ses jours en tranquillité. Et de 
faiet, le vouloit faire ainsy; mais le roy la pria de 
ne s'en oster, car luy et son royaume avoient grand 
besoing d'elle. Je m'asseure que si elle n'eust faict, 
ce coup, la paix, que c'estoit faict alors de la France; 
car il y avoit lors cinquante mille estrangiers, tant 
d'un costé que d'autre, qui eussent bien aydé à 
Tabbattre et ruyner. 

Ce ne fut pas donc elle, ce coup, qui fit prendre 
les armes, non plus qu'aux premiers estats à Bloys, 
lesquelz ne A-^ouloient qu'une seule relligion, et pro- 
poser d'abolir lautre contraire à la leur; et par ce 
demandarent que si on ne la pouvoit abolir par le 
glaive spirituel, qu'il y falloit apporter le temporel. 
Aucuns ont dict que la reyne les avoit gaignez; ce 
sont abus, car d'aucunes provinces il y en eut force 
qui apportarent des cayers qui ne faisoient rien pour 
elle. Je ne dis pas qu'elle ne les gaigna par après; ce 
qui fut un bon coup de partie et d'esprit; aussi que 
ce ne fust pas elle qui demanda lesdicts estats : tant 
s'en fault, les réprouva du tout, d'autant qu'ils dimi- 
nuoient fort l'autliorité du roy et la sienne. Ce fu- 
rent ceux de la relligion qui les avoient demandez, 
il y avoit longtemps, et voulurent nommément, et le 
requerirent par les articles de la paix dernière, qu'ils 
fussent appeliez et tenus; à quoy la reyne y répu- 
gnoit fort, prévoyant des abus. Toutesfois, pour les 
contenter et qu'ils crioient tant après, ils les eurent 
à leur confusion et dommage, non à leur profict et 
contantement, comme ils pensoient; si bien qu'ils en 
prindrent les armes. Ce ne fut pas la reyne encor 
qui en fit le coup. 



362 DES DAMES. 

Bref, ce ne fut pas elle aussi qui les fit prendre 
lorsqu'on prist Mont-de Marsan, La Fère en Picar- 
die, et Cahors^ Je m'en rapporte à ce que dict le roy 
à M. de Miossans, qui l'estoit venu trouver de la 
part du roy de Navarre, qui le rabroua fort, et luy 
dict ce pendant qu'on le paissoit de belles parolles, 
prenoit-on les armes et prenoit-on ses villes. 

Voylà donc comment ceste reyne a esté motrice 
dé toutes nos guerres et nos feux, lesquels, encores 
qu'elle ne les eust allumez, elle employoit tousjours 
ses peines et tous ses labeurs pour les estaindre, 
abhorrant de voir tant de noblesse et gens de 
bien mourir. Et sans cela et sa commisération, tels 
l'ont baye à mal mortel qui s'en fussent très-mal 
trouvez, et seroient maintenant en terre, et leur 
party ne fleuriroit tant qu'il faict : ce qu'il faut im- 
puter .à sa bonté, dont nous aurions maintenant 
grand besoing; car, ainsy que tout le monde le dict, 
et le pauvre peuple le crie : « nous n'avons plus de 
« reyne mère pour nous faire la paix. » Il ne tint pas 
à elle qu'elle ne se fist^, lorsqu'elle vint en Guienne 
dernièrement pour en traicter à Cougnac, à Jarnac, 
avec le roy de Navarre et le prince de Condé. Je 
sçay ce que luy en vis dire les larmes aux yeux et les 
regrets au cœur, à quoy ces princes n'y vouloient 
condescendre; et possible ne verrions-nous les mal- 
heurs que nous avons aujourd'hui. 

On l'a voulue accuser aussi d'avoir esté complice en 
la guerre de la ligue. Pourquoy donc eust-elle entre- 
pris ceste paix que je viens de dire, si elle en fust 

1. En 1580. — 2. En d.-JSG. Voyez plus haut, p. 3S4. 



CATHERINE DE MEDICIS. 363 

esté? Poiirquoy eust-elle appaisé le tumulte des bar- 
ricades de Paris, et réconcilié le roy avec M. de 
Guise, pour le faire mourir et tuer, ainsi que nous 
avons veu? 

Or, pour fin, qu'on desbagoule contre elle tout ce 
qu'on voudra, jamais nous n'en aurons une telle en 
France si bonne pour la paix. 

On l'a fort accusée du massacre de Paris : ce sont 
lettres clauses pourmoy quand à cela, car alors j'es- 
tois à nostre embarquement de Brouage; mais j'ay 
bien ouy dire qu'elle n'en fut la première autrice*. 
Il y a trois ou quatre autres, que je nommerois bien, 
qui furent plus ardans qu'elle et qui l'y poussarent 
fort, luy faisant accroire que, pour les menaces que 
Ton faisoit à cause de la blesseure de M, l'admirai, 
on tueroit le roy, et elle et ses enfans, et toute sa 
court, ou qu'on seroit aux armes pis que jamais. En 
quoy certes ceux de la relligion eurent grand tort de 
faire telles menaces qu'on dict qu'ils faisoient; car 
ils en empirarent le marché du pauvre M. l'admirai, 
et luv en procurarent la mort. Que s'ils se fussent te- 
nus coys et n'eussent sonné mot, et laissé guérir 
M. l'admirai , il s'en fust allé après hors de Paris 
tout bellement et à son aise, et n'en fust esté autre 
chose. 

M. de La Noue a esté bien de ceste opinion; et sçay 
bien que lui et M. d'Estrozze et moy en avons parlé, 
luy n'aiant jamais approuvé ces bravades, ces auda- 
ces et menaces , et mesmes en la cour de son roy et 
sa ville de Paris, que l'on fist; et en blasma mesme 

1 . Jutrice, auteur. 



364 DES DAMES. 

fort M. de Theligni son beau-frère^ qui en estoit des 
eschaufFez^ l'appellant et ses compaignons de vrays 
folz et mal habilles. M. l'admirai n'usa jamais de ces 
parolles, ainsy que j'ay ouy dire à aucuns, au moings 
tout liault. Je ne dis pas qu'en secret et en privé 
avec ses plus familiers qu'il n'en parlast hautement. 
Et voylà la cause de la mort de M. l'admirai et du 
massacre des siens_, et non pas la reyne, ainsy que 
j'ay ouy dire à aucuns qui le sçavent bien, encor 
qu'il y ait plusieurs qu'on ne leur sçauroit oster l'o- 
pinion de la teste que ceste fusée n'eust esté fdlée de 
longue main, et ceste trame couvée. Ce sont abus : 
les moins passionnez le croient ainsi ; les plus obsti- 
nez et passionnez le croient autrement; et bien sou- 
vent nous donnons cet honneur aux roys et aux 
grands princes que quelquesfois pour l'événement 
des choses, et qu'elles sont arrivées, nous les disons 
prudens et providens, et qui ont bien sceu dissimu- 
ler; à quoy y ont autant songé qu'en tridet\ 

Pour retourner encores à nostre reyne, ses enne- 
mis luy ont mis à sus qu'elle n'estoit pas bonne 
françoise. Dieu le sçait, et de quelle affection je la vis 
pousser pour chasser les Anglois hors du Havre de 
Grâce, et ce qu'elle en dict à M. le Prince, et comme 
elle l'y fit aller avec forces gentilshommes de son 
party, et les compaignies couronnelles de M. d'An- 
delot , et autres huguenottes , et comment elles 
mesme en personne mena l'armée, estant montée 
ordinairement à cheval comme une seconde belle 
reyne Marfise, et s'exposant aux harquebusades et 

i . Tridet; je n'ai pu trouver la signification de ce mot. 



CATIIEIUNE DE MEDIGIS. 365 

canonnades comme ung de ses capitaines, voyant 
faire tousjours la l)aUerie, disant qu'elle ne seroit ja- 
mais à son aise qu'elle n'eiist pris ceste ville et chassé 
ces Anglois de France, liayssant plus que poison 
ceux qui la leur avoient vendue. Aussi fit-elle tant 
qu'enfin elle la rendist françoise. 

Lorsque Rouen estoit assic'gé, je la vis en toutes les 
collères du monde quand elle y vist entrer le secours 
des Anglois, qui entrarent par la gallère françoise 
qui avoit esté prise un an devant, craignant que 
ceste place, faillant à estre prise par nous, vînt en la 
domination des Anglois : aussi poussa-elle fort à la 
roue, comme l'on dict, pour la prendre; et ne fail- 
loit tous les jours à venir au fort Saincte-Catherine 
tenir conseil et voir faire la batterie. Que je l'ay veue 
souvant passant par ce chemin creux de Saincte- 
Catherine ! Les canonnades et harquebusades pleu- 
voient entour d'elle, qu'elle s'en soucioit autant que 
rien. 

Ceux qui lors y estoient l'ont veu aussi bien que 
mov. Il y a encor aujourd'huy forces dames ses filles 
qui luy accompagnoient, ausquelles le jeu ne plaisoit 
trop; je le sçav et les y ay veues; et quand M. le 
connestable et M. de Guise luy remonstroient qu'il 
luy en arriveroit du malheur, elle n'en faisoit que 
rire et dire pourquoy elle s'y espargneroit non plus 
qu'eux, puisqu'elle avoit le courage aussi bon qu'eux, 
mais non la force que son sexe luy desnioit; car pour la 
peine elle l'enduroit très-bien, fust à pied ou à che- 
val. Et pense que dès longtemps ne fut reyne ny prin- 
cesse mieux à cheval, ny s'y tenant de meilleure 
grâce; ne sentant pour cela sa dame hommasse en 



366 DES DAMES. 

forme et façon d'amazonne bisarre, mais sa gente 
princesse, belie^ bien agréable et douce. 

On a dict d'elle, qu'elle estoit fort espaignoUe. 
Certainement, tant que sa bonne fille a vescu, elle a 
avmé l'Espagne; mais après qu'elle a esté morte on 
sçait, au moins aucuns, si elle a eu occasion de 
l'avmer, et la terre et la nation. Bien est vray qu'elle 
a esté tousjours si prudente jusques là, qu'elle a 
voulu tousjours entretenir le roy d'Espaigne comme 
son bon gendre, afïin qu'il en traictast mieux sa belle 
et bonne fille, comme est la coustume des bonnes 
mères, aussi affin qu'il ne nous vint troubler la 
France, ny faire la guerre, selon son brave cœur et 
naturel ambitieux. D'aucuns aussi ont voulu dire 
qu'elle n'aymoit point la noblesse de France, et en 
desiroit fort le sang respandu. Je m'en rapporte à 
tant de paix par elle faictes, combien elle l'a espar- 
gné : et, outre cela, qu'on prenne esgard à elle, tant 
qu'elle a esté régente et ses enfans en minorité, si 
l'on a veu à la court tant de querelles et combats 
comme il s'en est veu despuis; car elle n'y en a ja- 
mais voulu voir; et tousjours a faict expresses def- 
fences de ne venir là, et faict chastier ceux qui y 
contrevenoient. Du despuis, je l'ay veue bien sou- 
vent à la court, quand le roy alloit quelquesfois de- 
hors pour y séjourner quelques jours, et qu'elle de- 
meuroit absolue et seule à la court, du temps que 
les querelles commançarent à se rendre communes, 
et les combats. Jamais elle n'en voulut permettre 
ung, et soudain commandement faict aux capitaines 
des gardes de faire les deffences, et aux mareschaux 
et capitaines de les accorder : aussi, pour dire vray, 



CATHERINE DE MÉDICIS. 367 

on la craigiioit plus que le roy en cela; car elle sça- 
voit bien parler à ces désobéissans et desreglez, et les 
ravaudoit terriblement. 

Je me souviens qu'une fois, le roy estant aux bains 
de Bourbon*, feu mon cousin de La Chastigneraye 
eut une querelle contre Pardailhan*. Elle le fist cher- 
cher partout pour lui defl'endre de ne se battre, sur 
la vie; mais, ne s'estant peu trouver par deux jours 
entiers, elle le fit guetter si bien, que, par un diman- 
che matin, luy, estant en l'isle de Louviers, attendant 
son ennemy, le grand prévost le vint surprendre là 
et l'emmena prisonnier, par le commandement de la 
reyne, dans la Bastille; mais il n'y demeura qu'une 
heure pourtant; et après l'envoya quérir, et lui en 
fît la réprimande moitié aigre, moitié douce, ainsy 
qu'elle estoit toute bonne et rude quand elle vouloit. 
Je sçay bien ce qu'elle m'en dict aussi, d'autant que 
j'estois pour seconder mondict cousin : que comme 
le plus aagé je debvois estre le plus sage. 

I-.'année que le roy tourna de Polongne', il s'es- 
meut une querelle entre messieurs de Grillon et 
d'Entraguet, tous deux braves et vaillans gentilshom- 
mes; et s'estans appeliez et prests à se battre, le roy 
leur fit faire deffence par M. de Rambouillet, l'un de 
ses capitaines des gardes lors en quartier, de ne se 
battre; et fit commandement à M. de Nevers et ma- 
reschal de Retz de les accorder, à quoy ils faillirent. 



i . Bourbon-l'Archambaut (Allier). 

2. Charles de Vivonne, baron de la Chastaigneraie. — Hector 
de Gondrin, seigneur de Pardaillan. 

3. En 1374. 



3G8 DES DAMES. 

La reyne les envoya quérir le soir en sa ehamlDre; et 
d'autant que leurs querelles touchoient deux grandes 
dames des siennes, elle leur commanda en toute ri- 
gueur, et pria après en toute douceur, de se rappor- 
ter à elle tous deux: de leur différent, puisqu'elle 
leur faisoit l'honneur de s'en mesler, et, puisque les 
princes, mareschaux et capitaines, avoient failly à 
leur accord, qu'elle en vouloit avoir la cognoissance 
et la gloire : parquoy elle les rendist amis, et les fist 
embrasser sans autre forme, en prenant le tout sur 
elle; si bien que, par sa prudence, le subjeet de la 
querelle, qui touclioit un peu l'honneur de ses deux 
dames et estoit escabreux, ne fut jamais sçeu ny pu- 
blié. Voylà une grande bonté de princesse! Et puis 
dire qu'elle n'aymoit point la noblesse! Ha! si faisoit; 
elle la cognoissoit et l'extimoit trop. Je croy qu'il n'y 
avoit grande maison en son royaume qu'elle ne co- 
gneut, et disoit l'avoir appris du grand roy François, 
qui sçavoit toutes les généalogies des grandes familles 
de son royaume, et aussi du roy son mary, lequel 
avoit cela, que, quand il eut veu une fois un gentil- 
homme, il le cognoissoit tousjours, fust en sa face ou 
en ses faicts ou en sa réputation. 

J'ay veu ceste reyne , souvent et ordinairement, 
lorsque le roy son fils estoit mineur, prendre la 
peine de lui présenter elle-mesme les gentilshommes 
de son royaume, et luy ramentevoit : « Un tel a faict 
« service au roy vostre grand père, en tels et tels 
« endroicts, un tel à vostre père, » et ainsy de tous 
les autres; et commander de s'en ressouvenir, et de 
les aimer, et de leur faire du bien, et de les recog- 
noistre une autre fois : ce qu'il sceut très-bien faire 



CATHERINE DE MÉDICIS. 369 

puis après; car, par telle inslruclion, ce roy cognois- 
soit fort bien les gens de bien, de race et d'hon- 
neur, qui estoient en son royaume. 

Ces détracteurs aussi ont dict qu'elle n'aymoit 
point son peuple. Il y a paru. Fust-il jamais tant tiré 
de tailles, subsides, imposts et autres deniers, tant 
qu'elle a demeuré gouvernant la minorité de ses en- 
fans, comme il en a esté tiré depuis en une seule an- 
née? Luy a-on trouvé tant d'argent caché, et aux 
banques d'Italie, comme l'on crioit tant? Tant s'en 
faut, qu'après sa mort on ne luy a trouvé un seul 
sol : et, ainsi que j'ay ouy dire à aucuns de ses finan- 
ciers et aucunes de ses dames, qu'elle s'est trouvée 
après sa mort endebtée de huict cens mill' escus, les 
gages de ses dames, gentilshommes et officiers de sa 
maison, deubs d'une année, et son revenu d'un an 
mangé; si bien que, quelques mois avant mourir, 
ses financiers hiy remonstrarent cette nécessité ; et 
elle en rioit, et disoit qu'il falloit louer Dieu de tout 
et trouver de quoy vivre. Voylà son avarice et le 
grand trésor qu'elle amassoit, comme Ton disoit. 
Elle n'avoit garde d'en faire; car elle avoit le cœur 
tout noble, tout libéral et tout magnifique, et tout 
pareil à celui de son grand oncle le pape Léon *, et 
du magnifique le seigneur Laurens de Médicis; car 
elle despensoit et donnoit tout, ou faisoit bastir, ou 
despensoit en d'honnorables magnificences; et pre- 
noit plaisir de donner tousjours quelque récréation à 
son peuple ou à sa court, comme en festins, balz, 
dances, combats, couremens de bagues dont elle en 

1. Léon X. 

VII — 24 



370 DES DAMES. 

a faict trois fort superbes en sa vie : l'un qui fut faict 
à Fontainebleau au mardy gras après les premiers 
troubles, où il y eut et tournois et rompement de 
lances , combats à la barrière , bref toutes sortes de 
jeux d'armes, avec une commédie sur le subject de 
la belle Genièvre de l'Arioste, qu'elle fit représenter 
par madame d'Angoulesme et par ses plus honnestes 
et belles princesses, et dames et filles de sa court, 
qui certes la représen tarent très-bien, et tellement 
qu'on n'en vist jamais une plus belle; puis à 
Bayonne, à l'entreveue de la reyne sa bonne fille, où 
la magnificence fut telle en toutes choses que les Es- 
pagnolz, qui sont fort desdaigneux de toutes autres, 
fors des leurs, jurarent n'avoir rien veu de plus beau, 
et que le ' roy n'y sçauroit pas approcher; et s'en 
retournarent ainsi édifiiez. 

Je sçay que plusieurs en France blasmarent ceste 
despence par trop superflue; mais la reyne disoit 
qu'elle le faisoit pour monstrer à l'estranger que la 
France n'estoit si totalement ruinée et pauvre, à 
cause des guerres passées, comme il l'estimoit; et 
que, puisque pour tels esbatz on sçavoit despendre, 
que pour les conséquences et importances on leur 
sçauroit encore mieux faire; et que d'autant plus la 
France en seroit mieux estimée et redoubtée, tant 
pour en voir ses biens et richesses, que pour voir 
tant de gentilshommes si braves et si adroicts aux 
armes, ainsy que certes il s'y en trouva là beaucoup, 
et qu'il fit très-bon veoir, et dignes d'estre admirez. 

Davantage il estoit bien raison que pour la plus 

i . Le, leur. 



CATHERINE DE MEDICIS. 371 

grande reyne de la chrestienté, la plus belle, la plus 
honneste et la meilleure, on fist quelque solemnelle 
feste par dessus les autres; et vous asseure que si 
elle ne se fust faicte telle, l'estrangier se fusl fort 
mocqué de nous, et s'en fust retourné en opinion de 
nous tenir tous en France pour de grands gueux. Ce 
n'est donc pas sans une bonne et juste considération 
que cette sage et advisée reyne fist ceste despense, 
comme ell' en fist aussi une fort belle à l'arrivée des 
Poulonnois à Paris ', qu'elle festina fort superbement 
en ses Tuilleries : et après souper, dans une grand' 
salle faicte à poste et toute en tournée d'une infinité 
de flambeaux, elle leur représenta le plus beau ballet 
qui fut jamais faict au monde (je puis parler ainsy). 
lequel fust composé de seize dames et damoiselles 
des plus belles et des mieux apprises des siennes, qui 
comparurent dans un grand roch tout argenté, où 
elles estoient assises dans des niches en forme de 
nuées de tous costez. Ces seize dames représentoient 
les seize provinces de la France, avecques une musi- 
que la plus mélodieuse qu'on eust sceu voir; et après 
avoir faict dans ce roch le tour de la salle par parade 
comme dans un camp, et après s'estre bien faict 
voir ainsi, elles Aindrent toutes à descendre de ce 
roch, et s'estant mises en forme d'un petit bataillon 
bizarrement invanté, les violons montans jusques à 
une trentaine, sonnans quasy un air de guerre fort 
plaisant, elles vindrent marcher soubs l'air de ces 
violons, et par une belle cadance sans en sortir ja- 



1 . Les Polonais, envoyés pour offrir au duc d'Anjou le trône de 
Pologne, firent leur entrée à Paris le 49 août 1S73. 



372 DES DAMES. 

mais, s'approcher et s'arrester un peu devant Leur 
Majestez, et puis après danser leur ballet si bizarre- 
ment in vanté, et par tant de tours, contours et des- 
tours, d'entrelasseures ' et meslanges, affrontements et 
arrests_, qu'aucune dame jamais ne faillit de se trouver 
à son poinct ny à son rang : si bien que tout le monde 
s'esbalîit que , parmi une telle confusion et un tel 
désordre, jamais ne faillirent leurs ordres, tant ces 
dames avoient le jugement solide et la retentive 
bonne, et s'estoient si bien apprises. Et dura ce bal- 
let bizarre pour le moins une heure, lequel estant 
achevé, toutes ces dames, représentans lesdictes seize 
provinces que j'ay dict, vindrent à présenter au roy, 
à la reyne, au roy de Polongne, à Monsieur, son 
frère, et au roy et reyne de Navarre, et autres grands 
et de France et de Polongne, chacune à chacun une 
placque toute d'or, grande comme de la paulme de la 
main, bien esmaillé et gentiment en œuvre, où es- 
toient gravez les fruicts et les singularitez de chasque 
province, en quoy elle estoit plus fertille, comme : 
la Provence des citrons et oranges, en la Champai- 
gne des bledz, en la Bourgongne des vins, en la 
Guyenne des gens de guerre (grand honneur certes 
celuy-là pour la Guyenne), et ainsy consécutivement 
de toutes autres provinces. 

A Bayonne, tels quasy semblables présens se firent 
en un combat qui s'y fîst, que je représenterois bien, 
et tous lesdicts présens et les dames qui les receu- 
rent (mais cela est long) ; mais les hommes les don- 
noient aux dames et icy les dames aux hommes. Et 

i Jintrelasxeures, entrelacements. 



CATHERINE DE MÉDICIS. 373 

notiez que toutes ces inventions ne venoient d'autre 
boutique ny d'autre esprit que de la reyne; car elle 
y esloit maistresse et fort inventive en toutes choses. 
Elle avoit cela que, quelques magnificences qui se 
fissent à la court, la sienne passoit toutes les autres. 
Aussi disoit-on qu'il n'y avoit que la reyne-mère 
pour faire quelque chose de beau. Et si telles des- 
penses coustoient, aussi donnoient-elles du plaisir; 
disant en cela souvent qu'elle vouloit imiter les em- 
pereurs romains qui s'estudioient d'exhiber des jeux 
au peuple et luy donner plaisir et l'amuser autant en 
cela sans luy donner loisir à mal faire. 

D'ailleurs, et outre ce qu'elle se délectoit à donner 
plaisir à ce peuple_, elle leur donnoit bien à gaigner; 
car elle aymoit fort toutes sortes d'artizans et les 
payoit bien_, et les occupoit souvent chacun en son 
art, et ne les faisoit point chaumer, et surtout les 
massons et architectes ainsi qu'il parest en ses belles 
maisons des Tliuilleries, imparfaicles pourtant, de 
Sainct-Mor, Monceau et Chenonceaux. Et aimoit 
aussi fort les gens sçavans et si lisoit volontiers, ou 
se faisoit lire leurs oeuvres qu'ilz luy présentoient, 
ou qu'elle avoit sceu qu'ils avoient escript, et les 
faisoit achepter, jusques à lire les belles invectives 
qui se faisoient contre elle, dont elle se mocquoit 
et s'en rioit sans s'en altérer autrement, les appel- 
lant des bavards et des donneurs de billevesées ; 
ainsy usoit elle de ce mot, et elle vouloit tout sça- 
voir. 

Au voyage de Lorraine des seconds troubles, les 
huguenots avoient avec eux une fort belle et grande 
couUevrine et la nommoient la reyne mère. Ils furent 



374 DES DAMES. 

contraincts l'enterrer à Villenozze \ ne la pouvant 
Iraisner à cause de leurs grandes traictes , mauvais 
atelage et pesanteur, qui jamais pourtant ne peut 
estre descouverte ny trouvée. La reyne sçacliant 
qu'on luy avoit ainsi donné son nom, elle voulut 
sçavoir pourquoy. Il y eust quelqu'un, après en avoir 
esté fort pressé d'elle de le dire, il respondit : « C'est, 
« madame, parce qu'elle avoit le calibre plus grand 
« et plus gros que les autres. » Elle n'en fist que 
rire la première. 

Elle n'espargnoit point sa peine à lire quelque 
chose qu'elle eust en fantaisie. Je la vis une fois, es- 
tant embarquée à Blaye pour aller disner à Bourg, 
tout du long du chemin lire en parchemin, comme 
un rapporteur ou advocat , tout un procès verbal 
que l'on avoit faict de Dard ois, basque, secrétaire 
favory de feu M. le connestable, sur quelques me- 
nées et intelligences dont il avoit esté accusé et con- 
stitué prisonnier à Rayonne. Elle n'en osta jamais la 
veue qu'il ne fust achevé de lire, et si avoit plus de 
dix pages de parchemin. Quand elle n'estoit point 
empeschée, elle-mesme lisoit toutes les lettres de con- 
séquence qu'on luy escrivoit, et le plus souvent de sa 
main en faisoit les despesches, cela s'appelle aux 
plus grandes et ses privées personnes. Je la vis une 
fois, pour une après-disnée, escrire de sa main vingt 
paires de lettres et longues. 

Elle disoit et parloit fort bien fi'ançois, encor 



1 . 11 y a deux Villenoxe, tous eux en Champagne : Villenoxe- 
la -Grande dans l'Aube et Villenoxe -la -Petite dans Seine-et- 
Marne. 



CATHERINE DE MÉDICIS. 375 

qu'elle fust italienne. A ceux de sa nation pourtant 
ne parloit que bien souvent François, tant elle hon- 
noroit la France et sa langue, et faisoit fort paroistre 
son beau dire aux grands, aux estrangiers et aux 
ambassadeurs qui la venoieut trouver tousjours après 
le roy. Elle leur respondoit fort pertinemment, avec 
une fort belle grâce et majesté, comme je l'ay veue 
aussi parler aux courts de parlement, fût en public, 
fût en privé; et qui bien souvent les menoit beau, 
quand ils s'eslravaguoient ou faisoient trop des rete- 
nus, et ne vouloient condescendre aux édicts faicts 
en son conseil privé ou ordonnances du roy et les 
siennes. Asseurez-vous qu'elle parloit bien en reyne 
et se faisoit bien redouter en reyne. Je la vis une 
fois à Bourdeaux, lorsqu'elle mena la reyne de Na- 
varre sa fille au roy son mary (elle m'avoit com- 
mandé dès la court d'aller avec elle) bien parler à 
ces messieurs, qui ne vouloient abolir quelque cer- 
taine confrairie par eux in vantée et observée, ce 
qu'elle vouloit nommément casser, prévoyant qu'elle 
apporteroit quelque queue à la fin qui ne vaudroit 
rien et préjudicieroit à l'Estat *. Ils la vindrent trou- 
ver à l'évesché dans le jardin où elle estoit se pour- 
menant, un dimanche matin. Il y en eust un qui 
porta la paroi! e pour tous, pour lui donner à enten- 
dre le fruict de ceste confraiine et l'utilité qu'elle ap- 
portoit pour le public. Elle, sans estre préparée, res- 
pondit si bien par de si belles parolles et apparentes 
raisons et propres pour la randre mal fondée et 

4. Il a déjà été question de l'abolition de cette confrérie, t. III, 
p. 382-383. 



376 DES DAMES. 

odieuse^ qu'il n'y eut là pas un qui n'admirast l'es 
prit de ceste reyne et ne demeurast estonné et con- 
fus; d'autant, que pour la dernière parolle, elle dict : 
« Non; je veux, et le roy mon filz, qu'elle soit ex- 
ce terminée, et qu'il n'en soit jamais plus parlé, 
« pour des raisons secrettes que je ne vous veux 
« dire, outre celles que je vous ay dict; autrement 
« je vous ferai ressentir que c'est que de désobéir au 
« roy et à moy. » Par ainsy chacun calla, et plus 
jamais n'en fust parlé. 

Elle faisoit de ses tours bien souvent à l'endroict 
des princes et des plus grands, quand ils avoient 
failly grandement, et qu'elle prenoit sa collère, et 
qu'elle faisoit de l'altière ; n'estant rien au monde si 
superbe et brave qu'elle, quand il falloit, n'espar- 
gnant nullement les véritez à un chacun. 

J'ay veu feu M. de Savoye*, qui avoit accoustumé 
l'empereur, le roy d'Espaigne, et veu tant de grands, 
la craindre et la respecter plus que si ce fust esté sa 
mère, et M. de Lorraine de mesmes, bref tous les 
grands de la clirestienté. J'en alléguerois plusieurs 
exemples; mais à une autre fois, et à leur tour, je les 
diray : pour ce coup, me suffira de ce que j'en ay 
dict. 

Entre toutes ses perfections , elle estoit bonne 
chrestienne et fort dévote, faisant souvent ses pas- 
ques, et ne faillant jamais touts les jours au service 
divin, à ses messes et ses vespres, qu'elle rendoit 
fort agréables autant que dévotes, par les bons chan- 
tres de sa chappelle, qu'elle avoit été curieuse de 

i . Emmanuel-Philibert. 



CATHERINE DE MEDICIS. 377 

recouvrer des plus exquis : aussi naturellement elle 
avmoit la musique, et en donnoit souvent plaisir à 
sa court dans sa chambre, qui n'estoit nullement 
fermée aux honnestes dames et honnestes gens, voire 
à tous et à toutes, ne la voulant resserrer à la mode 
d'Espagne, ny d'Italie son pays, ny mesmes comme 
nos autres reynes Elizabetli d'Austriche et Loyse de 
Lorraine ont faict; mais disoit que, tout ainsy que 
le roy François son beau-père, qu'elle honnoroit 
fort, la luy avoit dressée et faicte libre, qu'elle la 
vouloit ainsy entretenir à la vraye françoise, sans en 
rien innover ni réformer, et qu' ainsi aussi le roy son 
mary l'avoit voulu : aussi sa chambre estoit tout le 
plaisir de la court. 

Elle avoit ordinairement de fort belles et honnestes 
filles, avec lesquelles tous les jours en son anticham- 
bre on conversoit , on discouroit et divisoit ', tant 
sagement et tant modestement que l'on n'eust osé 
faire autrement; car le gentilhomme qu'y failloit en 
estoit banny et menacé, et en crainte d'avoir pis, 
jusques à ce qu'elle luy pardonnoit et faisoit grâce, 
ainsi qu'elle y estoit propre et toute bonne de soy. 

Pour fin, sa compagnie et sa court estoit un vray 
paradis du monde et escolle de toute honnesteté, de 
vertu, l'ornement de la France, ainsi que le sçavoient 
bien dire les estrangiers quand ils y venoient; car 
ils y estoient très-bien receus, et commandement 
exprès à ses dames et filles de se parer, lors de leur 
venue, qu'elles paroissoient déesses, et les entre- 
tenir sans s'amuser ailleurs; autrement elles estoient 

1, Divisait, devisait. 



378 DES DAMES. 

bien tancées d'elle , et en avoient bien la répri- 
mande. 

Bref, sa court a esté telle, que, quant elle a esté 
morte, on a dict par la voix de tous que la court 
n'estoit plus la court, et que jamais plus il n'y au- 
roit en France une reyne mère. Mais quelle court 
estoit-ce? telle que je crois que jamais emperière de 
Rome de jadis n'en a tenu, pour dames, une pareille 
d'ordinaire, ny nos roys de France. Bien est-il vray 
que ce grand empereur Charlemagne et roy de 
France, de son vivant prist grand plaisir faire et 
dresser des courts grandes et planières, tant des 
pairs, ducs, contes, paladins, barons et chevaliers 
de France, que de dames leurs femmes et damoi- 
selles leurs filles, et plusieurs autres de toutes con- 
trées, pour tenir compagnie et court, ainsy que disent 
les vieux romans de ce temps, à l'impératrice et 
reyne, pour voir les belles jouxtes, tournois, magni- 
ficences qui s'y faisoient très-superbes par une grande 
trouppe de chevaliers errans venans de toutes parts. 
Mais quoy ! ces belles et grandes assemblées et com- 
pagnées ne se faisoient ny se voyoient que trois ou 
quatre fois de l'an, et puis au partir de la feste se 
despartoient et se retiroient en leurs terres et mai- 
sons, jusques à une autre fois, encores qu'aucuns 
disent que ce Charlemagne fut, sur sa vieillesse, fort 
adonné aux femmes, mesmes que ses filles furent 
bonnes compagnes, et que Louys le Débonnaire, à 
l'advènement de la couronne, fut contrainct de ban- 
nir ses sœurs en certains lieux pour avoir esté trop 
escandalisées de l'amour avec les hommes, et si 
chassa une infinité de dames qui estoient de la 



CATHERINE DE MEDIGIS. 379 

joyeuse bande. Ces courts pourtant dudict Charle- 
magne n'estoient de durée, je dis du temps de ses 
beaux ans; car il s'amusoit lors aux guerres, selon 
noz vieux romans ; et sur ses jours , sa court 
estoit ainsy par trop desbordée, comme j'ay dict; 
mais la court de nostre roy Henry IP et de nostre 
reyne estoit ordinaire ', fust en guerre, fust en paix, 
fust ou pour résider ou demeurer en un lieu pour 
quelques mois, fust qu'elle se remuast en autres 
maisons de plaisance et chasteaux de noz roys, qui 
n'en ont point de faute, et en ont plus que roys du 
monde. Geste belle et grande compagnie tousjours, 
au moins la majeure part, marchoit et alloit avec sa 
reyne; si que d'ordinaire pour le moings sa court 
estoit plaine de plus trois cens dames ou damoiselles. 
Aussi les mareschaux des logis et fourriers du roy 
affirmoient qu'elles tenoient tousjours la moitié des 
logis, ainsy que j'ay veu l'espace de trente-trois ans 
que j'ay pratiqué tousjours la court sans guère l'a- 
bandonner, fors aux voyages de nos guerres et autres 
estrangiers : mais, estant de retour, j'y estois d'or- 
dinaire; car le séjour m'en estoit fort agréable, 
comme n'en aiant jamais veu ailleurs plus beau; et 
pense que par le monde, depuis qu'il est faict, on 
n'en a jamais veu de pareil : et d'autant que le beau 
nom de ces belles dames qui assistoient à nostre 
reyne à décorer sa court ne se doibl taire, j'en met- 
tray icy aucunes, selon qu'il m'en souviendra, que 
j'ay veu sur la fin du mariage de la reyne , car para- 
vant j'estois trop jeune, et durant sa viduité. 

i . Ordinaire, habituelle. 



380 DES DAMES. ] 

Premièrement, il y avoit mesdames les filles de 
France. Je les mets les premières; car jamais elles ne 
perdent leur rang et vont devant toutes autres, tant 
ceste maison est grande et noble, sçavoir ' : 

Madame Elizabeth de France, despuis reyne d'Es- 
pagne ; 

Madame Claude, despuis duchesse de Lorraine; 

Et madame Marguerite, despuis reyne de Navarre; 

Madame la sœur du roy, despuis duchesse de Sa- 
voye; 

La reyne d'Escosse, despuis reyne dauphine, et 
reyne de France ; 

La reyne de Navarre, Jeanne d'Allebret; 

Madame Catherine sa fille, aujourd'huy Madame 
la sœur du roy; 

Madame Diane, fille naturelle du roy *, despuis 
légitimée, et madame de Castres, et en secondes 
nopces madame de Montmorency, et puis madame 
d'Angoulesme ^; 

Madame d'Anguien, de la maison de Sainct-Pol et 
Touteville, héritière*; 

i. Le Laboureur, qui, dans les Additions aux Mémoires de 
Castelnau, a été le premier à faire connaître Brantôme dont il a 
donné de nombreux extraits, a publié, entre autres, la notice de 
Catherine de Médicis. Il a accompagné cette énumération des 
dames de la cour de notes dont nous avons profité, et où il a cor- 
rigé quelques erreurs commises par notre historien. 

2. Henri IL 

3. Comme on le verra dans ce volume et dans le suivant, 
Brantôme a consacré une notice à toutes ces princesses, à l'excep- 
tion de Jeanne d'Albret et de sa fille Catherine qui devint du- 
chesse de Bar. 

4. Marie de Bourbon, comtesse de Saint-Pol, femme 1° de Jean 



CATHERINE DE MEDICIS. 381 

Madame la princesse de Condé,' de la maison de 
Roye'; 

Madame de Ne vers, de la maison de Vandosme*; 

Madame de Guise, de la maison dé Ferrare ' ; 

Madame Diane de Poictiers, duchesse de Valanti- 
nois ; 

Mesdames les duchesses d'Aumalle et de Bouillon , 
ses filles*; 

Madame la marquise de Rothelin, de la maison de 
Rohan*; 

Madame de Montpensier, de la maison de Longvi 
ou Givry^ ; 

Madame l'admiralle de Brion, sa sœur^ ; 

Madame de Rieux, sœur de M. de Montpensier*; 

Madame la marquise d'Elbeuf, sa fille, de la maison 
de Rieux'; 

de Bourbon, comte d'Enghien; 2° de François de Clèves, duc de 
Nevers; 3° de Léonoi- d'Orléans, duc de Longueville. 

1. Léonore de Roye, première femme de Louis de Bourbon, 
prince de Gondé. 

2. Marguerite de Bourbon, femme de François de Clèves, duc 
de Nevers. 

3. Anne d'Esté, femme du duc François de Guise. 

4. Louise de Brezé, femme de Claude de Lorraine, duc d'Au- 
male, et Françoise de Brezé, femme de Robert de la Marck, duc 
de Bouillon. 

b. Jacqueline de Rohan, femme de François d'Orléans, mar- 
quis de Rothelin. 

6. Jacqueline de Longwy, femme de Louis de Bourbon, duc 
de Montpensier. 

7. Françoise de LongAvy, femme de l'amiral Chabot, seigneur 
de Brion. 

8. Suzanne de Bourbon, femme de Claude de Rieux. 

9. Louise de Rieux, femme de René de Lorraine, marquis 
d'Elbeuf. 



382 DES DAMES. 

Madame la princesse de la Roche-sur-Ion, vefve du 
mareschal de Montejean ' ; 

Madame la mareschalle de Sainct-André^ de la 
maison de Liistrac*; 

Madame la mareschalle de Strozzi, de la maison 
des Médicis, fort proche de la reyne'; 

Madame la contesse de Sommerive et de Tande, 
sa fille*; 

Madame la contesse d'Urfé_, sa proche et grande 
confidente®; 

Madame la mareschalle de Brissac, de la maison 
d'Estellan en Normandie^; 

Madame la mareschalle de Termes_, du Piedmont''; 

Madame la connestable'; 

Madame la mareschalle d'Amville, de la maison de 
Bouillon®; 

Madame Tadmiralle de Chastillon, de la maison 
de Laval'"; 

Madame de Roye, sœur de M. l'admirai " ; 



i . Philippe de Montespedon, femme de René de Montejean. 

2. Marguerite de Lustrac, femme du maréchal de Saint- André. 

3. Madeleine de Médicis, femme de Pierre Strozzi. 

4. Clarisse Strozzi, femme d'Honorat de Savoie, comte de 
Sommerive et de Tende. 

5. Renée de Savoie, femme de Jacques, marquis d'Urfé. 

6 . Charlotte le Picart, dame d'Estelan. 

7. iV. de Saluées, femme du maréchal Paul de Termes. [ 

8. Madeleine de Savoie, femme d'Anne de Montmorency. 

9. Antoinette de la Mark , première femme du connétable 
Henri de Montmorency. 

10. Charlotte de Laval, première femme de l'amiral deColigny. 
il. Madeleine de 31ailly, femme de Charles de Roye, comte de 

Roucy. 



CATHERINE DE MEDICIS. 383 

Madame d'Andelot, de la maison de Laval, héri- 
tière*; 

Madame de Martigues, dite avant madamoiselle de 
Villemontays, grande favorite de la reyne d'Eseosse' ; 

Madame de Cursol, despuis duchesse d'Uzais' ; 

Madame la contesse de la Rocliefoucault, de la 
maison de la Mirande*; 

Madame de Randan, sa sœur"; 

Madame la contesse de la Rochefoucault en se- 
condes nopces, de la maison de Roye, sœur de la 
princesse de Condé*; 

Bref, un' infinité d'autres belles dames avoit cette 
reyne, dont il ne me peut pas souvenir, quand elle 
estoit durant quelque temps" de son règne et de ma- 
riage; puis estant vefve elle eust les deux reynes ses 
belles-filles, Elisabeth d'Autriche et Louyse de Lor- 
raine ; 

La reyne de Navarre, sa fille, le miracle du monde; 

Madame la princesse de Navarre, sa belle-sœur'; 



i. Claude de Rieux, femme de Fr. d'Andelot, 

2. Marie de Beaucaire, femme de Sébastien de Luxembourg, 
vicomte de Martigues. 

3. Louise de Clerrabnt, mariée en secondes noces à Antoine 
de Crussol, premier duc d'Uzès. 

4. Sylvia Pica de la Mirande, première femme de François de 
la Rochefoucauld. 

5. Fulvia Pica de la Mirande, femme de Charles de la Roche- 
foucauld, comte de Randan. 

6 . Charlotte de Roye, seconde femme de François de la Roche- 
foucauld. 

7. Durant quelque temps, dans les premiers temps. 

8. Sa belle sœur, Catherine de Bourbon, belle-sœur de la reine 
Marguerite. 



384 DES DAMES. 

Madame la princesse de Condé, de la maison de 
Longueville * ; 

Madame la princesse de Condé, sa belle-fille, de 
la maison de Nevers* ; 

Madame de Nevers, sa sœur, héritière de la mai- 
son, et l'aîsnée ' ; 

Madame de Guise, leur seconde sœur, mariée en 
premières nopces au prince Portian, et puis avec 
M. de Guise * ; 

Madame de Nevers, de la maison de Monlpensier, 
vefve du conte d'Eu, despuis M. de Nevers^; 

Madame de JNevers, de la maison de Bouillon, 
mariée au second M. de Nevers, et despuis avec M. de 
Clermont-Tallard , et avec M. de Sagonne après* ; 

Madame de Montpensier, de la maison de Guize'; 

Madame de Bouillon , de la maison de Mont- 
pensier ^ ; 

1. Françoise d'Orléans, seconde femme de Louis de Bourbon, 
prince de Condé. 

2. Marie de Clèves, première femme de Henri de Bourbon, 
prince de Conde'. 

3. Henriette de Clèves, duchesse de Nevers, femme de Louis 
de Gonzague. 

4. Catherine de Clèves, femme 1° d'Antoine de Croy, prince 
de Porcien, 2° du duc Henri de Guise. 

5. Anne de Bourbon, femme de François de Clèves, duc de 
Nevers. 

6. Diane de la Mark, femme i° de Jacques de Clèves, duc de 
Nevers; 2° de Henri de Clermont, comte de Tonnerre; 3° de Jean 
Babou, comte de Sagonne. 

7. Catherine de Lorraine, seconde femme de Louis de Bour- 
bon, duc de Montpensier. 

8. Françoise de Bourbon, femme de Henri-Robert de la Mark, 
duc de Bouillon. 



CATHERINE DE MÉDICIS. 388 

Madame de Longueville, vefve de messieurs d'An- 
guien et Nevers ' ; 

Madame la Princesse Dauphine, de la maison de 
Mézières et d'Anjou'; 

Madame de Candalle, de la maison de Montmo- 
rency ' ; 

Madame d'Espernon, sa fille*; 

Madame de Joyeuse^, sœur de la reyne"; 

Madame de Mercure , fille de M. de Marti- 
gues«; 

Madame la princesse de Conty, de la maison de 
Lusse ' ; 

Madame de Raix de la maison de Dampierre, 
vefve de feu M. d'Annebaut, et puis remariée à M. de 
Raiz«; 

Madame la contesse Fiasque, de la maison d'Es- 
trozze, fille de Robert Strozze'; 

i. Marie de Bourbon, voyez page 380, note 4. 

2. Renée d'Anjou, marquise de Mézières, femme de François 
de Bourbon , duc de Montpensier, dauphin d'Auvergne , dit le 
Prince Dauphin. 

8. Marie de Montmorency, femme de Henri de Foix, comte de 
Candale, 

4. Marguerite de Foix, femme du duc d'Espernon. 

5. Marguerite de Lorraine, femme 1" d'Anne, duc de Joyeuse; 
2° de François de Luxembourg, duc de Piney. 

6. Marie de Luxembourg, femme de Philippe-Emmanuel de 
Lorraine, duc de Mercœur, 

7. Jeanne de Coesmes, dame de Lucé, première femme de 
François de Bourbon, prince de Conti. 

8. Claude-Catherine de Clermont, femme 1° de Jean, seigneur 
d'Annebaut et de Raiz ; 2° d'Albert de Gondi , maréchal de 
Raiz. 

9. Alfonsine Strozzi, femme de Scipion de Fiesque. 



386 T^ES DAMES. 

Madame la mareschalle de Biron, de la maison de 
Sainct-Blancqiiart' ; 

Madame de La Vallette, de la maison du Bou- 
chage * ; 

Madame la mareschalle de Joyeuse, sa sœur ais- 

nëe'; 

Madame de Nançay, son autre sœur*; 

Madame du Bouchage, de la maison de La Val- 
lette ^ ; 

Madame la duchesse d'Uzais la dernière, de la 
maison de Clermont-Tallard * ; 

Madame de Moatlor, sa sœur ; et madame de Ma- 
non, son autre sœur ' ; 

Mesdames de Cypierre et Alluye, sœurs, de la 
maison de Pienne * ; 

Mesdames de Barbezieux, de Pienne et de Chas- 

1 . Jeamie de Saint-Blancart , femme du premier maréchal de 
Biron. 

2. Jeamie de Batarnay, femme de Bernard de Nogaret, sei- 
gneur de la Valette. 

3. Marie de Batarnay, femme de Guillaume de Joyeuse, maré- 
chal de France. 

4. Gabrielle de Batarnay, femme de Gaspard de la Chastre, 
seigneur de Nancey. 

o. Catherine de la Valette, femme de Henri, comte du Bou- 
chage, duc de Joyeuse. 

6 . Françoise de Clermont , fournie de Jacques de Crussol , duc 
d'Uzès. 

7. Diane de Clermont, femme de Flory- Louis , seigneur de 
Montlaur. — Charlotte de Clermont, mariée en secondes noces à 
Jean d'O, seigneur de Manou. 

8. Louise de Halluin, femme de Gilbert de 3Iarcilly, seigneur 
de Cipierre. — Anne de Halluin, femme de Florimond Robertet, 
seigneur d'Alluye. 



CATHERINE DE MÉDICIS. 387 

teauroiix , toutes trois sœurs , de la maison de 
Brion ' ; 

Mesdames de Carnavallet, l'une de la maison de 
Vueil, et l'autre de la maison de La Baume ^ ; 

Madame de Rouanays, de la maison de Sainct- 
Blansay, dicte avant madame de Chasteau-Briant, 
fort favorite de la reyne_, sa maistresse'; 

Madame de Sauve, sa niepee*; 

Madame de Lenoncourt, despuis madame de Gui- 
mené' 



A 5 . 

•> 

Madame de Schomberg^ ; 

Madame de Sansac , de la maison de Mont- 
beron ' ; 

! . Françoise Cliabot, femme de François de la Rochefoucauld, 
baron de Barbezieux . — Anne Chabot, femme de Charles Halluin, 
seigneur de Piennes. — Antoinette Chabot, femme de Jean d'A.u- 
mont, maiéchal de France, comte de Châteauroux. 

2. François de Kernevenoy, seigneur de Carnavalet, épousa 
\° Anne Hurault de Vueil; 2" Françoise de la Baume. Le manu- 
scrit porte à tort : « l'une de la maison de Dinteville. » Nous 
avons suivi la leçon de Le Laboureur. Il n'y a point eu de dame 
de Carnavalet du nom de Dinteville. 

3. Claude de Beaune de Semblançay, femme 1° de Louis Bur- 
gensis, sieur de Montgauguier ; 2° de Claude Gouffier, duc de 
Roannois. 

4. Charlotte de Beaune, femme 1° de Simon de Fixes, seigneur 
de Sauve ; 2o de François de la Trémoille , marquis de Noir- 
moustier. 

5. Fi'ançoise de Laval, femme 1" de Henri de Lenoncourt; 
2° de Louis de Rohan, prince de Guéméné. 

6. Jeanne Chastaigner de la Roche-Posay, femme 1" de Henri 
Clutin, seigneur de Villeparisis; 2° de Gaspard de Schomberg, 
comte de Nanteuil. 

7. Louise de iNIontberon, femme de Jean Prévost, baron de 
Sansac. 



388 DES DAMES. 

Madame de Bourdeille, de la maison de Montbe- 
ron aussi, fort proches parantes' ; 

Mesdames de Lansac, l'une de la maison de Mor- 
temart, et l'autre, la jeune, de la maison de Pothon 
de Saintrailles ' ; 

Madame d'Assigny et madame de Brissac sa fdle'; 

Madame de Clermont d'Amboise, vefve de feu 
M. de l'Aubespine le jeune, de la maison d'Oysel ou 
Villeparisi * ; 

Madame de Villeroy, sa belle -sœur, de la maison 
de l'Aubespine^; 

Madame de La Bourdezière, de la maison de Ro- 
bertet^; 

Madame d'Estrée ^ ; 

Madame la contesse de Saine t-Aignan*; 



1 . Jacquelte de Montberon, femme d'André, vicomte de Bour- 
deille. 

2. Gabrielle de Rochechouart. Elle épousa en troisièmes noces 
Louis de Saint-Gelais, seigneur de Lansac, qui, devenu veuf, 
épousa N Raffîn, dite Poton. 

3. Jeanne du Plessis, femme en premières noces de Jean, mar- 
quis d'Acigné. — Judith d'Acigné, femme de Charles de Cossé, 
duc de Brissac. 

4. Marie Clutin, fille de Henri, seigneur de Villeparisis et 
d'Oisel, femme 1° de Claude de l'Aubespine, 2° de Georges, sei- 
gneur de Clermont. 

5. xMadeleine de l'Aubespine, femme de Nicolas de Neufville, 
seigneur de Villeroy. 

6. Françoise Robertet, mariée en premières noces à Jacques 
Babou de la Bourdaisière. 

7. Françoise Babou, femme d'Antoine d'Estrées, marquis de 
Cœuvres, 

8. Marie Babou, femme de Claude de Beauvillier, comte de 
Saint- Aignan. 



CATHERINE DE MÉDICIS. 389 

Madame de Sourdis' ; 

Madame d'Arvaut et madame de Montoyron, ses 
filles^; 

]M;idame de la Tour, despiiis madame de Cler- 
mont d'Antragues, de la maison de Bon, de Mar- 
seilles* ; 

Madame d'Antragiies, la première, de la maison 
de Guimenay, et madame d'Entragues, la seconde, 
qui est annuit* ; 

Madame de Villeclayr la jeune, de la maison de 
la Marche, ou Bouillon, et l'autre de la maison de 
la Bretesche'; 

Mesdames de Méru et Tlioré, l'une de la maison 
de Cossé, et l'autre d'Humières^; 

Madame la contesse de Maullevrier, de la maison 
de LimeuiP; 



1. Isabeau Babou, femme de François d'Escoubleau, seigneur 
de Sourdis. 

2. Madeleine Babou, femme d'Honorat Ysoré, baron d'Ervaut. 
— Diane Babou, femme de Charles Turpin, seigneur de Mon- 
toiron. 

3. Hélène Bon, femme 1° de Charles de Gondi, bar-on de la 
Tour; 2° de Charles de Balsac, seigneur d'Entragues. 

4. Jacqueline de Rohan, première femme de François de Bal- 
sac , seigneur d'Entragues, qui, devenu veuf, épousa Marie 
Touchet. 

f). Françoise de la Mark, première femme de René de Ville- 
quier qui, en secondes noces, épousa Louise de Savonières. 

6. Renée de Cossé, femme de Charles de Montmorency, sei- 
gneur de Méru. — Léonore de Humières, première femme de 
Guillaume de Montmorency, seigneur de Thoré. 

7. Antoinette de la Tour, femme en secondes noces de Charles 
de la Mark, comte de Maulevrier. 



390 DES DAMES. 

Madame de Ragny, de la maison de Cypierre ' ; 

Madame la marquise de Maignelets, de la maison 
de Raix*; 

Madame de Fargis, de la maison de Pienne'; 

Madame de Senerpont et madame de Beaudiné, 
sa fille, de la maison d'Ouarty * ; 

Madame de Lesigny ' ; 

Madame du Lude, de la maison de La Fayette* ; 

Madame la comtesse de Sancerre, sa fille''; 

Madame de Fontaine-Guérin , de la maison de 
Sancerre ^ ; 

Madame de Lavardin , de la maison de Negre- 
pellisse ^ ; 



i . Catherine de INIarcilly, femme de François de la Magdelène, 
seignem* de Ragny. 

2. Claude-Marguerite de Gondi, femme de Charles de Halluin, 
marquis de Maignelets. Le manuscrit porte à tort La Melleraye, 
erreiu" rectifiée par Le Laboureur. 

3. Jeanne de Halluin, femme de Philippe d'Angennes, sieur 
du Fargis. 

4. Madeleine de Suse , femme 1" de Joachim, seigneur de 
Warty; 2° de Jean de Monchi, seigneur de Sénarpont. Elle eut 
de son premier mariage Françoise de Warty, femme de Galiot de 
Crussol, seigneur de Beaudiner. 

5. Jeanne Clausse, femme de Charles de Pierrevive, seigneur 
de Lezigny. 

6. Jacqueline de la Fayette, femme de Gui de Daillon, comte 
du Lude. 

7. Anne de Daillon, femme de Jean de Bueil, comte de San- 
cerre. 

8. Anne de Bueil , femme d'Honoré de Bueil , seigneur de 
Fontaine-Guérin. 

9. Catherine de Negrepelisse, femme de Jean de Beaumanoii', 
marquis de Lavardin, maréchal de France. ^ 



CATHERINE DE MKDICIS. 391 

Mesdames la mareschalle de Matignon, de Ruffec, 
de Mallicorne, toutes trois sœurs, de la maison du 
Lude'; 

Madame de La Chastre*; 

Madame de Clermont de Lodesve, de la maison de 
Bernoy * ; 

Madame Bourdin*j 

Madame de Bruslard**; 

Madame de Pinard.^; 

Tant d'autres y en a-il, qu'avant en achever le 
conte je m'en romprois la teste ; et tant plus j'y son- 
gerois, la mémoire me varieroit : voylà pourquov je 
les passe soubs sillence. Et si l'on m'inculpe que je 
ne les mets pas bien en leur rang, quand elles es- 
toient avec leur reyne elles le gardoient assez bien 
sans avoir la peine de les ranger icy. 

Il fault venir ast' heure aux filles que j'ay veu, tant 
avec la reyne mère qu'avecques Mesdames et les rey- 
nes ses belles-filles, et autres grandes princesses de la 
court, lesquelles, encores que je les aye veu toutes 

1 . Françoise de Daillon , femme du maréchal de Matignon ; 
Françoise de Daillon, femme de Philippe de Volvire , marquis de 
Ruffec; Anne de Daillon, femme de Jean de Chources, seigneur 
de Malicorne. 

2. Anne Robertet, mariée en secondes noces à Claude de la 
Chastre, seigneur de la Maisonfort. 

3. Aldonce de Bernuy, mariée en premières noces à Gui de 
Castelnau, seigneur de Clermont-Lodève. 

k. Marie Bochetel, mariée en premières noces à Jacques Bour- 
din, seigneur de Villaines. 

5. Marguerite Chevalier, femme de Pierre Brûlart. 

6. Marie de l'Aubespine, femme de Claude Pinart, secrétaire 
d'État. 



392 DES DAMES. 

qiiasy maryées, je ne les nommeray que filles, ainsi 
que dès le commancement elles ont esté avec leur 
maistresses. El dirois bien et nommerois tous les 
gentilshommes aveeques qui elles ont esté mariées ; 
mais cela seroit trop long à lire et superflu. Aussi 
crois-je que le meilleur temps qu'elles ont eu jamais, 
et qu'on leur demande, c'est quand elles estoient 
filles ; car elles avoient leur libéral arbitre pour estre 
religieuses, aussi bien de Vénus que de Diane, mais 
qu'elles eussent de la sagesse et de l'habilité et sça- 
voir, pour engarder l'enflure du ventre. 

En voicy doncques aucunes, et des plus anciennes, 
qui sont une vingtaine, et des premières : 

Mademoiselle de Rohan * ; 

Mademoiselle de Piennes*; 

Mademoiselle de Sourdis ' ; 

Mademoiselle de Bourlemont * ; 

Mademoiselle de Tenie * ; 

Mesdamoiselles de Cabrianne et Guionnière, soeurs " ; 

Madamoiselle de Bourdeille ' ; 

Madamoiselle de Rouhot*; 

1. Françoise de Rohan. 

2. Anne de Halluin. Voyez plus haut, p. 386, note 8. 

3. Est-ce Charlotte d'Escoubleau de Sourdis, femme de Charles 
de Maillé, comte de Kerman? 

4. Françoise, fille de René d'Anglure, baron de Bourlemont. 

5. Françoise Foucher de Thenies. 

6. iV. Cabriane, femme de N. le Voyer de Bonnefille ; N. Ca- 
briane, femme de iV. du Plantis, seigneur de la Guyonnière. 

7. Jeanne de Bourdeille, mariée (1384) à Claude d'Espinay, 
comte de Duretal. 

8. Est-ce Barbe Rouault, mariée à Nicolas de Montmorency, 
seigneur de Bours ? 



CATHERINE DE MEDICIS. 393 

Mesdamoiselles de Limeuil, sœurs, dont l'aisnée 
mourut à la court' ; 

Madamoiselle de Charlus * ; 

Madamoiselle de Brion ' ; 

Madamoiselle de Sainct-Boire, la belle, despuis ma- 
dame la Grande * ; 

Madamoiselle de Sainct-André, très-riche héritière, 
fille de M. le mareschal de Sainct-André"; 

Madamoiselle de Montbron, riche héritière de la 
maison d'Ausances*; 

Madmoiselle de Burlan, autrement Théligny ' ; 

Mesdamoiselles d'Inteville, trois sœurs * ; 

Mesdamoiselles de Flammin, de Ceton, Béton, 
Leviston, escossoises; 

Madamoiselle de Fontpertuis ' ; 

Madamoiselle de Thorigny '° ; 

Madamoiselle de Noian ; 

Mesdamoiselles de Riberac, autrement de Guiti- 
nières 



11 . 

7 



i . Elles étaient filles de Gilles de la Tour, seigneur de Limeuil ; 
la plus jeune, Isabeau, fut mariée à Scipion de Sardini. 

2. Jeanne Gabrielle de Lévis de Charlus. 

3. Françoise Chabot. Voyez plus haut, p. 387, note i. 

4. jNIarie de Gaignon de Saint-Bohaire, troisième femme de 
Claude GoufEer, grand écuyer de France. 

b. Catherine d'Albon. 

6. Jeanne de Montberon ou sa nièce Louise. 

7. Est-ce Marguerite de Téligny, qui devint la femme de La Noue ? 

8. Antoinette de Dinteville, femme de Claude de Bussy ; Agnès 
de Dinteville, femme de Joachim de Chastenay ; Renée de Din- 
teville qui dès lo63 était abbesse de Remiremont. 

9 . Suzanne de Constant de Fontpertuis. 
10. Gilonne de Goyon. 

41 . Elles étaient filles de Geoffroy d'Aydie, baron de Guitinières. 



394 DES DAMES. 

Madamoiselle de Chasteauneuf ' ; 

Madamoiselle de Montai " ; 

Madamoiselle de la Chastigneraye, l'aisnée'; 

Madamoiselle de Charansonnet ; 

Madamoiselle de la Chastre*; 

Mesdamoiselles d'Estanay, les deux sœurs ; 

Mesdamoiselles de Certau, les deux sœurs; 

Mesdamoiselles de Pons, les deux sœurs; 

Madamoiselle d'Atrie®; 

Madamoiselle de Caracce*, sa cousine; 



Madamoiselle de la Mirande''; 
Mesdamoiselles de Brissac, les deux sœurs " 



Madamoiselle Davilla, Cipriote, eschapëe du sac 
de Chipre ^ ; 
Madamoiselle de Cipierre*"; 
Madamoiselle d'Ayelle " ; 
Madamoiselle de la Molthe; 
Madamoiselle de Vitry"; 



i . Renée de Rieux. 

2. Rose de Montai. 

3. Héliette de Vivonne. 

4. Anne de la Chastre, femme de François de l'Hospital, sei- 
gneur de Vitry. 

5. Anna d'Aquaviva, fille de Jean -François, duc d'Atrie. 

6. Ou Caratte. 

7. La comtesse de Randan, nommée plus haut, p. 383, note S. 

8. Diane et Jeanne de Cossé. 

9. La sœur de l'historien Davila. 

10. Cathei'ine de Marcilly, dont il a été question plus haut, 
p. 390, note i. 

•1 1 . Elle était Italienne et épousa un gentilhomme normand, Jean 
d'Hemeries. 

12. Louise de L'Hospital, depuis Mme de Simiers. 



CATHERINE DE MÉDICIS. 395 

Madamoiselle de Fouchaud' ; 
Madamoiselle du Tiers'; 
Madamoiselle de la Vernav ; 

Madamoiselle de Beaulieu, de la maison de Brissac , 
bastarde ' ; 

Madamoiselle de Grandmonl * ; 

Madamoiselle du Lude'^; 

Madamoiselle de la Bretesche * ; 

Madamoiselle de Bouilly '; 

INIadamoiselle de la Chastigneraye , la seconde ' ; 

Mesdamoiselles d'Estrée, Gabrielle et Diane * ; 

Madamoiselle de Surgieres"; 

Madamoiselle de Rostain " ; 

Madamoiselle de Faucheuse '* ; 

Madamoiselle de Rebours " ; 



4. De la maison de Saint-Gerraain-Beaupré. 

2. Fille de Jean du ïhier, secrétaire d'Etat. 

3. iV. de Cossé, demoiselle de Beaulieu, fille naturelle du ma- 
réchal de Brissac. 

4. Marguerite d'Aure qui devint la femme de Jean de Durfort, 
seigneur de Duras. 

o. La comtesse de Sancerre, nommée plus haut, p. 390, note 7, 

6. Louise de Savomiières, depuis dame de Villequier. Voy. plus 
haut, p. 389, note 3. 

7. iV. de Brouilly. 

8. Marie de Vivonne. 

9. Gabrielle, depuis duchesse de Beaufort; Diane, femme du 
maréchal de Balagny. 

40. Hélène de Fonsèque, fille de René de Surgères. 
4 4 . Anne de Rostaing, 

42. Françoise de Montmorency, fille du baron de Fosseux, dite 
la Fosseuse. 

43. iV". de Rebours qui fut maîtresse de Henri IV et mourut 
vers 4o8a. 



396 DES DAMES. 

Madamoiselle de Villesavin ^ ; 

Mesdamoiselles de Barbezieux, les trois sœurs'; 

Madamoiselle de Lucé*; 

Madamoiselle de Cheronne* ; 

Mesdamoiselles de Bacqiieville ; 

Et pour couronner la fin, madamoyselle de Guise", 
fraischement eslevée^ très-belle et honneste princesse, 
et madamoiselle de Longueville, l'aisnée, de mesme 
vertu * ; 

En nommeray-je encor davantage ? Non ; car ma 
mémoire n'y sçauroit fournir. Aussi il y en a tant 
d'autres dames et filles, que je les prie de m'escuser 
si je les fais passer au bout de la plume ; non que je 
ne les veuille fort priser et estimer ; mais je n'y 
ferois que resver et m'y amuser par trop. Pour vou- 
loir faire fin^ et dire que toute cette compagnie, que 
je viens à nommer, on n'y eust sceu rien reprendre 
de leur temps, car toute beauté y abondoit, toute 
majesté, toute gentillesse, toute bonne grâce ; et bien- 
heureux estoit-il qui pouvoit estre touché de l'amour 
de telles dames, et bien heureux aussi qui en pou- 
voit escapar"^. Et vous jure que je n'ay nommé nulles 

4 . De la famille de Phelypeaux. 

2. Françoise, Antoinette et Charlotte de la Rochefoucauld, 
filles de Charles, seigneur de Barbezieux. 

3. Jeanne de Coesme, fille de Louis, baron de Lucé. 

4. Marie de Chaunoy, fille de Jean, seigneur de Cheronne. 

5. Ironise de Lorraine, fille de Henri de Guise, marie'e à Louis 
de Bourbon, prince de Conti; Antoinette d'Orléans, fille de Fran- 
çois de Longueville , mariée à Charles de Gondi , mai-quis de 
Belle-Isle. 

6. Les filles d'Antoine Martel, seigneur de Bacqueville. 

7. Escapar^ échapper. 



CATHERINE DE MÉDICIS. 397 

de ces dames et damoiselles qui ne fussent fort belles, 
agréal)les et bien accomplies , et toutes bastantes 
pour mettre un feu par tout le monde. Aussi, tant 
qu'elles sont esté en leurs beaux aages, elles en ont 
bien bruslé une bonne part^ autant de nous autres 
gentilshommes de court que d'autres qui s'appro- 
choient de leur feuv : aussi à plusieurs ont-elles esté 
douces^ amiables et favorables et courtoises. Je parle 
d'aucunes, desquelles j'espère en faire de bons con- 
tes dans ce livre avant que je m'en desparte, et d'au- 
tres aussi qui ne sont y comprises ; mais le tout si 
modestement, et sans escandale, qu'on ne s'en aper- 
cevra de rien; car le tout se couvrira soubs le rideau 
du silence de leur nom : si que possible aucunes qui 
en liront des contes d'elles-mesmes ne s'en désagré- 
ront'; car puisque le plaisir amoureux ne peut pas 
tousjours durer, pour beaucoup d'incommoditez , 
empeschemens et changemens, pour le moins le sou- 
venir du vieil passé contente encor. 

Or, pour bien considérer combien il faisoit beau 
voir toute ceste belle troupe de dames et damoi- 
selles, créatures plustost divines que humaines, il 
falloit se représenter les entrées de Paris et autres 
villes, les sacrées et superlatives nopces de noz roys 
de France, et de leurs sœurs filles de France, comme 
celles du roy dauphin, du roy Charles, du roy 
Henry IIP, de la reyne d'Espagne, de madame de 
Lorraine, de la reyne de Navarre, sans forces autres 
grandes nopces de princes et princesses , comme 
celles de M. de Joyeuse, qui les a toutes surpassées, 

1. Ne s'en dcmigrirunt, ne rauioat point pour de'sagréable. 



398 DES DAMES. 

si la reyne de Navarre y fut esté, puis l'entreveue de 
Bavonne , l'arrivée des Poulonnois et une infinité 
d'autres et pareilles magnificences que je n'aurois 
jamais achevé de dire, où l'on a veu ces dames pa- 
restre les unes plus belles que les autres, les unes 
plus braves et mieux en poinct que les autres ; car, 
en telles festes, outre leurs grands moyens, le roy et 
les reynes leur donnoient de grandes livrées, les unes 
plus gentilles que les autres, les unes plus agréables 
que les autres. 

Bref, on n'eust rien veu que tout beau, tout escla- 
tant, tout brave, tout superbe, que jamais la gloire 
de Niquée * n'en approcha : car on voyoit tout cela 
reluire dans une salle du bal, au Pallais ou au Lou- 
vre, comme estoilles au ciel en temps serain. Aussi 
leur reyne vouloit et leur commandoit tousjours 
qu'elles comparussent en hault et superbe appa- 
reil, encor que, durant sa viduité, elle ne se para 
jamais de mondaines soyes, sinon lugubres, mais 
tant bien proprement pourtant, et si bien accom- 
modée, qu'elle parroissoit bien la reyne par-dessus 
toutes. 

Il est vray que le jour des nopces de ses deux 
filz, Charles et Henry, elle porta des robes de vel- 
lours noir, voulant, disoit-elle, solemniser la feste 
par ce signal pardessus les autres ; mais , estant ma- 
riée , elle s'habilloit fort richement et superbement, 

1 . Niquée, l'une des he'roïnes de Y Amadis, était fille du soudan 
de Babylone Zaïr. Une magicienne l'enferma dans un palais en- 
chanté, au milieu d'une salle d'une magnificence sans égale. De 
là l'expression jadis si usitée : Im. gloire de Niquée. Voyez le hui- 
tième livre A' Amadis de Gaule ^ ch. xxiv. 



CATHERINE DE MÉDICIS. 399 

et paroissoit bien ce qu'elle estoit. Et ce qui estoit 
très que beau à voir et à admirer, c'estoit aux pro- 
cessions générales qui se faisoient, fût à Paris ou au- 
tres lieuv, quelque petit fût-il, que la court y fust, 
comme à celles de la Feste-Dieu, à celles des Ra- 
meaux, portans leurs palmes et rameaux d'une si 
bonne grâce, et le jour de la Chandelleur portans de 
mesmes leurs llambeaux, desquels les feux conten- 
doient avec les leurs. En ces trois processions, qui 
sont les bien fort solemnelles , certes on n'y remar- 
quoit que toute beauté, toute bonne grâce, tout beau 
port, tout beau marcher et toute braveté, si que les 
voyans en demeuroient tous ravis. 

II faisoit beau voir aussi quand la reyne alloit par 
pays en sa litière, estant grosse, lorsqu'elle estoit 
mai'iée, fust qu'elle allast à cheval à l'assemblée ', ou 
par pays, vous eussiez veu quarante à cinquante da- 
mes ou damoiselles la suivre, montées sur de belles 
hacquenées tant bien harnechées, et elles se tenant à 
cheval de si bonne grâce, que les hommes ne s'y pa- 
roissoient pas mieux , tant bien en point pour ha- 
billemens à cheval, que rien plus; leurs chapeaux 
tant bien garnis de plumes, ce qui enrichissoit encor 
la grâce, si que ces plumes volletantes en l'air repré- 
sentoient à demander amour ou guerre. Virgille, qui 
s'est voulu mesler d'escrire le hault appareil de la 
reyne Didon quand elle alloit et estoit à la chasse*, 
n'a rien approché au prix de celuy de nostre reyne 
avec ses dames, et ne luy en desplaise. 

1. Assemblée^ rendez-vous de chasse. Voyez p. 345, in fine. 

2. Voyez Enéide, lib. IV, vers 435-140. 



400 DES DAMES. 

Aussi comme j'ay dict cy-devant_, cestereyne faicte 
de la main de ce grand roy François, qui avoit in- 
troduict ceste belle et superbe boubance n'a voulu 
rien oublier ny laisser de ce qu'elle avoit apris^ mais 
l'a voulu tousjours imiter, voire surpasser, et luy ay 
veu dire trois ou quatre fois en ma vie sur ce sub- 
ject. Ceux qui ont veu toutes ces choses comme moy 
en sentent encor l'àme ravie comme moy; car ce 
que je dis est vray, car je l'ay veu. Voylà donc la 
court de nostre reyne. Que malheureux fust le jour 
que telle reyne mourut! 

J'av ouy conter que nostre roy d'aujourd'huy*, 
quelques dix-huict mois après qu'il se vist un peu 
avant dans la fortune et espérance d'estre un peu 
roy assez universel, se mist un jour à discourir avec 
feu M. le mareschal de Biron des desseings et pro- 
jects qu'il faisoit pour ung jour faire sa court plan- 
teureuse, belle, et du tout ressemblable à celle que 
nostre dicte reyne entretenoit; car alors elle estoit 
en son plus grand lustre et splandeur qu'elle fust ja- 
mais. M. le mareschal luy respondit : « Il n'est pas 
« en vostre puissance, ny de roy qui viendra jamais, 
{< si ce n'est que vous fissiez tant avec Dieu qu'il 
« vous fist ressusciter la reyne mère, pour la vous 
« ramener telle. « Mais ce n'estoit pas cela que le 
roy demandoit, car il n'avoit rien, lorsqu'elle mou- 
rut, qu'il hayssoit tant qu'elle, et sans subject pour- 
tant, comme j'ay peu veoir : mais il le doibt sçavoir 
mieux que moy. 

Que malheureux fust encor le jour que telle reyne 

1. Henri IV. 



CATHERINE DE MEDICIS. 401 

mourut, et sur le poinct que nous en avions plus de 
nécessité et en avons encores ! 

Elle mourut à Bloys de tristesse qu'elle conceut du 
massacre qui se fist, et de la triste tragédie qui s'y 
joua , et voyant que, sans y penser, elle avoit faict 
venir là les princes, pensant bien faire, ainsy que 
M. le cardinal de Bourbon luy dict : « Hélas ! ma- 
« dame, vous nous avez tous menez à la bouche- 
« rie sans y penser, w Cela luy toucha si fort au 
cœur, et la mort de ces pauvres gens, qu'elle se re- 
mit dedans le lit, aiant esté paravant malade, et onc- 
ques plus n'en releva. 

On dict que, lorsque le roy luy annoncea le meur- 
tre de M. de Guise, et qu'il estoit roy absolu, sans 
compagnon, ny maistre, elle luy demanda s'il avoit 
mis ordre aux affaires de son royaume avant que 
faire ce coup. Il respondit qu'ouy. « Dieu le veuille, 
dict-elle, mon fils. » Gomme très-prudente qu'elle es- 
toit , elle prévoyoit bien ce qui luy debvoit advenir, 
et à tout le royaume. 

Il y en a aucuns qui ont parlé diversement de sa 
mort, et mesme de poison. Possible qu'ouy, possible 
que non; mais on la tient morte et crevée de despit, 
comme elle avoit raison. 

Elle fut mise en son lict de parade, ainsy que j'ay 
ouy dire à une de ses dames, ny plus ny moins que 
la reyne Anne , que j'ay dict par cy devant, et vestue 
de mesmes habits royaux qu'a voit ladicte reyne, qui 
n'avoient servy depuis sa mort à autres qu'à elle; et 
fust portée après dans l'église hors du chasteau, en 
mesme pompe et solemnité que ladicte reyne Anne, 
où elle gist et repose encores ; le roy l'ayant voulue 

vil — 26 



402 DES DAMES, 

faire porter à Chartres et de là à Sainct-Denys, pour 
la mettre avec le roy son mary dans le mesme cer- 
cueil qu'elle luy avoit faict faire, bastir et construire, 
si beau et si superbe; mais la guerre qui survint 
empescha le tout. 

Voylà ce que je puis dire à cette heure de ceste 
grande reyne , qui a donné certes de si grands sub- 
jects pour parler dignement d'elle, que ce petit dis- 
cours n'est assez bastant pour ses louanges. Je le 
sçay bien; mais aussi la qualité de mon sçavoir n'y 
pourroit suffire , puisque les mieux disans y seroient 
bien empeschez. Toutesfois, pour tel discours qu'il 
est, je l'appends en toute humilité et dévotion à ses 
pieds, et ce aussi pour fuir la trop grand' prolixité, 
pom^ laquelle certes je ne me sens trop capable : 
mais j'espère bien ne me séparer d'elle tant en mes 
discours que je m'en taise du tout, et n'en parle lors 
qu'il faudra, ainsy que ses belles et non pareilles 
vertus me le commandent , et m'en donnent ample 
matière, aiant veu tout ce qu'ay escrit d'elle, et qui 
a passé de mon temps, d'autres temps je l'ay appris 
de personnes fort illustres, ainsy que je le feray en 
tous ces livres. 

Ceste reyne qui fut de tant de roys la mère, 
Et des reynes aussi, ensemble de la France, 
Mourut lorsqu'on avoit d'elle le plus d'affaire; 
Car nul qu'elle n'a peu luy donner assistance *. 

1. Ces vers, comme ceux de la page 448 sui^ Marie Stuart, 
sont probablement de Brantôme. 



LA REYNE D'ESCOSSE. 403 



DISCOURS III. 

SUR LA REYNE d'eSCOSSE, 

JAniS REYNE DE NOSTRE FRANCE ' . 

Ceux qui voudront jamais escrire de ceste illustre 
reyiie d'Escosse en ont deux très-amples subjects, 
l'un celuy de sa vie, et l'autre celuy de sa mort; 
l'un et l'autre très-mal accompagnez de la bonne for- 
tune_, ainsy que j'en veux loucber quelques poincts 
en ce petit discours, par forme d'abrégé, et non en 
longue histoire; laquelle je laisse à descrire aux plus 
sçavans et mieux couchans par escript. 

Cette reyne donc eust son père, le roy Jacques, 
fort homme de bien et de valeur, et fort bon fran- 
çois; aussi avoit-il raison. Après qu'il fut veuf de 

i . Marie Stuart , fille de Jacques V, roi d'Ecosse , et de Marie 
de Lorraine, fille de Claude de Guise, née à Linlithgow (Ecosse) 
le 5 décembre 1542, morte sur l'échafaud à Fotheringay le 18 fé- 
vrier lo87. Envoyée en France (août 1S48), elle y épousa, le 
24 avril 1 558, le dauphin François qui monta sur le trône l'année 
suivante. Devenue veuve (1 560), elle retourna en Ecosse (août 
1561) et se remaria d'aboi^d (1565) au fils du comte de Lennox, 
Darnley, puis (1567) à l'un des meurtriers de celui-ci, le comte de 
Bothwell. Réfugiée en Angleterre pour échapper à ses sujets ré- 
voltés (1568), et, retenue prisonnière, elle ne recouvra jamais la 
liberté. Elle fut condamnée à mort le 29 octobre 1586 comme 
coupable de conspii'ation contre Elisabeth . Des nombreux ouvrages 
publiés sur elle, nous citerons son Histoire, par M. Mignet et le 
Recueil de ses Lettres, par le prince Labanofi", 7 vol. in-8°. — 
Elle eut de Darnley un fils qui fut Jacques 1" d'Angleterre. 



404 DES DAMES. 

madame Magdelaine, fille de France', demanda au 
roy François quelque honneste et vertueuse prin- 
cesse de son royaume pour se remarier, ne désirant 
rien tant que de continuer l'alliance de France. 

Le roy François, ne sçachant mieux choisir pour 
contenter ce bon prince, luy donna la fille de M. de 
Guise, Claude de Lorraine, vefve pour lors de feu 
M. de Longueville, laquelle fust trouvée de ce roy si 
belle, sage et vertueuse et honneste, qu'il fust fort 
aise, et s'estii^tia très-heureux de la prendre ; et s'en 
trouva tel après qu'il l'eust prise et espousée, et tout 
le royaume d'Escosse, qu'elle gouverna fort sage- 
ment lorsqu'elle fust vefve, qui le fut en peu d'an- 
nées après son mariage, n'y ayant demeuré guières 
avecques luy, non sans luy avoir produict une belle 
lignée, qui fut cette belle, et des plus belles pour 
lors princesses du monde, nostre reyne, de laquelle 
nous parlons. Icelle, n'estant quasy, par manière de 
dire, que née et estant aux mammelles tettant, les 
Anglois vindrent assaillir l'Escosse, et fallut que sa 
mère l'allast cachant, pour crainte de ceste furie, de 
terre en terre d'Escosse ; et, sans le bon secours que 
le roy Henry y envoya, à grand peine eust-elle esté 
sauvée; et ce nonobstant la fallust mettre sin^ les 
vaisseaux et l'exposer aux vagues, orages et aux 
vents de la mer, à la passer en France pour sa plus 
grande seureté : où certes ceste malle fortune n'ayant 
peu passer la mer avec elle, ou ne l'osant pour ce 
coup l'attacquer en France, la laissa si bien que la 
bonne la prist par la main. Et, ainsy que son bel aage 

i . Fille de François l". 



LA REYNE D'ESCOSSE. 405 

croissoit, ainsy vist-on en elle sa grande beauté, ses 
grandes vertus, croistre de telle sorte que, venant sur 
les quinze ans, sa beauté commança à faire parestre 
sa lumière en beau plain midy et à en effacer le 
soleil lorsqu'il luysoit le plus fort, tant la beauté de 
son corps estoit belle. Et pour celle de l'âme, elle 
estoit toute pareille; car elle s'estoit faicte fort sça- 
vante en latin '. Estant en l'aage de treize à quatorze 
ans, elle déclama devant le roy Henry, la reyne, et 
toute la court, publiquement en la salle du Louvre, 
une oraison en latin qu'elle avoit faicte, soubtenant 
et deffendant, contre l'opinion commune, qu'il estoit 
bien séant aux femmes de scavoir les lettres et arts 
libéraux. Songez quelle rare chose c'estoit et admira- 
ble de voir cette belle et sçavante reyne ainsy orer ^ 
en latin, qu'elle entendoit et parloit fort bien; car je 
l'ay veue là : et fut si curieuse de faire faire à Anthoine 
Fochin ', de Chauny en Vermandois, et l'addresse à 
ladicte reyne, une Réthorique en françois que nous 
avons encor en lumière, affin qu'elle l'entendist mieux 
et se fist plus éloquente en françois, comme elle a 
esté, et mieux que si dans la France mesmes eût pris 
sa naissance. Aussi la faisoit-il bon voir parler, fust 

1. Il existe à la Bibliothèque nationale un petit volume in-12 
contenant le recueil autographe d'un certain nombre de thèmes 
]atins de Marie Stuart. Ce manuscrit que j'ai fait le premier con- 
naître (voyez Y A thème um français, 1853, p. 755) a été publié en 
entier, pour le Warton Club, par M. de Montaiglon, sous le titre 
de Latin Thèmes of Mary Stuart, Londres, 1855, in-8°. 

2. Orer, parler, haranguer. Nous avons encore le composé pé- 
rorer. *^ 

3. Antoine Fouquelin, auteur d'une Rhétorique française, dé- 
diée à Marie Stuart, i557, in-8°. 



406 DES DAMES. 

aux plus grands ou fnsl aux plus petits. Et tant qu'elle 
a esté en France, elle se réservoit tousjours deux heu- 
res du jour pour estudier et lire : aussi il n'y avoit 
ouières de sciences humaines qu'elle n'en discourût 
liien. Surtout elle aimoit la poésie et les poètes^ mais 
sur tous M. de Ronsard', M. du Belay^, et M. de Mai- 
sonfleur^ qui ont faict de belles poésies et élégies 
pour elle, et mesmes sur son partement de la France, 
que j'ay veu souvent lire à elle-mesmes en France et 
en Escosse, les larmes à l'œil et les souspirs au cœur. 
Elle se mesloit d'estre poëte, et composoit des 
vers, dont j'en ay veu aucuns de beaux et très- 
bien faicts, et nullement ressemblans à ceux qu'on 
luy a mis à sus avoir faict sur l'amour du comte 
Baudouel * : ils sont trop grossiers et mal polis pour 
estre sortis de sa belle boutique. M. de Ronsard es- 
toit bien de mon opinion en cela, ainsy que nous en 
discourions un jour, et que nous les lisions. Elle en 
composoit bien de plus beaux et de plus gentils, et 
promptement, comme je l'ay veue souvent qu'elle se 

1 . Voyez Le premier livre des Poèmes de P. de Ronsard, dé- 
diez a très illustre et très vertueuse princesse Marie Stuart, reyne 
d' Escosse, dans les Œuvres de Ronsard, 1623, t. II, p. 1171 
et suiv. 

2. Voyez, entre autres, dans l'e'dition donne'e par M. Marty- 
Laveaux (1866-67, 2 vol. m-12), t. I, p. 316; t. II, p. 454 et 
463. 

3. Je ne connais de Maisonfleur que treize cantiques dans un 
recueil intitulé : Les Cantiques du sieur de Valagre et les Canti- 
ques du sieur de Maizonfleur, Paris, lo87, in-î2; et en outre 
dans le ms 16G3 du fonds français (f* 89 et 122) trois pièces de 
vers. Il n'y est point question de Marie Stuart, 

4. Le comte de Bothwell. 



LA REYNE D'ESCOSSE. 407 

retiroit en son cabinet , et sortoit aussitost pour 
nous en monstrer à aucuns honnestes gens que nous 
estions là. De plus, elle escrivoit fort bien en prose, 
et surtout en lettres, que j ay veues très-belles et très- 
éloquentes et hautes. Toulesfois, quand elle devisoit 
avec aucuns, elle usoit de fort doux, mignard et fort 
agréable parler, et avec une bonne majesté, meslée 
avec une fort discrette et modeste privante, et sur- 
tout avec une fort belle grâce ; mesmes que sa langue 
naturelle \ qui de soy est fort rurale, barbare, mal 
sonnante et scéanle, elle la parloit de si belle grâce, 
et la façonnoit de telle sorte, qu'elle la faisoit trou- 
ver très-belle et très-agréable en elle, mais non en 
autres. 

Voyez quelle vertu avoit une telle beauté et telle 
grâce, de faire tourner ung barbarisme* grossier en 
une douce civilité et gratieuse mondanité ! Et ne 
s'en faut esbahir de cela, qu'estant habillée à la sau- 
vage (comime je l'ay veue) et à la barbaresque mode 
des sauvages de son pays, elle paroissoit, en un corps 
miortel et habit barbare et grossier, une vraye déesse. 
Ceux qui l'ont veue ainsi habillée le pourront ainsy 
confesser en toute vérité; et ceux qui ne l'ont veue 
en pourront avoir veu son pourtraict, estant ainsy ha- 
billée. Si que j'ay veu dire à la reynemère et au roy, 
qu'elle se monstroit encor en celuy-là plus belle, plus 
agréable et plus désirable qu'en tous les autres. Que 
pouvoit-elle donc parestre se représentant en ses 
belles et riches parures, fût à la françoise ou espai- 
gnolle, ou avec le bonnet à l'italienne, ou en ses au- 

1. L'écossais. — 2. J]/irharis/nc, havbarie. 



408 DES DAMES. ! 

très habits de son grand deuil blanc, avec lequel il 
la faisoit très-beau voir? car la blancheur de son vi- 
sage contendoit avec la blancheur de son voile à qui 
l'emporteroit ; mais enfin l'artifice de son voile le 
perdoit, et la neige de son blanc visage effaçoit l'au- 
tre : aussi se fît-il à la court une chanson d'elle por- 
tant le deuil, qui estoit telle : 

L'on voit soubs blanc atour, 
En grand deuil et tristesse, 
Se pourmener mainct tour 
De beauté la déesse, 
Tenant le traict en main 
De son fils inhumain ; 
Et Amour sans fronteau ' , 
Volleter autour d'elle, 
Desguisant son bandeau 
En un funèbre voile, 
Où sont ces mots écrits : 
Mourir ou estre pris. 

Voylà comment ceste princesse paroissoit belle en 
toutes façons d'habits, fussent barbares, fussent 
mondains, fussent austères. Elle avoit encor ceste 
perfection pour faire mieux embrazer le monde, la 
voix très-douce et très-bonne; car elle chantoit très- 
bien, accordant sa voix avec le luth, qu'elle touchoit 
bien joliment de ceste belle main blanche et de ces 
beaux doigtz si bien façonnez, qui ne dévoient rien 
à ceux de l'Aurore. Que reste-il d'avantage pour dire 
ses beautez ? sinon ce qu'on disoit d'elle : que le so- 
leil de son Escosse estoit fort dissemblable à elle; 

1. Fronteau, bandeau. 



LA REYNE D'ESCOSSE. 409 

car, quelquefois, de l'an il ne luyt pas cinq heures en 
son pays; et elle luysoit tousjours si bien, que de 
ses clairs rayons elle en faisoit part à sa terre et à 
son peuple, qui avDit plus besoing de lumière que 
tout autre, pour, de son inclination*, estre fort esloi- 
gné du grand soleil du ciel. Ah ! royaume d'Escosse, 
je croys que maintenant vos jours sont encores bien 
plus courts qu'ils n'estoient, et vos nuicls plus lon- 
gues, puisque vous avez perdu cette princesse qui 
vous illuminoit. Mais vous en avez esté ingratz, ne 
l'ayant sceu recognoistre du debvoir de fidélité 
comme vous deviez, et comme nous en parlerons 
ailleurs. 

Or ceste dame et princesse pleust tant à la France, 
qu'elle* pria le roy Henry d'en prendre l'alliance, 
et la donner à M. le Dauphin, son fils bien aymé, 
qui, de son costé, en estoit esperduement espris. Les 
nopces donc en furent solemnellement célébrées 
dans la grand' esglise et le Palais de Paris, où l'on 
vist cette reyne parestre cent fois plus belle qu'une 
déesse du ciel, fût au matin à aller aux espousailles 
en brave majesté, fust après-disner à se pourmener au 
bal, et fust sur le soir à s'acheminer d'un pas mo- 
deste et façon desdaigneuse, pour offrir et parfaire 
son veu au dieu Hyménée : si bien que la voix d'un 
chascun s'alloit espandant et résonnant par la court 
et parmy la grand' cité , que bien heureux estoit 
cent et cent fois le prince qui s'alloit joindre avec 
cette princesse; que si le royaume d'Escosse estoit 
quelque chose de prix, la reyne le valloit davantage ; 

1. Inclination^ inclinaison. — 2. Quelle, que la France. 



kiO DES DAMES. 

car, encores qu'elle n'eiist ny sceptre ny couronne, 
sa seulle personne et sa divine beauté valloient un 
royaume ; mais puisqu'elle estoit reyne , elle appor- 
toit à la France et à son mary double fortune. 

Voylà ce que le monde alloit disant d'elle; et par 
ainsi elle fut appellée la reyne dauphine, et le roy 
son mary roy dauphin^ vivant tous deux en une très- 
grande amour et plaisante concorde. 

Puis , venant ce grand roy Henry à mourir, vin- 
drent à estre roy et reyne de France, roy et reyne 
de deux grands royaumes, heureux et très-heureux 
tous deux, si le roy son mary ne fust esté emporté 
par la mort, ny elle par conséquent restée vefve au 
beau avril de ses plus beaux ans, et n'aiant jouy en- 
semble de leur amour, plaisirs et félicitez , que quel- 
ques quatre années. 

Vovlà une félicité de peu de durée, et à qui la 
malle fortune pour ce coup devoit pardonner; mais, 
la malfaisante qu'elle est voulut ainsy traicter misé- 
rablement cette princesse, qui, de sa perte et de son 
deuil elle-mesme fist ceste chanson : 

En mon triste et doux chant, 
D'un ton fort lamentable, 
Je jette un deuil trenchant, 
De perte incomparable, 
Et en souspirs cuysans 
Passe mes meilleurs ans. 

Fut-il un tel malheur 
De dure destinée, 
Ny si triste douleur 
De dame fortunée, 



LA REYNE D'ESCOSSE. 4H 

Qui mon cœur et mon œil 
Vois en bière et cercueil ? 

Qui, en mon doux printemps 
Et fleur de ma jeunesse, 
Toutes les peines sens 
D'une extrême tristesse, 
Et en rien n'ay plaisir, 
Qu'en regret et désir? 

Ce qui m'estoit plaisant 
Ores m'est peine dure ; 
Le jour le plus luisant 
M'est nuit noire et obscure. 
Et n'est rien si exquis. 
Qui de moy soit requis. 

J'ay au cœur et à l'œil 
Un portràict et image 
Qui figure mon deuil 
En mon pasle visage. 
De vioUettes taint, 
Qui est l'amoureux tainct. 

Pour mon mal estranger * 
Je ne m'arreste en place ; 
Mais j'ay eu beau changer, 
Si ma douleur n'efface ; 
Car mon pis et mon mieux 
Sont les plus déserts lieux. 

Si en quelque séjour. 
Soit en bois ou en prée. 
Soit sur l'aube du jour, 
Ou soit sur la vesprée, 



4. Estranger, éloigner. 



412 DES DAMES. 

Sans cesse mon cœur sent 
Le regret d'un absent. 

Si parfois vers ces lieux 
Viens à dresser ma veue, 
Le doux traict de ses yeux 
Je vois en une nue; 
Soudain je voy en Feau, 
Comme dans un tombeau. 

Si je suis en repos, 
Sommeillant sur ma couche, 
J'oy qu'il me tient propos. 
Je le sens qu'il me touche : 
En labeur, en recoy*, 
Tousjours est près de moy. 

Je ne vois autre objet, 
Pour beau qui se présente, 
A qui que soit subject, 
Oncques mon cœur consente, 
Exempt de perfection, 
A ceste affection. 

Metz, chanson, icy fin 
A si triste complainte, 
Dont sera le refrain : 
Amour vraye et non faincte 
Pour la séparation, 
N'aura diminution*. 

1. Recciy, repos. 

2. Ces vers, avec une cinquantaine d'autres e'crits par elle sur 
un livre d'heures et publiés par le prince de Labanoff (t. VII, 
p. 346 et suiv.), sont, je crois, les seuls authentiques que l'on ait 
de Marie Stuart. Quant à la pièce si connue : Jdieu , plaisant 
pays de France, elle est d'un littérateur du dernier siècle. Meus- 



LA REYNE D'ESCOSSE. 413 

Voylà les regrets qu'alloit jettant et chantant piteu- 
sement ceste triste reyne, qui les manifestoit encores 
plus par son pasle tainct; car^ dès-lors qu'elle fust 
vefve, je ne l'ay veue jamais changer en un plus col- 
loré, tant que j'ay eu cet honneur de la voir, et en 
France et en Escosse, où il luy fallut aller à son très- 
grand regret, au bout de di\-huict mois de sa viduité, 
pour pacifier son royaume, fort divisé pour sa religion. 
Hélas ! elle n'y avoit aucune envie ny volonté. Je luy 
ay veu dire souvent, et appréhender comme la mort 
ce voyage; et désiroit cent fois plus de demeurer en 
France simple douayrière, et se contanter de son 
Tourayne et Poictou pour son douaire donné à elle, 
que d'aller régner là en ses pays sauvages ; mais mes- 
sieurs ses oncles*, au moins aucuns et non pas tous, 
lui conseillarent, voir l'en pressarent (je n'en diray 
point les occasions), qui pourtant s'en repentirent 
bien plus après de la faute. 

Sur quoy ne faut doubler nullement si, lors de 
son parlement, le feu roy Charles, son beau-frère, 
fust esté en aage accomply comme il estoit fort petit 
et jeune, et aussi s'il fust esté en l'humeur et amour 
d'elle comme je l'ay veu, jamais il ne l'eust laissée 
partir, et résolument il l'eust espousée; car je l'en 
ay veu tellement amoureux , que jamais il ne regar- 
doit son pourtraict qu'il n'y tînt l'œil tellement fixé 
et ravy, qu'il ne s'en pouvoit jamais oster ny s'en 
ressasier, et dire souvent que c'estoit la plus belle 

nier de Querlon (mort en 1780), comme M. Rathery l'a démontré 
le premier dans un article de X Encyclopédie des gens du monde. 
\. Les Guises. 



414 DES DAMES. 

princesse qui nasquit jamais au monde : et tenoit le 
feu roy son frère par trop heureux d'avoir jouy d'une 
si belle princesse^ et qu'il ne debvoit nullement re- 
gretter sa mort dans le tumbeau, puisqu'il avoit pos- 
sédé en ce monde ceste beauté et son plaisir, pour 
si peu d'espace de temps qu'il l'eust possédée; et 
que telle jouissance valloit ])lus que celle de son 
royaume. De sorte que, si elle fust demeurée en 
France, il l'eût espousée : il y estoit résolu, encores 
que ce fust esté sa belle-sœur; mais le pape d'alors 
ne luy en eût jamais refusé la dispense, veu qu'il 
l'avoit bien concédée à un sien subject, qui estoit feu 
M. de Loué ^, pour espouser la sienne, et aussi que 
despuis, en Espaigne, on a veu le marquis d'Aguilar 
en avoir eu de mesmes, et forces autres en ce pays- 
là, qui n'en font trop de difficulté, pour entretenir 
leur maisons, et ne les gaster et dissiper, comme 
nous faisons en France. 

Tous ces discours ay-je veu faire pour ce subject à 
luy et à plusieurs, lesquels j'obmettray pour ne va- 
rier en notredict subject de nostre reyne, laquelle 
enfin estant persuadée, comme j'ay dict, d'aller en 
son royaume , et son voyage aiant esté remis à 
la prime % fit tant, que, le remettant de mois en 
mois, elle ne partit que vers la fin du mois d'aoust. 
Et faut noter que ceste prime, en laquelle elle pen- 
soit partir, vint si tardive, si fascheuse, si froide, 



1 . Gilles de Laval, seigneur de Loué, avait épouse' en pre- 
mières noces Renée de Rohan, veuve de son frère René de Laval, 
seigneur de Loué. 

2. Prime, printemps. 



LA REYNE D'ESCOSSE. 415 

qu'au mois d'avril n'y avoit pas aucune apparois- 
sance* de se parer de sa belle robe verte, ny de ses 
belles fleurs. Si bien que les gallans de la court al- 
loient augurant là -dessus, et publiant que ceste 
prime avoit changé sa belle et plaisante saison en un 
ord et fascheux yver, et n'avoit voulu se vestir de 
ses belles couleurs et verdures, pour le deuil qu'elle 
vouloit porter de la partance de ceste belle reyne, 
qui luy servoit totalement de lustre. M. de Mai- 
sonfleur, gentil cavalier pour les lettres et pour 
les armes , en fît pour ce subject une fort belle 
élégie. 

Le commancement de l'autonne estant donc venu, 
il fallut que ceste reyne, après avoir assez temporisé, 
abandonnast la France; et s'estant acheminée par 
terre à Calais, accompagnée de messieurs tous ses 
oncles, M. de Nemours, et de la pluspart des grands 
et honnestes de la court , ensemble des dames , 
comme de madame de Guyse et autres, tous regret- 
tans et pleurans à chaudes larmes l'absence d'une 
telle reyne , elle trouva au port deux gallères , l'une 
de M. de Meullon ^, et l'autre du capitaine Albize, et 
deux navires de charge seulement pour tout arme- 
ment : et, six jours après son séjour de Calais, ayant 
dict ses adieux piteux et plains de souspirs à toute la 
grand' compagnie qui estoit là, despuis le plus grand 
jusques au plus petit, s'embarqua, ayant de ses on- 
cles avec elle messieurs d'Aumalle, grand prieur, et 
d'Elbeuf, et M. d'Amville, aujourd'liuy M. le con- 



i . Àpparoissance, apparence. 

2. Meuillon. Voyez tome IV, p. 158-1 59, 



416 DES DAMES. 

nestable, et force noblesse que nous estions avec elle 
dans la gallère de M. de Meuillon, pour estre la meil- 
leure et la plus belle'. 

Ainsi donc qu'elle commançoit à vouloir sortir du 
port, et que les rames commançoient à se vouloir 
mouiller, elle y vist entrer en plaine mer, et tout à 
coup à sa veue, s'enfoncer un navire devant elle et 
se périr, et la pluspart des mariniers se noyer, pour 
n'avoir pas bien pris le courant et le fond ; ce qu'elle 
voyant, s'escria incontinent : « Ah ! mon Dieu ! quelle 
« augure de voyage est cecy ! w Et la gallère estant 
sortie du port, et s'estant eslevé un petit vent frais, 
on commança à faire voile, et la cliiorme se re- 
poser. Elle, sans songer à autre action, s'appuye les 
deux bras sur la pouppe de la gallère du costé du 
timon, et se mist à fondre en grosses larmes, jettant 
tousjours ses beaux yeux sm^ le port et le lieu d'où 
elle estoit partie, prononceant tousjours ces tristes 
parolles : (( Adieu France ! Adieu France ! » les ré- 
pétant à cliasque coup; et luy dura cet exercice do- 
lent près de cinq heures, jusques qu'il commença à 
faire nuict, et qu'on lui demanda si elle ne se vouloit 
point osier de là et souper un peu. Alors, redoublant 
ses pleurs plus que jamais, dict ces mots : « C'est 
a bien à ceste heure, ma chère France, que je vous 
a perds du tout de veue, puisque la nuict obscure 
« est jalouse de mon contentement de vous voir tant 
« que j'eusse peu, et m'apporte un voile noir devant 
« mes yeux pour me priver d'un tel bien. Adieu 



1. Marie Stuart partit de Calais le 15 août 1561 et arriva en 
Ecosse le 19. 



LA REYNE D'ESCOSSE. 417 

« donc^ ma chère France, je ne vous verray jamais 
« plus ! )) Ainsi se retira, disant qu'elle avoit faict 
tout le contraire de Didon, qui ne fit que regarder 
la mer quand .^^.néas se despartit d'avec elle, et elle 
regardoit tousjours la terre. Elle voulut se coucher 
sans n'avoir mangé qu'une sallade et ne voulut des- 
cendre en bas dans la chambre de pouppe; mais on 
luy fit dresser la traverse de la gallère en hault de la 
pou[)pe, et luy dressa-on là son lict : et reposa peu, 
n'oubliant nullement ses souspirs et larmes. Elle com- 
manda au timonnier, sitost qu'il seroit jour, s'il 
voyoit et descouvroit encor le terrain de la France, 
qu'il l'esveillast et ne craignist de l'appeller. A quoy 
la fortune la favorisa; car le vent s'estant cessé, et 
aiant eu recours aux rames , on ne fist guières de 
chemin ceste nuict : si bien que, le jour paressant, 
parut encor le terrain de France; et, n'ayant failly 
le timonnier au commandement qu'elle luy avoit 
faict, elle se leva sur son lict, et se mit à contempler 
la France encor, et tant qu'elle peut. Mais la gallère 
s'esloignant, elle esloigna son contentement, et ne 
vist plus son beau terrain. Adonc redoubla encor 
ces mots : « Adieu la France! Cela est faict. Adieu 
« la France ! je pense ne vous voir jamais plus! » 

Si désira-elle cette fois qu'une armée d'Angleterre 
parût, de laquelle nous estions fort menacez, afin 
qu'elle eust subject et fût contrainte de reîascher en 
arrière, et se sauver au port d'où elle estoit partie; 
mais Dieu en cela ne la voulut favoriser à ses sou- 
haits, car, sans aucun empeschement, nous arrivas- 
mes au Petit-Lict; dont sur le navigage je feray ce 
petit incident : que le premier soir que nous feusmes 



418 DES DAMES. 

embarquez, le seigneur de Chastellard', qui despuis 
iust exécuté en Escosse par son oulre-cuydance_, et 
non pour crime^ comme je diray (qui estoit gentil 
cavaliier et homme de bonne espée et bonnes let- 
tres), ainsi qu'il vist qu'on allumoit le fanal, il dict 
ce gentil mot : « Il ne seroit poinct besoing de ce 
« fanal ny de ce flambeau, pour nous esclairer en 
« mer, car les beaux yeux de ceste reyne sont assez 
« eselairans et bastans pour esclairer de leurs beaux 
« feux toute la mer, voire l'embraser pour un be- 
« soing. » 

Faut noter qu'un jour avant, qui fut un dimanche 
matin , que nous arrivasmes en Escosse , il s'esleva 
un si grand brouillard, que nous ne pouvions pas 
voir despuis la jjoupe jusques à l'arbre de la gal- 
lère, en quoy les pilottes et comités * furent fort eston- 
nez ; si bien que par nécessité, il fallut mouiller l'an- 
cre en plaine mer, et jetter la sonde pour sçavoir 
où nous estions. Ce brouillard dura tout le long d'un 
jour, toute la nuict, jusques au lendemain matin à 
huict heures, que nous nous trouvasmes environnez 
d'un' infinité d'escueilz; si bien que, si nous fussions 
allez en avant ou à costé, nous eussions donné à 
travers et nous fussions tous péris. De quoy la reyne 
disoit que, pour son particulier, ne s'en fust guières 
souciée, ne souhaittant rien tant que la mort; mais 
elle ne l'eust pas souliaittée ny voulu, pour le géné- 
ral, pour tout le royaume d'Escosse. Ayant donc re- 



i. Pierre de Boscosel de Chastelard, Dauphinois, né vers 1540, 
décapité à Edimbourg en 1363. Voyez p. 451-453. 
2, Comité, officier des galères. 



LA REYNE D'ESCOSSE. 419 

cogneu et veu, le matin de ce brouillard levé, le 
terrain d'Escosse, il y en eut qui augurarent sur ledict 
brouillard , qu'il signifioil qu'on alloit prendre terre 
dans un royaume brouillé, brouillon et mal plaisant. 

Nous allasmes entrer et prendre terre au Petit-Lit, 
où soudain les principaux de là et de l'Islebourg* 
accoururent pour recueillir leur reyne; et ayant sé- 
journé deux Iieures seulement au Petil-Lict, fallut 
s'acbeminer à l'Isleboiirg qui n'est qu'à une petite 
lieue de là. La reyne y alla à cheval, et ses dames et 
seigneurs sur des hacquenées guilledines du pays, 
telles quelles, et barnecbées de mesmes; dont, sur 
tel appareil, la reyne se mist à pleurer et dire : que 
ce n'estoient pas les pompes, les apprestz, les magni- 
ficences ny les superbes montures de la France, dont 
elle avoit jouy si longtemps; mais puisqu'il luy f'al- 
loit changer son paradis en un enfer, qu'il falloit 
prendre patience. Et qui pis est, le soir, ainsi qu'elle 
se vouloit coucher, estant logée en bas en l'abbaye 
de rilebourg- (qui est certes un beau bastiment et 
ne tient rien du pays), vindrcnt soubs sa fenestre cinq 
ou six cens marauts de la ville luy donner l'aubade 
de meschans violions et petits rebecz', dont il n'y en 
a faute en ce pays là; et se mirent à chanter des 
pseaumes tant mal chantez et si mal accordez, que 
rien plus. Hé! quelle musique et quel repos pour sa 
nuict! 

Le lendemain matin, on luy cuida tuer son au- 
mosnier devant son logis; et s'il ne se fîist sauvé de 

1. Edimbourg. -— 9.. L'abbaye d'Holyrood. 
3. Rebec, espèce de violon. 



4-20 DES DAMES. 

vielesse dedans sa chambre il estoit mort, et en eus- 
sent faiet de mesmes comme ils firent despuis à son 
secrétaire David \ l(>quel, d'autant qu'il estoit d'es- 
prit, la reyne l'aymoit pour le maniement de ses 
affaires : mais on le luy tua dedans sa salle, si près 
d'elle que le sang luy en rejalist sur sa robbe, et luy 
tumba mort à ses pieds. 

Quelle indignité! Ils luy en ont bien faict d'autres; 
dont ne se faut estonner s'ils ont parlé mal d'elle. 
Ce tour faict à son aumosnier, elle en vint si triste 
et fascbée qu'elle dicl : « Voilà un beau commance- 
« ment d'obéissance et de recueil ^ de mes subjects ! 
« Je ne sçay quelle en sera la fin ; mais je la prévois 
« très-mauvaise. » Ainsy que la pauvre princesse en 
cela s'est monstrée despuis une seconde Cassandre en 
prophétie, comme elle estoit en beauté. 

Estant là, elle vcsquit environ trois ans fort sage- 
ment en sa viduité; et y eust persisté, n'aiant nul- 
ment envie de violer les mânes de son mary; mais les 
Estatz de son royaume la priarent et la sollicitarent 
de se remarier, affin qu'elle leur peut laisser quelque 
beau roy enfanté d'elle, comme est cestuy-cy d'au- 
joLu-d'huy. 

Il y en a qui ont dit qu'aux premières guerres le 
roy de Navarre la voulust espouser, en répudiant la 
reyne sa femme à cause de la religion ; mais elle n'y 
voulut consentir, disant qu'elle a voit une âme, et 
qu'elle ne la vouloit perdre pour toutes les grandeurs 

1. David Rizzio, assassiné le 9 mars 1566. Voyez de Thou, 
liv. XL, et Lingard, règne d'Elisabeth, ch. ii. 

2. Recueil, accueil. 



LA REYNE D'ESCOSSE. 421 

du monde, faisant un grand scrupule d'espouser un 
homme marié. 

Enfin elle se remaria ' avec un jeune seigneur d'An- 
gleterre (le fort grande maison^ mais non pareil à 
elle. Ce mariage ne futguières heureux, ny pour l'un 
ny pour l'autre. Je ne veux iey raconter comment le 
roy son mary, après luy avoir feict un fort bel en- 
fant, qui règne aujourd'huy, fut tué et mourut par 
une fougade dressée où il logeoit^ L'histoire en est 
imprimée et escripte, mais non au vray, pour l'ac- 
cusation qu'on a suscité à la reyne d'y avoir esté 
consente*. Ce sont abus et menteries, car jamais ceste 
reyne ne fust cruelle : elle estoit du tout bonne et 
très-douce. Jamais en France elle ne tist cruauté, 
mesmes elle n'a pris plaisir ny eu le cœur de voir 
deffaire les pauvres criminel/, par justice, comme 
beaucoup de grandes que j'aycogneu; et alors qu'elle 
estoit en sa gallère, ne voulust jamais permettre que 
l'on battist le moins du monde un seul forçat et en 
pria M. le grand prieur son oncle et le commanda 
expressément au comité, ayant une compassion ex- 
trême de leur misère, et le cœur lui en faisoit mal. 

Pour lin, jamais cruauté ne logea au cœur d'une si 
grande et douce beauté; mais ce sont esté des impos- 
teurs qui l'ont dict et escrit, entre autres M. Bucca- 
nan *; en quoy il a mal recogneu les biens que sa 

1 . Son mariage avec Darnley se fit secrètement le 9 j iiillot 1563, 
et fut célébré solennellement quelque temps après. 

2. Le dO février 1367. — 3. Consente, consentante. 

^. Georges Buchanan, poète latin et historien, mort en 1582. 
Bien qu'il eût reçu divers bienfaits de Marie Stuart, il l'a indigne- 
ment traitée dans son Reruni Scoticarum Historia (1582), et dans 



422 DES DAMES. 

reyne luv avoit faictz en France et en Escosse, pour 
la grâce de sa vie et du relief de son ban \ Il eut 
mieux valu qu'il eust employé son divin sçavoir à 
Darler mieux d'elle, ny des amours de Baudouet, jus- 
nues à V mettre quelques sonnetz qu'elle avoit faicts, 
que ceux qui ont cogneu sa poésie et son sçavoir di- 
ront bien tousjours qu'ils ne sont venus d'elle, ny 
moins jugeront de ses amours; car ce Baudouet es- 
toit le plus laid bomme, et d'aussi mauvaise grâce 
qui se peut voir. Mais si celuy-là n'en a bien dict, 
il V en a d'autres qui en ont escrit un fort beau livre 
de son innocence % que j'ay veu, qui l'a si bien dé- 
clarée et prouvée que les moindres esprits y mor- 
droient , comlîien que ses ennemis n'y ayent eu 
esgard; mais la désirant faire perdre, comme ils ont 
faîct à la fin, et comme obstinez, l'en ont tellement 
persécutée, qu'ils ne cessarent jamais qu'elle ne fust 
miise en prison dans un fort cbasteau : on dit que c'est 
Sainct-Ândré en Escosse ^ Et ayant demeuré près d'un 
an misérablement captive, fut délivrée par le moyen 
d'un fort honneste et brave gentilhomme du pays et 
de bonne maison, nommé M. de Béton* que j'ay 
cogneu et veu , lequel m'en conta l'histoire lors- 
qu'il en vint porter la nouvelle au roy, ainsi que 
nous passions l'eaue devant le Louvre. Il estoit nep- 

un violent pamphlet intitulé : De Maria, regina Scotorum^ totaque 
ejus contra regem conspiratione, tS72, in-S", 

1 . Et l'avoir fait relever de son ban. 

2. L' innocence de la très-illustre princesse Marie Stuart (par 
F, de Belleforest), 4572, in-8». 

3. Au château de Lochlevin, en juin 1567. 

4. Beaton. — L'évasion de Marie eut lieu le 2 mai 1568. 



LA REYNE D'ESCOSSE. 423 

veii de l'évesque de Glasco ', aml)assadeiir en France, 
un des hommes de bien et dignes prélats qui se voit 
point, et qui a esté fidelle serviteur de sa maistresse 
jusques à son dernier souspir, et luy est encor autant 
après son trespas. 

Voylà donc ceste reyne en liberté, qui ne chauma 
pas; et en moins d'un rien eut amassé une armée de 
ceu\ qu'elle eslimoit ses plus fidelles : et la menant, 
elle la première en teste, montée sur une bonne hac- 
quenée, vestue d'un simple cottillon ou Juppé de 
taffetas blanc, et coiffée d'une coiffé de crespe des- 
sus; de quoy j'ay veu plusieurs personnes s'estonner, 
mesme la reyne mère, qu'une si tendre princesse, et 
si délicate qu'elle estoit et avoit esté toute sa vie, 
fût ainsi habituée aux incommoditez de la guerre. 
Mais aussi qu'est la chose que l'on n'endure et que 
l'on ne face pour régner absoluement, et de se van- 
ger de son peuple rebelle, et le ranger à son obéis- 
sance ? 

Voylà doncques cette reyne, belle et généreuse, 
comme une seconde Zénobia, à la teste de son ar- 
mée, la conduisant pour l'affronter à celle de ses 
ennemis, et livrer bataille; mais, hélas! quel mal- 
heur ! Ainsy qu'elle pensoit les siens venir aux mains 
avec les autres, et ainsy qu'elle les exortoit et ani- 
moit pour ses belles et valeureuses parolles, qui eus- 
sent pu esmouvoir les rocliiers, ils vindrent tous à 
hausser leur picques sans rendre combat; et, tant 



1 . Jacques Beaton, le dernier évêque de Glasgow, mort à Paris 
en '1603. Il fut l'un des fondateurs du collège des Ecossais dans 
cette ville. 



424 DES DAMES. 

d'un costé que d'autre, vindrent mettre les armes 
bas, s'embrasser et se faire amis ; et confédérez et 
conjurez ensemble firent complot de se saisir de la 
reyne, et la prendre prisonnière, et la mener en An- 
gleterre. jM. de Gros, intendant de sa maison, gentil- 
homme d'Auvergne, en conta ainsi l'histoire à la 
reyne mère, en venant de là ; et le vis à Saint-Mor, 
qui nous la conta à aucuns de nous. 

Enfin elle fust menée en Angleterre ' où elle fust 
logée en un chasteau si estroictement et en telle cap- 
tivité, qu'elle n'en a bougé de dix-huict à vingt ans 
jusques à sa mort, dont elle en eut sentence, par 
trop cruelle, fondée sur plusieurs raisons telles 
quelles, qui sont dans l'arrest; mais une des princi- 
palles, à ce que je tiens de bon lieu, fut que la reyne 
d'Angleterre ne l'ayma jamais, et a esté tousjours et 
de longtemps jalouse de sa beauté, qu'elle voyoit 
surpasser la sienne (que c'est de jalousie!), et pour la 
relligion aussi. Or tant y a que ceste princesse après 
sa longue prison fut condamnée à la mort, et avoir la 
teste tranchée ; et son arrest luy fust prononcé deux 
mois advant qu'elle fust exécutée. Aucuns disent 
qu'elle n'en sceut rien, sinon quand on fust pour 
l'exécuter. D'autres disent qu'il luy fut prononcé 
deux mois advant l'exécution, ainsi que la reyne 
mère en eut l'advis estant à Congnac, qui en fut très- 
marrie; et, mesmes luy dict on ceste particularité : 
qu'aussilost que l'arrest fust prononcé on luy tendist 



i. Après la défaite de ses troupes à Langside, le 13 mai 15G8, 
elle voulut, malgré les instances de ses amis, se réfugier en An- 
gleterre où elle arriva le IG. 



LA REYNE D'ESCOSSE. 425 

sa chambre el son lict de noir. La reyne mère se 
mist là dessus à louer fort la constance de ladicte 
reyne d'Escosse, et qu'elle n'en avoit jamais veu ny 
ouy parler d'une plus constante en son adversité 
(j'estois présent alors), et crovoit pourtant que la 
reyne d'Angleterre ne la feroit point mourir, ne l'es- 
timant cruelle tant jusques là^ et que de son naturel 
elle ne l'estoit point; (mais elle le fut là), et aussi que 
M. de Bellièvre, que le roy avoit despesché pour luy 
sauver la vie, opéreroit quelque chose de bon ; mais 
il n'y gaigna rien. 

Pour venir donc à ceste mort piteuse, qu'on ne 
peut descrire qu'avec grande compassion', le dix- 
septiesme donc de febvrier Tan mil cinq cens quatre- 
vin^t-sept % arrivant au lieu oij estoit la reyne 
prisonnière, chasteau appelle Fodringhaye', les com- 
missaires de la reyne d'Angleterre, par elle envoyez 
(je ne diray point leur nom, car il ne serviroit de 
rien), sur les deux ou trois heures après midy, et 
[estant en la présence de Paulet, son gardien ou 
geôlier, font lecture de leur commission touchant 
l'exécution, à leur prisonnière, luy desclarant que 
le lendemain matin ils y procéderoient, l'admones- 
tant de s'apprester entre sept ou huict. Elle, sans 

d. La plupart des détails qui suivent sont tirés d'une relation 
contemporaine que Brantôme cite plus loin. Elle est intitulée : Le 
Martyre de la royne et Escosse^ douarière de France, Edimbourg, 
chez Jean >»"afeild, 1S87, 510 p. in-8°. Nous mettons entre cro- 
chets les passages qu'il lui a empruntés textuellement. 

2. Il y a par erreur nonante un dans le manuscrit; Dupuy a 
biffé ce chiffre et mis en marge 1S87. , • 

3. Fotheringay. 



426 DES DAMES. 

s'estonner aucunement, les remercia de leur bonnes 
nouvelles, disant qu'elles ne pouvoient estre meil- 
leures pour elles, pour voir maintenant la fin de ses 
misères, et que dès longtemps elle s'estoit apprestée 
et résolue à mourir, despuis sa détention en Angle- 
terre, suppliant pourtant les commissaires de lui 
donner un peu de temps et de loisir pour faire son 
testament et donner ordre à ses affaires, puisque cela 
gissoit' à leur volonté, comme leur commission por- 
toit. A quoy le conte de Cherusbery ^ luy dit assez 
rudement : « Non, non, madame; il faut mourir. 
a Tenez -vous preste demain entre sept et huict heu- 
« res du matin, On ne vous prolongera pas le délav 
« d'un moment »'.] Il y en eut un plus courtois, ce 
luy sembloit, qui luy voulut user de quelques re- 
monstrances pour estimer de luy donner quelque 
constance davantage à supporter cette mort. Elle luy 
respondit qu'elle n'avoit point besoin de consolation, 
pour le moins venant de luy; mais que s'il vouloit 
faire ce bon office à sa conscience de luy faire venir 
son aumosnier * pour la confesser, que ce lui seroit 
une obligation qui surpasseroit toute autre; car, 
pour son corps, elle ne croioit pas qu'ils fussent si 
inhumains qu'ils ne luy donnassent droict de sépulture. 
Lors il luy répliqua qu'il ne s'y falloit point attendre; 
de façon qu'elle fust contraincte d'escrire sa confes- 
sion, qui fut telle : 

[« J'ay estée combattue aujourd'huy de ma relligion, et 
« de recevoir la consolation des hérétiques. Vous enten- 

i. Gissoit, gisoit, — 2. Slirewsbury. 

3. Martyre^ p. 410. — 4. Il s'appelait Préau. 



LA REYNE D'ESCOSSE. 427 

« drez par Boiirgoing * et les autres, que j'ay faict fulelle- 
« ment protestation de ma foy, en laquelle je veux mourir. 
« J'av requis de vous avoir pour faire ma confession et 
« recevoir mon sacrement, ce qui m'a esté cruellement 
« refusé, aussi bien que le transport de mon corps, et de 
« pouvoir tester librement, ou rien escrire que par leurs 
« mains. A faute de cela, je confesse la griefveté de mes 
« péchez en général, comme j 'avois délibéré de faire à 
«< vous en particulier, vous priant, au nom de Dieu, de 
« prier et veiller ceste nuict avec moy pour la satisfaction 
« de mes péchez, et m'envoyer vostre absolution et pardon 
« de toutes les olTences que j'ay faictes. J'essayray de vous 
« voir en leur présence, comme ils m'ont accordé du 
« maistre d'hostel; et s'il m'est permis, devant tous je vous 
« demanderay pardon. Advisez-moy de plus propres priè- 
« res pour ceste nuict et pour demain matin, car le temps 
« est court et je n'ay loisir d'escrire ; mais je vous recom- 
« manderay comme le reste , et surtout vos bénéfices vous 
« seront asseurez, et vous recommanderav au roy. Je n'ay 
«f plus de loisir; advisez-moy de tout ce que vous penserez 
« de bon pour mon salut par escrit ^.] 

Après cela faict et pourveu au salut de son âme 
avant toutes choses, elle ne perdist point temps, et 
si peu qu'il luy restoit (bien long pourtant et suffi- 
sant pour esbranler une constance des plus asseurez, 
mais en elle on n'v cognent aucune crainte de la 
mort, mais beaucoup de contentement de sortir des 
misères mondaines), l'employa à escrire à nostre roy, 
à la reyne mère qu'elle honnoroit beaucoup, à mon- 
sieur et à madame de Guise, et à autres particuliers, 
lettres certes fort piteuses, mais du tout tendantes à 

1. Son médecin. — 2. Martyre^ p. 418. 



428 DES DAMES. 

leur faire cognoistre que jusques à la dernière heure, 
elle n'avoit perdu la mémoire d'eux, et le contente- 
ment qu'elle recevoit de se voir délivrée de tant de 
maux , desquels il y avoit vingt et ung an qu'elle 
estoit accablée; et leur envoia à tous des présens qui 
estoient de la valeur et pris que le pouvoit consen- 
tir une pauvi'e reyne captive et mal fortunée. 

Après envoya quérir sa maison, despuis le plus 
grand jusques au plus petit, et fit ouvrir ses coffres, 
et regarda combien elle pouvoit avoir d'argent j leur 
despartit à chacun selon son moyen et le service 
qu'elle avoit tiré d'eux; et à ses femmes leur partagea 
ce qui luy pouvoit encor rester de bagues, de car- 
quans, de lytestes ' et acoustremens ; leur disant à 
tous que c'estoit avec beaucoup de regret qu'elle 
n'avoit davantage pour leur donner et les récom- 
penser, mais qu'elle s'asseuroit que son fds satisferoit 
à sa nécessité : et pria son maistre d'hostel de le 
faire entendre à sondict fils, à qui elle renvoyoit sa 
bénédiction, le priant de ne venger point sa mort, 
laissant le tout à Dieu à en ordonner selon ses di- 
vines volontez ; et leur dict adieu à tous sans lar- 
moyer aucunement; mais au contraire les consolloit, 
et leur disoit qu'il ne falloit pas qu'ils pleurassent sur 
le poinct de la voir bienheureuse en contr'eschange 
de tant de malheurs qu'elle avoit eu ; puis les fit 
tous sortir de la chambre, réservé ses femmes. ! 

Or il estoit desjà nuict ; et se retira en son ora- 
toire, où elle pria Dieu plus de deux heures, les ge- 
noux tous nuds contre terre, car ses femmes s'en ap- 

\ . Ly teste, ruban de tête. 



LA REYNE D'ESCOSSE. 429 

perçeurent; puis elle s'en revint en sa chambre, et 
leur dict : « Je croy qu'il vault ])eaLicoup mieux, 
« mes amies, que je mange quelque chose, et que 
« je me couche après , afin que demain je ne face 
« chose indigne de moy, et que le cœur ne me faille. » 
Quelle générosité et quel courage ! Ce qu'elle fist; et, 
prenant une rostie au vin seulement s'en alla cou- 
cher, et dormit fort peu, et employa la plus grand' 
partie de la nuict en prières et oraisons. 

Elle se leva deux heures devant jour, et s'habilla le 
plus proprement qu'elle peut, et mieux que de cous- 
tume, et print une robbe de vellours noir, qui estoit 
tout ce qu'elle s'estoit réservé de ses accouslremens, 
disant à ses femmes : « Mes amies, je vous eusse 
a laissé plustost cesteaccoustrement que celuy d'hier, 
(( sinon qu'il faut que j'aille à la mort unpeuhonno- 
« rablement, et que j'aye quelque chose plus que le 
« commun. Voyià un mouchouer que j'ay réservé 
« aussi, qui sera pour me bander les yeux quand je 
« viendray là, que je vous donne, ma mie (parlant à 
« une de ses femmes), car je veux recevoir ce der- 
« nier office de vous. » 

Après, elle se retira en son oratoire, leur aiant dict 
de rechef à Dieu en les baisant; et leur dict tout 
plain de particularitez pour dire au roy, à la reyne 
et à ses parens, non chose qui tendist à la vengeance, 
mais au contraire plustost ; et fist là ses pasques par 
le moyen d'une hostie consacrée que le bon pape 
Pie V luy avoit envoyée pour s'en servir à sa néces- 
sité, et qu'elle avoit tousjours fort curieusement et 
sainctement gardée et conservée. 

Après avoir dict toutes ses oraisons, qui furent 



430 DES DAMES. 

bien longues^ car il estoit desjà grand matin, elle 
s'en vint dans sa chambre; elle s'assist auprès du feu, 
parlant toujours à ses femmes et les consolant, au 
lieu que les autres la debvoient consoler; leur disant 
que ce n'estoit rien que des fœlicitez de ce monde, 
et qu'elle en debvoit bien servir d'exemple aux plus 
grandes de la terre jusques aux plus petites; qu'elle, 
qui avoit esté reyne des royaumes de France et 
d'Escosse, de l'un par nature, de l'autre par fortune, 
après avoir triumphé pesle-mesle dans les honneurs 
et grandeurs, la voilà réduicte entre les mains d'un 
bourreau, innocente toutesfois; ce qui la consoloit 
pourtant ; mesmement le plus beau de leur prétexte 
estoit pris pour la faire mourir sui' sa religion catho- 
lique, bonne, saincte, qu'elle n'abandonneroit jamais 
jusques au dernier souspir, puisqu'elle y avoit esté 
baptisée, et qu'elle ne vouloit autre gloire après sa 
mort, sinon qu'elles publiassent sa fermeté par toute 
la France, quand elles y seroient retournées, comme 
elle les en prioit; et qu'encores qu'elle sçavoit 
qu'elles auroient beaucoup de crève-cœur de la voir 
sur l'eschaffaut pour jouer une telle tragédie, si vou- 
loit-elle qu'elles fussent les tesmoings de sa mort, 
sçachant bien qu'elle n'en pourroit avoir de plus fi- 
delles, pour en faire le rapport de ce qui en advien- 
droit. 

Ainsy qu'elle achevoit ces parolles, l'on vint heur- 
ter fort rudement à la porte. Ses femmes, se doub- 
tant que c'estoit l'heure qu'on la venoit quérir, vou- 
lurent faire résistance d'ouvrir ; mais elle leur dict : 
« Mes amies, cela ne sert de rien, ouvrez. » 

Et entra premièrement un compagnon, avec un 



LA REYNE D'ESCOSSE. 431 

bastoii liLuic en la maiii^ lequel, autrement sans s'a- 
dresser à personne, diet en se pourmenant, par deux 
fois : « Me voicy venu, me voicy venu. » I.a reyne 
se doublant qu'il l'adverlissoit de l'heure de l'exécu- 
tion, prist en la mam une petite croix d'hyvoire. 

Puis après vindrent les commissaires susdicts, et 
estans entrez la reyne leur dict : « Et bien! mes- 
« sieurs, vous m'estes venue quérir. Je suis preste et 
« très-résolue de mourir ; et trouve que la reyne, ma 
« bonne sœur, faict beaucoup pour moy, et tous vous 
« autres particulièrement, qui en avez faict ceste re- 
« cherclie. Allons donc. » Eux, voyans ceste con- 
stance accompagnée d'une si grande douceur et ex- 
trême beauté, s'en estonnarent fort; car jamais on 
ne la vist plus belle, aiant une couleur aux joues qui 
l'embellissoit. 

Ainsy Boccace escript de Soplionisba*, laquelle 
estant en son adversité après la prise de son mary et 
de sa ville, et parlant à Massinissa : « Vous eussiez 
H dicl, raconte-il, que son propre malheur la rendoit 
« plus belle; et luy favorisoit la douceur de son vi- 
ce sage, pour la rendre plus désirable et agréable. » 

Ces commissaires furent grandement esmeuz à 
quelque compassion. Toutesfois, ainsy qu'elle sortoit, 
ils ne voulurent pas permettre à ses femmes de la 
suivre, craignans que, pour leurs lamentations, sous- 
' pirs et haults cris, l'acte de l'exécution en fut aucu- 
nement troublé; mais elle leur dict : « Et quoy 1 
« messieurs, me voulez- vous user tant de rigueurs 



1 . Voyez Boccace, De Claris mulieribus, ch. Lxvm : De Sopho- 
nisba résina Numidia:. 



432 DES DAMES. 

« que de ne permettre seulement ou consentir que 
« mes femmes m'accompagnent au suplice? Au moins 
« que j'obtienne ceste faveur de vous autres. » Ce 
îju'ils luy accordarent, en leur promettant qu'elle 
leur imposeroit silence quand ils les feroient venir 
lorsqu'il faudroit. 

[Le lieu de l'exécution estoit dans la salle , au 
milieu de laquelle on avoit dressé un eschaffaut large 
de douze piedz en quarré, et hault de deux_, tapissé 
de mescbante revesche noire. '] 

Elle entra donc dans ceste salle, avec pareille ma- 
jesté et grâce comme si elle fût entrée dans une salle 
du bal, où on l'avoit veue d'autrefois si excellem- 
ment paroistre, sans jamais changer de contenance. 
Et ainsy qu'elle fut auprès de l'eschaffaut^ elle appella 
son maistre d'hostel et luy dict : « Aydez-moy à 
« monter; c'est le dernier office que je recevray de 
« vous; » et luy réitéra tout ce qu'elle luy avoit dict 
en sa chambre pour dire à son fils. Puis, estant sur 
l'eschafl'aut_, elle demanda son aumosnier, priant les 
officiers qui estoient là de permettre qu'il vinst; [ce 
qui luy fut refusé tout à plat, luy disant le comte de 
Kent, qu'il la plaignoit grandement de la voir ainsy 
adonnée aux superstitions du temps passé , et qu'il 
falloit porter la croix de Christ en son cœur et non 
en la main. A quoy elle fist response qu'il estoit mal 
aisé de porter tel et si beau object en la main, sans 



\ . Martyre, p. 420. « La revesche, dit le Dictionnaire de Tré- 
voux, est une étoffe de laine qui n'est point croisée, mais qui est 
une espèce de frise ou de ratine frisée à poil long et qui est moins 
serrée. » 



LA REYNE D'ESCOSSE. 433 

que le cœur en fût touché de quelque esmotion 
et souvenance; que la chose la plus séante à toute 
personne chrestienne, c'estoit de porter la vraye 
marque de sa rédemption lorsque la mort la mena- 
çoit. Et, voyant qu'elle ne pouvoit avoir son aumos- 
nier, elle pria de faire venir ses femmes, ainsy qu'ils 
luy avoient promis; ce qu'ils feirent : l'une des- 
quelles, à son entrée dans la salle, appercevant sa 
maistresse sur l'eschaffaut en tel équipage parmi les 
bourreaux , ne se peut engarder de crier, gémir et 
perdre contenance; mais incontinent la reyne luy 
aiant faict signe du doigt contre la bouche, elle se 
se retint \] 

Sa Majesté alors commancea à faire des protesta- 
tions que jamais elle n'avoit attenté ny à Testât, ny 
à la vie de la reyne, sa bonne sœur; ouy bien d'avoir 
voulu rechercher sa liberté, comme tous captifs sont 
obligez; mais qu'elle voyoil bien que la cause de sa 
mort estoit la relligion, dont elle s'estimoit très-heu- 
reuse de terminer sa vie pour ce subject; et prioit la 
reyne sa bonne sœur d'avoir pitié de ses pauvres 
serviteurs qu'elle tenoit captifs, en considération de 
l'affliction dont ils avoient esté meus à rechercher 
la liberté de leur maistresse, puisqu'elle en devoit 
pâtir pour tous. 

On luy emmena un ministre pour l'exorter; mais 
elle luy dict en anglois : « Ah! mon amy, donne- 
(( moy patience; » [luy déclarant qu'elle ne vou- 
loit communiquer avec luy, ny avoir aucuns propos 
avec ceux de sa secte, et qu'elle estoit apprestée à 

i. Martyre, p. 421. 

vu — 28 



434 DES DAMES. 

mourir sans son conseil, et que telles gens que luy 
ne luy pouvoient apporter aucune consolation ou 
contentement d'esprit. Ce néantmoins, voyant qu'il 
continuoit ses prières en son barragouin, elle ne 
laisse de dire les siennes en latin^ eslevant sa voix 
par dessus celle du ministre '] ; et puis redit qu'elle 
s'extimoit [beaucoup heureuse de respandre la der- 
nière goutte de son sang pour sa relligion, plus que 
de vi\Te si longuement, et qu'elle ne pouvoit atten- 
dre que nature parachevast le cours ordonné de 
sa vie, et qu'elle espéroit tant en celuy qui estoit re- 
présenté par la croix qu'elle tenoit en sa main, et 
devant les pieds duquel elle se prosternoit, que ceste 
mort temporelle, soufferte pour son nom, luy seroit 
le passage, le commancement et l'entrée de la vie 
éternelle avec les anges et les âmes bienheureuses, 
qui recevroient d'elle son sang, et la représenleroient 
devant Dieu en dévotion de toutes ses offenses, les 
priant de luy estre intercesseurs pour obtenir pardon 
de grâce.] 

[Telles estoient ses prières , estant à genoux sur 
l'eschafïaut, lesquelles elle faisoit d'un cœur fort ar- 
dent, y adjoustant plusieurs autres pour le pape, les 
roys de France, d'Espaigne, et mesmes pour la reyne 
d'Angleterre, priant Dieu la vouloir illuminer^ de 
son sainct esprit '] ; pria aussi pour son fils, et pour 
l'isle de la Bretagne et d'Escosse, pour les vouloir 
convertir. 

Cela faict, elle appella ses femmes pour luy aider 



1. Martyre, p. 425. 

2. 11 y a enluminer dans la relation. — 3. Martyre^ p. 424. 



LA REYNE D'ESCOSSE. 435 

à oster son voyle noir, sa coifFure et ses autres orne- 
mens; et ainsy que le bourreau y vouloit toucher, 
elle luy dict : « Ha! monamy, ne me touche point, m 
P"outesfois, elle ne peut engarder qu'il n'y touchast; 
car après qu'on eut abbaissé sa robbe jusques à la 
ceinture, ce villain la tira par le bras assez lourde- 
ment, et luy osta son pourpoint. Son corps de cotte 
avoit le collet bas, de manière que son col et sa 
belle gorge, plus blanche qu'albastre, paroissoient 
nuds et découverts. Elle-mesme s'accommoda le plus 
dilligemment qu'elle pouvoit, disant qu'elle n'estoit 
pas accoustumée de se despouiller devant le monde, 
ny en si grand' compagnie (on dict qu'il y pouvoit 
bien avoir quatre à cinq cens personnes), ne se ser- 
vir de tels vallets de chambre.] 

[Le bourreau se mist à genoux et luy demanda 
pardon, à quoy elle dict qu'elle luy pardonnoit, et à 
tous ceux qui estoient autheurs de sa mort, d'aussi 
bon cœur qu'elle désiroit ses péchez luy estre par- 
donnez de Dieu\] 

Puis elle dict à sa femme à qui elle avoit donné 
auparavant le mouchoir, qu'elle luy portast ledict 
mouchouer. 

[Elle portoit une croix d'or, où il y avoit du 
bois de la vraye croix* avec l'image de Nostre-Sei- 
gneur, qu'elle vouloit bailler à l'une de ses damoi- 
selles; mais le bourreau l'en empescha, nonobstant 
que Sa Majesté l'eusl prié de ce faire, luy pro- 



1. Martyre, p. 423. 

2 . Les mots où il y avoit du bois de la vraye croix ne se trou- 
vent point dans la relation. 



436 DES DAMES. 

metlaiit que la damoiselle luy payeroit trois fois la 

valeur.] 

[Ainsy s'eslant toute aprestée, après avoir baisé 
les damoiselles, elle leur donna congé de se retirer 
avec sa bénédiction, leur faisant le signe de la croix 
sur elles. Et, voyant que l'une des deux ne se pou- 
voit contenir de plorer, elle luy imposa silence, di- 
sant qu'elle s'cstoit obligée de promesse qu'elles ne 
feroient aucun trouble par leurs pleurs et gémisse- 
mens, leur commandant de se retirer doucement, de 
prier Dieu pour elle, et porter bon et ifidelle tesmoi- 
gnage de sa mort en la relligion ancienne, saincte et 
catholique.] 

[L'une des deux luy aiant bandé les yeux avec 
son mouchouer, incontinent elle se jetta à genoux de 
grand courage, sans donner la moindre démonstra- 
tion ou signe d'aucune crainte de la mort. Sa con- 
stance estoit telle, que toute l'assistance, mesmes ses 
ennemis, furent esmeus; et n'y eust pas quatre per- 
sonnes qui se peurent garder de plorer, tant ils trou- 
varent ce spectacle estrange, se condamnans eux- 
mesmes en leur conscience d'une telle injustice \] 

[Et parce que le bourreau, ou plustost ministre 
de Satlian ^ l'importunoit, luy voulant tuer l'âme 
avecques le corps, et la troubloit en ses prières, en 
haussant sa voix pour le surmonter, elle dict en latin 
le pseaume. In te, Domine, spera^i: non confiuidar in 
œternum, lequel elle récita tout au long. Aiant 



1. Martyre, p. 426-27. 

2. Il y a seulement dans la relation : Et parce que le ministre 
de Sathan. 



I 



LA REYNE D'ESCOSSE. 437 

aclievé, se mist la teste sur le billot ; et, comme elle 
répétoit de rechef, In ma nus tuas. Domine, commen- 
do spiritum meum ^ le bourreau lui bailla un grand 
coup de hache, dont il luy enfoncea ses altiffets dans 
la teste, laquelle il n'emporta qu'au Iroisiesme coup, 
pour rendre le martyre plus grand et plus illustre, 
combien que ce n'est pas la peine mais la cause qui 
faict le martyre.] 

[Ce faict, il prend la teste en la main, et la mons- 
trant au\ assistans, dit : « Dieu sauve la reyne Eli- 
« sabeth ! Ainsy adviène aux ennemis de l'Evangille! » 
Et, en ce disant, la descoifla, par manière de mes- 
pris, affin de monstrer ses cheveux desjà blancs',] 
qu'elle ne craignoit pourtant, estant en vie, de les 
monstrer, ny se les tordre et friser, comme quand 
elle les avoit si beaux, si blonds et cendrez; car- ce 
n'estoit pas la vieillesse qui les avoit ainsy rendus 
changez en l'aage de trente-cinq ans, et n'aiant pas 
quasi quarante ans*; mais c'estoient les ennuits, tris- 
tesses et maux qu'elle avoit endurez en son royaume 
et en sa prison. 

[Cette malheureuse tragédie finie, ces pauvres da- 
moiselles, curieuses de l'honneur de leur maistresse, 
s'addressarent à Paulet, son gardien, et le priarent 
que le bourreau ne touchast plus au corps de leur 
maistresse, et qu'il leur fût permis de la despouiller, 
après que le monde seroit retiré, afin qu'aucune indi- 
gnité ne fust faicte au corps, promettant de luy ren- 
dre la despouille et tout ce qu'il pourroit avoir et 
demander ; mais ce maudit les renvoia fort lour- 

\. Martyre^ p. 428. — 2. Elle avait quarante-quatre ans. 



438 DES DAMES. 

dément, leur commandant de sortir hors de la 
salle.] 

[Cependant le bourreau la deschaussa et la ma- 
nia à sa discrétion *.] On double s'il luy en fist de 
mesme comme ce misérable muletier fist, dans les 
Cent Nouvelles de la reyne de Navarre ^, à l'en- 
droict de ceste pauvre femme qu'il tua. Il arrive 
des tentations aux hommes plus estranges que 
celles-là. 

[Après qu'il heut faict ce qu'il vouloit , le corps 
fut porté en une chambre joignante celle de ses ser- 
viteurs, bien fermée, de peur qu'ils n'y entrassent 
pour luy faire aucun pie et bon office : ce qui 
leur augmenta et doubla leur ennui ; car ils la 
voyoient par un trou au travers, à demy couverte 
d'un morceau de drap de bure qu'on avoit arraché 
de la table du jeu de son billard ^] Quelle mœqua- 
niqueté*, voire animosité et indignité, de ne luy en 
avoir voulu achepter ung noir un peu plus digne 
d'elle ! 

[Ce pauvre corps y fut assez longtemps en ceste 
sorte, jusques à ce qu'il commança à se corrompre, 
qu'enfin, ils furent contraincts de le saller et embau- 
mer à la légière, pour espargner les frais; et puis le 
mirent en un coffre de plomb, où il fut gardé sept 
mois, et puis porté en terre proffane du temple de 

1. Martyre, p. 429. 

2. Voyez la seconde Nouvelle de la première Journée. 

3. Martyre, p, 430. 

4. Mxquani quêté , vilenie. Je n'ai trouvé ce mot que dans le 
dictionnaire français- anglais de Cotgrave (16U}, où il est écrit 
mécaniqueté . 



LA REYNE D'ESCOSSE. 439 

Petersbroiich*. Vray est que caste église est dédiée 
soubz le nom de Sainct Pierre, et la reyne Catheriue 
d'Espagne* y est enterrée à la catholique; mais elle est 
aujourd'huy profane, comme sont toutes les églises 
d'Angleterre '.] 

Il y en a qui ont dict et escript, mesmes des An- 
glois qui ont faict un livre de ceste mort et de ses 
causes : [que la dcspouille de la revue morte fut os- 
tée au bourreau, en luy payant la valeur en argent de 
ses habits et ornemens royaux *.] 

Aucuns Espaignols en firent de mesmes lorsqu'ils 
firent mourir Francisque Pizarre, ainsi que j'ay dict 
en quelque part, parlant de luy^ 

[La revesclie, dont l'eschaflaut estoit couvert, 
mesmes les aisses* d'iceluy, le pavé de la maison et 
toutes autres choses arrousées de son sang, furent in- 
continent, une partie bruslez, une partie lavez, de 
peur qu'au temps advenir ils ne servissent à super- 
stition, c'est à dire, de peur qu'aucuns catholiques 
songneux ne les vinssent un jour à achepter ou re- 
cuillir avec respect, et honneur et révérence (quelle 
crainte, qui pourra servir possible de prophétie et 
augure!), comme les bons pères anciens avoient de 
coustume de garder les reliques, et observer avec dé- 
votion les monumens des martirs. Ce n'est pas de 
ce temps que les hérétiques ont ainsy faict : Qui om- 
nia qiias martjrum erant, cremabant, comme dit 



\. Petersborough. 

2. Catherine d'Aragon, première femme de Henri VIII. 

3. Martyre, p. 430. — 4. Ibid., p. 432. 

f>. Voyez plus haut, p. 97-98. — fi. Aisses, ais. • 



440 DES DAMES. 

Eusèbe, et cineres in Rhodanum spargebant, ut cum 
corporibus interiret eorum qnoqiie memoria '. Mais 
pourtant la mémoire de ceste reyne , en despit de 
toutes choses, vivra à jamais en gloire et en trium- 
phe \] 

Voylà enfin le discours de sa mort, que je tiens 
par le rapport de deux damoiselles précédentes, bien 
honnestes certes et bien fidelles à leur maistresse, et 
obéissantes à son commandement, pour avoir porté 
tesmoignage de sa constance et de sa relligion. Elles 
s'en retournarent en France après l'avoir perdue, 
car elles estoient françoises : dont l'une estoit fille de 
madamoiselle de Raré^, que j'avois veu en France 
l'une des dames de ladicte reyne. Je pense que ces 
deux honnestes damoiselles eussent faict plorer les 
plus barbares à les ouir faire si piteux conte, qu'elles 
rendoient du tout lamentable et par les pleurs et par 
leurs douces, dolentes et belles parolles. 

J'en ay appris aussi beaucoup d'un livre qui a 
esté faict et imprimé, qui s'intitule : Le Martjre de 
reyne d^Escosse, duuairière de France *. Hélas ! pour 
avoir esté notre reyne, cela ne luy a guières servi. Il 
me semble que, pour avoir esté telle, on debvoit 



1. Qui brûlaient tout ce qui appartenait aux martyrs, et en 
jetaient les cendres dans le Rhôue , afin qu'avec leur corps périt 
aussi leur mémoire. 

2. Martyre, p. 433. 

3. C'est probablement elle qui, dans un inventaire des objets 
appartenant à Marie et trouvés après sa mort entre les mains de 
ses serviteurs, est désignée ainsi : Renée Rallay, alias Beaure- 
gard. (Voyez Labanoff, t. VII, p. 259, 265, 268, 270, 272.) 

4. Voyez plus haut, p. 425, note 1. 



LA REYNE D'ESCOSSE. 4'ii 

craindre à la faire mourir de peur de la vengeance : et 
y eut-on songé cent fois avant que venir là, si nos- 
tre roy en eust bien voulu prendre l'affirmative ; mais, 
d'autant qu'alors il hayssoit messieurs de Guise ses 
cousins, il s'en soucia fort peu, que par manière 
d'acquit. Hélas ! qu'en pouvoit mais la pauvi^e inno- 
cente? Voilà ce qu'en disoient aucuns. 

D'autres disent et asseurent qu'il s'en formalisa 
fort. Comme de vray il envoya à la reyne d'Angle- 
terre M. de Bellièvre, l'un des grands et prudens 
sénateurs de France, et des plus suffisans, qui n'y 
faillist d'y apporter toutes ses raisons, prières de son 
roy, et menaces, et tout ce qu'il peut, et entre autres 
de luy alléguer qu'il n'appartenoit à un roy ou à un 
souverain de faire mourir un autre roy ou un autre 
souverain, sur lequel il ne pouvoit avoir aucune 
puissance, ny de Dieu ny des hommes : dont sur ce 
lui allégua d'un visage courroucé l'histoire de Corra- 
din, mort et exécuté à Naples; menaçant ladicte 
reyne d'une prophétie de vengeance, comme à l'au- 
tre qui fît faire l'exécution ' : et d'autant que l'his- 
toire est à propos, piteuse, et quasi semblable à celle 
de nostre reyne ; et pour mieux l'estendre je suis 
esté d'avis de la mettre icy par escript \ 

Conrradin donc de Suève', jeune gentilhomme qui 
fut fils d'Henry, aisné fils de Fédéric n% passa en 

1. Voyez le discours de Bellièvre à Elisabeth, dans de Thou, 
Uv. LXXXVI. 

2. Tout ce qui suit jusqu'à la page 447 est tiré des livres IV 
et V de CoUenuccio, et là, comme ailleurs, Brantôme s'est servi 
de la traduction de Sauvage. 

3. De Suève, de la maison de Souabe. 



442 DES DAMES. 

Italie, accompaigné d'un sien parent de son aage, 
duc d'Austrie, et avec une fort grosse armée d'Alle- 
mands et autres, cuydant recouvrer Naples et Sicille, 
qu'il prétendoit luy appartenir par la succession de son 
ayeul et de ses oncles; et, de faict, mist aucunement 
Charles, duc d'Anjou, premier roy de Naples, pour 
lors paisible, en danger de le perdre; mais il vint à 
perdre la bataille; et, ses gens defFaicts, fut pris avec 
sondict parent (je ne diray la façon, ne servant à 
nostre propos), et menez devant le roy Charles, qui 
les fit très-bien garder prisonniers l'espace d'un an, 
au bout duquel, au vingt sixiesme d'octobre ', l'on 
estendit des couvertures de velours cramoisy au mi- 
lieu du marché de Naples, au lieu où fut mise despuis 
une colonne dans l'église des Carmes, que la mère de 
Conrradin fit bastir despuis. Et furent emmenez sur les 
couvertures estendues Conrradin et le duc d'Austrie 
et autres , en grand' presse de peuple , non seule- 
ment de François et de Néapolitains, mais de toutes 
les villes voisines, qui estoient accourues à si cruel 
spectacle; lequel aussi le roy Charles vist combien 
qu'il fut en une tour assez loing de là, regardant 
tout ce qui s'y faisoit. 

Quand ils furent venus, maistre Robert de Barry, 
premier greffier du roy Charles, monta sur un per- 
ron que l'on avoit dressé tout exprès, et leust la sen- 
tence de mort contre les susdicts, pour avoir troublé 
la paix de l'Église, avoir faucement usurpé le nom 
de roy, voulu occuper et attenter contre la per- 
sonne du roy mesmes. A quoy Conrradin dit en lan- 

1. 1268. 



LA REYNE D'ESCOSSE. 443 

gue latine à celui qui la prononcea , la valeur de 
telles parolles : « Thraistre, paillard, meschant, tu as 
« condamné le fils du roy. Et ne sçais-tu pas qu'un 
« pareil sur son pareil n'a point de commandement 
« ny de puissance, et ne le peut condemner à la 
« mort ? » 

Puis, il nia qu'il eust voulu offenser l'Église, mais 
seulement conquester le royaume qui luy apparte- 
noit, et qu'on luy retenoit à tort, mais qu'il espéroit 
qu'on vengeroit sa mort : et, tirant un gand de sa 
main, le jetta vers le peuple comme un signe d'inves- 
titure, mais plustost de vengeance, disant qu'il lais- 
soit son héritier dom Frédéric de Castille, filz de sa 
tante. Cedict gand fut recuilly d'un chevalier, et des- 
puis porté au roy Pierre d'Arragon. 

Cela faict, le premier fust le duc d'Austrie à qui la 
teste fut tranchée ; laquelle, toute séparée du corps, 
cria par deux fois : Maria. Et Conrradin l'ayant prinse, 
la baisa tendrement, et, la sarrant auprès de sa poic- 
trine, pleura le malheur de son compaignon, s'accu- 
sant soy-mesmes qu'il avoit esté occasion de sa mort, 
l'aiant tiré d'avecques sa mère, et emmené avec soy à 
si cruelle fortune. Puis se mist à genoux, les mains 
levées au ciel et les yeux, demandant pardon : et, 
sur ce point, l'exécuteur de tel office luy fit voiler 
la teste, et à d'autres après. Et, à ce ministre bour- 
reau ung autre, pour cela appareillé, fist le sembla- 
ble qu'il avoit faict aux autres, luy coupant inconti- 
nant la teste, afin qu'il ne se peut jamais vanter 
d'avoir espandu si noble sang. 

Les corps sans teste demeurarent sur terre long- 
temps, et ne fut homme si hardy d'y toucher, jusques 



444 DES DAMES. 

à tant que Charles eust commandé qu'ils fussent en- 
sepvelis. 

Telle fut la fin misérable de ce jeune prince 
Conrradin^ plaint et pleuré de tous ceux qui le virent 
mourir. 

Plusieurs qui escrivoient de ce temps, ce dict l'his- 
toire, blasmarent fort le jugement de Charles pour 
l'avoir faict mourir, ne leur semblant- point chose 
royalle et crestienne d'user de la cruauté envers un 
tel seigneur, et de tel aage et de telle noblesse et for- 
tune, d'autant que c'est chose autant belle ethonno- 
rable de garder les grands seigneurs comme de les 
vaincre, et qu'après la victoire on doibt mettre l'es- 
pée bas et ne l'arrouser plus de sang vaincu, et prin- 
cipallement chrestien ; et, qui pis est, luy, aiant esté 
pris devant Damiette par les Sarrazins, avec le roy 
sainct Louys son frère, furent royallement traictez, 
royallement tenus et royallement relaschez en paiant 
rançon. 

Aussi le roy Pierre d'Arragon, le reprochant au- 
dict roy Charles par une lettre, pource qu'il n'avoit 
pas gardé telle raison envers Conrradin que les 
Sarrazins envers luy, entre autres parolles luy dit 
ainsy : Tu Nerone Neronior, ei Sarrncenis crudelior : 
« Tu es plus Néron que Néron, et plus cruel que les 
« Sarrazins. » 

Aussi Robert, comte de Flandres, son gendre*, 
prist si grand desplaisir à ceste mort, que, plain 
d'une noble collère, transperça d'un coup d'estoc et 

1 . Robert III de Béthune, comte de Flandre, qui avait épousé 
Blanche, fille de Charles d'Anjou. 



LA REYINE D'ESCOSSE. 445 

tua celuy qui leust Ja sentence, luy semblant celuy 
n'estre pas digne de vivre, qui, estant de très-basse 
race, avoit esté si hardy de lire une sentence de mort 
contre un prince do si hault lignage. 

Or, pour la vengeance de ceste mort et supplice, 
au bout de quelque temps, ainsy que le roy Charles 
estoit venu à Bourdeaux pour se trouver au combat 
assigné et compromis entre luy et le roy Pierre, son 
fils unique Charles, prince de Sallerne, vint à estre 
pris en ung combat de mer fort malheureusement, 
et contre le commandement de son père qui' luy 
avoit faict exprès de ne venir aux mains nullement, 
et toute sa fleur de noblesse françoise prise etdéfaicte 
par Rogier de Loria, Callabrois, et admirai du roy 
Pierre*; dont, par un coup, furent les testes tran- 
chées en Scicille, à Messine, à plus de deux cens 
gentilshommes et barons françois, et tout pour la 
vengeance de Conrradin. 

En partie le royaume se vint à révolter, mesmes la 
ville de Naples, sur lequel piteux jeu arriva Charles, 
qui, venant^ mallade de tristesse, despit et mélancolie, 
passa de cette vie en l'autre, ayant régné dix neuf 
ans assez paisil)lement, et n'ayant que cinquante six 
ans* : laquelle mort aiant esté sceue par les Sciciliens, 
courrent à la prison où étoit le reste des pauvres 
François pris par cest admirai Rogier de Loria, pour 
les tuer et massacrer tous; mais parce que, tous cap- 
tifs qu'ils estoient, se deffendirent vaillamment, pour 



1. Qui, qu'il. — -2. Le 23 juin 1284. 

3. Venant, devenant. 

4. Le 7 janvier l28o. Il avait soixante-cinq ans. 



446 DES DAMES. 

avoir plustosl faict et s'oster du danger, mirent le 
feu aux prisons, et les bruslarent tous en vie. Voyez 
quelle vengeance ! Puis assemblarent tous les sindics 
de toutes les villes de Sicille, pour juger Charles, 
prince de Sallerne, en ensuivant la manière de faire 
du roy Charles, son père, quand il jugea Coniradin; 
et tous, d'un commun accord, le jugearent et con- 
damnèrent d'avoir la teste trenchée, comme son père 
avoit condamné Conrradin. 

Estant ce jugement ainsi donné, la reyne Con- 
stance^, par un vendredy matin, envoya signifier la 
mort au jeune prince, le faisant advertir qu'il pour- 
veut au salut de son ame, parce qu'il falloit qu'il re- 
ceust la mort ce jour là comme Conrradin. A quoy 
le prince respondit par telles paroles : « Je suis con- 
te tenl de prendre en patience de bon cœur ceste 
a mort, me souvenant qu'à tel jour qu'aujourd'hui 
« Nostre-Seigneur Jésus-Christ aussi receut sa mort 
« et passion. » 

Quand la reyne eut entendu qu'il avoit faict ceste 
responce, elle, qui estoit bonne chrestienne, dévote, 
sage et modeste dame, dict ainsy : « Puisque le 
« prince, pour le regard de ce jour, veut prendre la 
a mort si doucement et si patiemment, j'ay aussi dé- 
« libéré, en l'honneur d'icelluy qui à tel jour souffrit 
« mort et passion, luy estre miséricordieuse comme 
« il nous le fust aussi ; « et, cela dict, commanda 
qu'il fût gardé sans qu'on luy fist aucun desplaisir. 
Et, pour contenter le peuple qui requéroit sa mort, 

1. Constance, reine de Sicile, fille de Mainfroi et femme (1261) 
de Pierre d'Aragon. 



LA REYNE D'ESCOSSE, 4^*7 

à tous elle leur fist entendre qu'en chose de telle im- 
portance, de laquelle pourroit sortir plusieurs scan- 
dalles, il ne falloit faire aucune délibération sans le 
sceu du roy Pierre; et ainsi commanda que le jeune 
prince fust mené en Cathalongne en toute seureté (ce 
qui fut faict, et laissé à l'advis et jugement du roy 
Pierrej ; qui despuis, après quatre ans avoir demeuré 
prisonnier, fut délivré à la mode que dict l'his- 
toire. 

Cest acte n'apporta pas moins de louange à ceste 
sage et pitoiable reyne, usant de ceste douceur et 
piété, que d'infamie, dict l'histoire, au roy Charles, 
pour s'estre baigné trop cruellement dans le sang in- 
nocent du jeune et royal enfant, suivant son appétit 
désordonné. 

Voilà l'histoire de Conrradin, sur laquelle je n'ay 
veu guières personnes généreuses qui n'aient dict que 
la reyne d'Angleterre eust acquis une gloire immor- 
telle, si elle eust usé de miséricorde à l'endroict de 
la reyne d'Escosse, en imitant ceste bonne reyne 
Constance ; et aussi qu'elle ne seroit exempte de 
courir la fortune de la vengeance qui l'attend, quoy 
qu'il tarde, pour un tel saug innocent respandu qui 
la crie là hault. 

On dict que la dicte reyne angloise fut sage et ad- 
visée en cela : car, non seulement elle en voulut pas- 
ser par l'advis de ceux de son royaume, mais de 
plusieurs grands princes et seigneurs protestans, tant 
d'Allemagne que de France, comme le feu prince de 
Condé et Cazimir, morts peu après, et le prince d'O- 
range et autres, qui signarent ceste mort violante, et 
d'autres qui n'attendent pas de moins; car ils en 



448 DES DAMES. 

sentent la conscience chargée, puisque cela ne leur 
touchoit en rien, et ne venoit en aucun advantage, 
ne le faisant que pour plaire à ladicte reyne, 
mais, tant s'en faut, leur portoit un préjudice inex- 
timable. 

On dict aussi que ladite reyne Élizubeth^ quand 
elle envoya signifiier ceste triste sentence à la pauvre 
reyne Marie, que celui qui luy en porta la parolle 
lasseura que c'esloit à son grand et triste regret, 
mais par la contrainte de ses estats, qui l'en avoient 
pressée, elle respondit : « Elle a bien plus de puis- 
« sance que cela pour les rendre obéissans à ses vo- 
« lontez quand il luy plaist, car c'est la princesse, 
« voyre le prince, qui se faict autant craindre et ré- 
M vérer. » 

Or, je m'en rapporte à la vérité du tout, que le 
temps révellera . Cependant la reyne morte vivra glo- 
rieuse, et en ce monde et en l'autre, jusques à ce 
qu'il vienne d'icy à quelques années quelque bon 
pape qui la canonise pour le martyre qu'elle a souffert 
en l'honneur de Dieu et de sa loy. 

Il ne fault doubter que si ce grand, vaillant et gé- 
néreux prince, feu M. de Guise dernier, ne fust 
mort, que la vengeance d'une si noble reyne et cou- 
sine ainsy morte ne seroit maintenant à naistre. Or 
c'est assez parlé d'un subject si pitoyable, par quoy 
je fais fin. 

Ceste reyne, qui fut en beauté non semblable. 
, Fut par trop d'injustice exécutée à mort, 
Pour soustenir sa foy d'un cœur inviolable. 
Se peut-il faire donc qu'on n'en venge le tort.-* 



LA REYNE D'ESCOSSE. iiU9 

Il y en a eu un qui avoit faict son tombeau en vers 
latins, dont la substance estoit telle : « Nature avoit 
produiot cestc reyne pour estre veue de tout le 
monde; aussi a-elle esté veue en grande admiration 
pour sa beauté et ses vertus, tant qu'elle a veseu : 
mais l'Angleterre, y portant envie, la mist sur un es- 
chafTaut, pour estre veue en dérision, qui pourtant a 
esté bien trompée, car telle veue luy a tourné à 
louange et admiration envers le monde, et gloire et 
grâce envers Dieu. » 

Si faut-il, advant que je finisse, que je die encores 
cecy pour response à aucuns que j'ay veu parler mal 
de la mort de Chastellard, que la reyne fist exécuter 
en Escosse, et l'en taxer, voire estre si malheureux 
de tenir que, par vengeance divine, elle avoit juste- 
ment pâty comme elle avoit faict pâtir autruy. Il 
faudroit donc à ce conte qu'il n'y eust nullement de 
justice, et qu'il n'en faut jamais faire : et qui en sçait 
l'histoire n'en blasmera nullement nostre dicte 
reyne ; et, pour ce, je la vois raconter pour sa justiffi- 
cation. 

Ce Chastellard donc fut un gentilhomme de Dau- 
phiné, de bon lieu et de bonne part, car il fut petit 
nepveu, du costé de la mère, de ce brave M. de 
Bayard ; aussi disoit-on qu'il luy ressembloit de 
taille, car il l'avoit moyenne et très-belle, et me- 
grelline, ainsy qu'on disoit M. de Bayard l'avoit. Il 
estoit fort adroict aux armes et dispost en toutes 
choses et à tous honnestes exercices, comme à tirer 
des armes, à jouer à la paume, à sauter et à danser. 
Bref, il estoit gentilhomme très accomply; et, quand 
à l'âme, il l'avoit aussi très-belle, car il parloit très- 
vu — 29 



450 DES DAMES. 

bien, et mettoit par escrist des mieux, et mesmes en 
ritme, aussi bien que gentilhomme de France, usant 
d'une poésie fort douce et gentille, en cavalier. 

Il suivoit M. d'Anville, ainsy nommé de ce temps, 
aujourd'huy M. le connestable : et lorsque nous fus- 
mes avec M. le grand prieur, de la maison de Lor- 
raine, et luy, conduire ladicte reyne, ledict Chastel- 
lard fut avec luy, qui en ceste compaignie se fist 
cognoistre à la reyne ce qu'il estoit en toutes ces gen- 
tilles actions, et surtout en ses rithmes ; et entre au- 
tres il en fist une d'elle sur une traduction en italien, 
car il le parloit et l'entendoit bien, qui commence : 
Che giova posséder ciltadi e regni, etc. ? qui est un 
sonnet très-bien faict, dont la substance est telle : 
« De quoy sert posséder tant de royaumes, citez, 
". villes, provinces, commander à tant de peuples, 
« se faire respecter, craindre, admirer et veoir d'un 
« chacun, et dormir vefve, seule et froide comme 
(c glace? » Il fit plusieurs autres rithmes très-belles, 
que j'ay veues escrites en main; car jamais elles n'ont 
esté imprimées, que j'aye veu. 

La reyne donc qui aymoit les lettres, et principal- 
lement les rithmes, et quelquefois elle en faisoit de 
gentilles, se pleust à voir celles dudict Chastellard, 
et mesmes elle luy faisoit response; et, pour ce, luy 
faisoit bonne chère et l'entretenoit souvent. Cepen- 
dant Uiy s'embrase couvertement d'un feu par trop 
liault, sans que l'object en peuve mais; car et qui 
peut delFendre d'aymer? On a bien aymé le temps 
passé les plus cliastes déesses et dames et ayme-1'on 
encor, voire a-l'on aymé des statues de marbre; mais 
pour cela les dames n'en sont à blasmer si elles n'y 






LA REY\E D'ESCOSSE. 451 

adhèrent. Brusle donc qui voudra sur ses feux cou- 
verts ! 

Chastellard s'en tourne avecques toute la troupe en 
France, fort fasché et désespéré d'abandonner si bel 
object. Au bout d'un an , la première guerre civille 
vient en France. Luy, qui estoit de la relligion, com- 
bat en soy quel party il doibt yjrendre, ou d'aller à 
Orléans avec les autres, ou de demeurer avec M. d'An- 
ville, et avec luy faire la guerre contre sa relligion. 
Ce dernier luy est trop amer d'aller ainsy contre sa 
foy et sa conscience; de l'autre, porter les armes 
contre son maistre luy desplait grandement : par- 
quoy résout ny pour l'un ny pour l'autre combattre, 
mais de se bannir de France et s'en aller en Escosse, 
et laisser battre qui voudra, et là couler le temps. Il 
en ouvre les propos à M. d'Anville et luy descouvre 
sa résolution, et le prie d'escrire à la reyne des let- 
tres en sa faveur ; ce qu'il obtint : et, aiant pris 
des uns et des autres, il part; et le vis partir et me 
dict à Dieu et une partie de sa résolution, car nous 
estions bons amis. 

Il faict donc son voyage et l'achève heureusement ; 
si bien qu'estant arrivé en Escosse et ayant discouru 
toute sa résolution à la reyne, elle le reçoit humai- 
nement, et l'asseure estre le bien venu; mais, abu- 
sant de ceste bonne chère, il voulut s'attaquer à un 
si haut soleil, qu'il s'y perdit comme Phaëton ; car, 
forcé d'amour et de rage, il fut si présumptueux de 
se cacher soubs le lict de la reyne, lequel fut descou- 
vert ainsv qu'elle se vouloit coucher. Mais la reyne 
sans faire aucun scandalle, luy pardonna s'aydant 
du l>eau conseil que ceste dame d'honneur fist à sa 



45^ DES DAMES. 

maistresse dans les Nouvelles de la reyne de Navarre', 
lorsqu'un seigneur de la court de son frère, coulant 
par une trapelle, faicte par luy exprès en la ruelle, la 
voulut forcer, de laquelle il n'en rapporta rien que 
honte et de belles esgratigneures : et le voulant faire 
chastier de sa témérité et s'en plaindre à son frère, sa 
dame d'honnem^ luy conseilla que, puisqu'il n'en avoit 
eu que des esgratigneures et honte, il estoit assez 
puny, et qu'en pensant faire clair son honneur, elle 
l'obscursissoit davantage , estant l'honneur d'une 
dame de tel pris, qu'il ne se doibt jamais mettre en 
débat, et que tant plus on le veut contendre*, tant 
plus il va au nez du monde, et puis à la bouche des 
mesdisans. 

Notre reyne d'Escosse, comme sage et prudente, 
passa ainsy cet scandale; mais ledict Chastellard, 
non content et plus que forcené d'amour, y retourna 
pour la seconde fois, ayant oublié sa première faute 
et son pardon. Alors la reyne, pour son honneur, et 
à ne donner occasion à ses femmes de penser mal, 
voyre à son peuple s'il le scavoit, perdit patience, le 
mist entre les mains de la justice, qui le condamna 
aussitost à avoir la teste trenchée, veu le crime du 
faict. Et le jour venu, ayant esté mené sur l'eschaf- 
faut, advant mourir avoit en ses mains les hymnes 
de M. de Ronsard; et pour son éternelle consolation, 
se mist à lire tout entièrement l'himne de la mort', 

i . Il s'agit de Bonnivet et de Marguerite de Navarre dont l'aven- 
ture est racontée dans la Nouvelle IV de VHeptaméron. Bran- 
tôme en a déjà parlé. Voyez tome III, p. 67. 

2. Contendre^ discuter. 

3. C'est l'hymne IX du second livre des Hymnes. 



LA REY.N'E D'ESCOSSE. 4o3 

qui est très-bien faict et propre pour faire abhorrer la 
mort, ne s'a}dant autrement d'autre livre spirituel, 
ny de ministre ny de confesseur. 

Après avoir faict son entière lecture, se tourne vers 
le lieu où il pensoit que la reyne fust, s'cscria hault : 
« A Dieu, la plus belle et la plus cruelle princesse du 
« monde; » et puis, fort constamment tendant le col 
à l'exécuteur, se laissa deffaire fort aisément. 

Aucuns ont voulu discourir à quoy il l'appelloit 
tant cruelle, ou si c'estoit qu'elle n'eust eu pitié de 
son amour ou de sa vie. Là dessus qu'eust-elle sceu 
faire? Si, après le premier pardon, elle eût donné le 
second, elle estoit scandalisée partout ; et pour sauver 
son honneur, il fallut que la justice usast de son 
droict : et c'est la fin de l'histoire. 



FIN DU SEPTIEME VOLUME. 



APPENDICE. 

I. Alexandre VJ et le tableau du jugement dernier^ 
p. 67. 

Dans l'anecdote que rapporte Brantôme, et qu'il dit tenir 
d'un moine espagnol et d'un petit livret imprimé, il s'agit 
évidemment du Jugement dernier de Michel-Ange. Par con- 
séquent elle ne s'applique point à Alexandre VI, mais à 
Paul III dont le maître des cérémonies Biagio est repré- 
senté par le peintre au milieu d'un groupe de damnés, 
sous la figure d'un personnage à oreilles d'âne, mordu par 
un serpent. Le fait est du reste raconté de diverse sma- 
nières par les biographes. 

II. Sur Jehan-Baptiste ^ p. 91. 

Ce Jehan-Baptiste, que l'on appelait le compère, était 
maître d'hôtel de Catherine de Médicis et son compatriote. 
Elle l'avait amené d'Italie avec elle. 



III. Dei>ises de Catherine de Médicis. \ 

I 
Dans le manuscrit 894 du fonds français à la Biblio- 
thèque nationale se trouvent trois pages de devises de la 
main de Catherine. 



TABLE DES MATIÈRES. 



DISCOURS D'AUCUNES RODOMONTADES ET GENTILLES RENCONTRES 
ET PAROLLES ESPAIGNOLLES, p. 1 à 177. 

Dédicace à la reine Marguerite, p. 1-4. Prise de Gênes par le 
marquis de Pescaire ; son ordonnance sur les bagages de 
l'armée; révolte du capitaine Vega; Vallès, cité, îi-7; conver- 
sation de Brantôme avec deux soldats espagnols au Louvre, 
7-8. Légionnaires romains; exploits des Espagnols, 9 et suiv. 
Mot de Charles-Quint sur les arquebusiers espagnols, i 1 ; dé- 
faite des Zélandais par les Espagnols, H-12, Paroles de Char- 
les V débarquant en Espagne, 12-13. Pertes des Espagnols en 
diverses guerres, 14. Réponse de soldats à Charles V au 
siège de Metz, 13. Prise de la Goulettc par l'Ouchaly; nou- 
velles qu'en donne le duc de Savoie à Brantôme ; renégats 
espagnols, 15-16. Voyage de Brantôme à Malte; sa conversa- 
tion avec un soldat espagnol, 17. Bravoure des Italiens au 
siège de la Goulelte; anecdote racontée par M. de Savoie sur 
Antoine de Lève au siège de Pavie, 1 8 ; amour des soldats 
espagnols pour le marquis de Pescaire, 19. Ce qu'un Gascon 
espagnolisé dit à Brantôme, à Madrid, 20. Brantôme, Maison- 
fleur et un soldat espagnol au siège d'Orléans, 20-21. Bran- 
tôme et un soldat espagnol à Crémone, 21-22. Vanteries de 
divers soldats espagnols, 22-24. Trait d'un soldat espagnol, 
Lobo, au siège du château de Milan par Prospero Colonna ; 
Vallès, cité 24-26. Martial, cité; anecdotes, 26. Un capitaine 
espagnol et le chevalier d'Ambres; caractère de Bussy d'Am- 
boise, 26-27. Anecdotes diverses, 27-29. Strozzi, Brantôme 
et un soldat espagnol; mots de divers soldats espagnols, 30. 



456 TABLE DES MATIERES. 

Réflexions de Brantôme sur la vie qu'on mène aux armées; 
Éloge du comte de Brissac, 30-31. Soldat espagnol et Fran- 
çois I" à Pavie ; un Espagnol et le roi Fernand, 32. Soldats 
espagnols à l'expédition de Tunis, et en Flandre, 33. Mot d'un 
soldat espagnol à Charles V sin* la chevelure de son frère Fer- 
dinand; insolence d'un autre à Charles V, 33-34. Le roi Fer- 
dinand et un hidalgo; Pescaire à la bataille de Ravenne; sa 
devise, 34-36. Mort de Talbot et de son lils à Castillon, du 
sire de Montcavrel à Nicopolis ; de Galéas de Saint-Severin à 
Pavie; Froissart et Vallès, cités, 36-38. Paroles de Pescaire 
marchant contre Alviane qui est battu; réflexions à ce sujet; 
Vallès, cité, 38-40. Ce que les Espagnols disent à Brantôme 
sur VJrnmda, 40-42. Bravade de Rodomont; Boiardo, cité, 
42. Mort d'Ajax; erreur de Brantôme, 43. Le capitaine Val- 
frenière ; beau trait de dix soldats espagnols au passage de 1 

l'Elbe ])i\v Charles-Quint; Louis d'Avila, cité, 43-46. Éloge 
d'une épée par un Espagnol, 46-47. Un capitaine du Piémont ' 

et son épée Martine, 47-48. Vanterie d'un Espagnol, 48-49. 
Bons mots d'un gentilhomme espagnol ; d'un médecin ; d'un 
homme qu'on menait pendre, 30-51. Un capitaine espagnol, 
sa maîtresse, les deux Pimentel et Juan de Gusman, 51-52. i 

Tournois en Flandre ; Mme de Fontaine-Chalandray ; Alonzo f 

Pimentel, vice-roi de la Goulette, exécuté comme sodomite ; î 

anecdote à ce sujet, 52-53. Mot d'un capitaine espagnol; van- ^ 

terie d'un soldat espagnol, 53-54. Menace d'un capitaine fran- i 

çais contre son ennemi, 54. Rencontre faite en 'Toscane par ; 

Brantôme et Lansac d'un soldat Espagnol qui leur demande ?' 

l'aumône, 54-56. Anecdote d'un mendiant espagnol à Rome, 
56. Naufragés vus par Brantôme à Séville; mot d'un soldat 
espagnol sur sa pauvreté, 57. Anecdote de François I" pri- 
sonnier racontée à Brantôme par un vieux soldat es])agnol, 
57-58- Avarice de l'Espagnol; mot d'un Espagnol sur son 
pouvoir dans sa ville,- 59. Expédient d'Antoine de Lève pour , 

payer ses troupes; surnom donné par les soldats à Charles V; 
soldats de la pagnotte, 60-61. Menaces de Charles V à Fran- 
çois I"; Boccace, cité; insuccès de l'expédition de Charles- 
Quint en Provence; par qui conseillée, 61-62. Réponse du 
renégat Assanagas, gouverneur d'Alger à Chailes-Quint, 62. 
Lusignan livré aux catholiques j)ar Mirambeau, 63-64. Pes- 



TABLE DES MATIERES. 4S7 

caire au siège de Pizzighitone esl sauvé par un ennemi, le ca- 
pitaine Fratin, 64-63. Réponse du maréchal Strozzi à deux 
cordeliers, Go-66. François de Guise regretté par les soldats 
huguenots ; la première armée de huguenots composée de vieux 
soldats, 66-67. Soldat sans guerre est cheminée sans feu; mot 
d'Alexandre VI (voy. Appendice, p. 454) à un cardinal sur le 
Purgatoire, 67. Paroles de Louis d'Avila assiégé dans la cita- 
delle d'Anvers; de Pescaire au marquis del Gouast; Vallès, 
cité, 68-69. Paroles de François I"" prisonnier au marquis del 
Gouast; Vallès, cité, 6?-71. François I" parlait toujours en 
français, bien qu'il sût d'autres langues, 71, 74-7.j; mot de 
M. de Lansac, à ce sujet, 71, 74. Anecdote de Charles V et de 
l'évêque de Maçon, ambassadeur à Rome, 70-72. Railleries de 
Brantôme sur les ambassadeurs qui ne savent pas les langues 
étrangères ; évêque français ne sachant pas le latin, au concile 
de Trente; le cardinal du Bellay; service que les huguenots 
ont rendu aux gens d'église, 72-73. Ignorance d'un ambassa- 
deur français près la cour d'Espagne; le perroquet de Mme de 
Brienne. De la nécessité pour les ambassadeurs de savoir les 
langues étrangères, 74. François P"" et la reine de Navarre sa 
sœur savaient plusieurs langues ; Henri II parlait très-bien 
espagnol ; Catherine de Médicis ne parlait que peu italien ; sa 
fille Marguerite faisait de même; son éloge, 7o. Bon accueil 
que Philippe II fait à Brantôme à cause de sa connaissance de 
l'espagnol; éloge de M. de Lansac, 76. Capitulation de Di- 
nant; Julien Roméro et le connétable de Montmorency, 76-84. 
Rencontre de Brantôme et de Romero à Messine, 82-83. Com- 
bat de Romero à Fontainebleau, dicton à ce sujet, 83-84. 
Aventures de Brantôme à Catane, et à la porte Saint- Jacques à 
Paris, 8S-87. Passage des troupes espagnoles en Lorraine, 
87-88 ; ce qu'un soldat espagnol dit à Brantôme à Milan, 88. 
Plaisantes anecdotes d'un soldat espagnol; d'un soldat gascon, 
88-89. François de Guise et un soldat espagnol de la maison 
de Mendozze, au siège d'Orléans, 89-91 . Fanfaronnade d'un 
seigneur italien devant Henri II, racontée à Brantôme par 
M. d'Uzès, 91-92. Mot du Uîarquis del Gouast sur les Gascons 
à la bataille de Cerisoles ; M. de Grille, 93-94. Mots sur des 
Espagnols fanfarons; prise du Pignon de Belys, 94-95. Récit 
de la défaite et de la mort de Gonzalès Pizarre au Pérou, 9o- 



458 TABLE DES MATIERES. 

98; supplice de Fr, Caravajal, 98 ; ses paroles moqueuses à Cen- 
teno; sa cruauté 100-101; sa maison et celle de Pizarre, dé- 
molies, 101-102. Garcilasso de la Vega et Zarate, cités, 98, 
note 1,100, note 4, 101, note 4. Mots plaisants de gens condamnés 
au supplice, 98, 99; d'un moine au lit de mort, 99. Mot d'une 
dame sur un cavalier espagnol poltron, iOi. Machiavel, cité, 
102. Actions héroïques de Louis de la Sanna, 402-104; de 
Cesius Sceva ; Valère Maxime, cité, 10b. Vaillance de M. de 
Mareuil à la bataille de Dreux, 106. Armée du duc de Parme 
en France, 107. Eloge de PhiHppe II par un soldat espagnol, 
108. Le duc d'Albe Frédéric et les habitants de Pampelune; 
la Conquista de Navarra, citée, 108-109. Pelopidas et Alexan- 
dre de Phcres; Plutarque, cité, 109. Anecdotes et réflexions 
sur les hommes de petite taille, 109-110. Soldat géant massa- 
cré par un nain devant Soliman; P. Jove, cité, 110, Hl. Ré- 
ponse des ducs d'Albe et de Najara au roi de Navarre; 
Conquista de Navarra, citée, 111-112. Mot des Espagnols sur 
les Français après la bataille de Saint-Quentin, 112-113. 
Charles-Quint devant Metz, 113. Harangue du duc d'Albe 
assiégé dans Pampelune; Conquista de Navarra, citée, 113- 
116, Digression sur les harangues militaires; Tite-Live ; Gui- 
chardin; Belleforest; P. Jove; erreurs de la Popelinière; le 
duc de Guise et Coligny à Dreux"; mot du maréchal Strozzi sUr 
les historiographes; le duc de Guise à Metz; Ronsard, 117- 
119. Recueil de harangues projeté par Brantôme; harangue 
du dernier duc d'Albe à ses soldats en Flandre, 119-121. Di- 
verses anecdotes sur les duels, 121-122. Mots d'un cordelier 
espagnol au roi de Portugal et d'un cordelier portugais à un 
autre cordelier sur la bataille d'Aljuvarota, 122-123. Haine 
des Portugais et des Castillans; aventure de Brantôme à Lis- 
bonne, 124. Combat de douze Français et de douze Espagnols 
au royaume de Naples; le Loyal Serviteur, cité, 124-125. Gon- 
zalve de Cordoue et d'Aubigny, 125. Le marquis de Cenette 
et son écuyer à Perpignan; mot de Gonsalve de Cordoue, 126- 
1 27. Anecdotes sur les duels, etc. La Cosmographie, 1 28. Anec- 
dote de François I" et d'un Italien, 129. M. de Beaulieu en- 
voyé a la cour par les Marseillais; son succès, 129, 130. Mot 
d'un brave; assassinat de quatre hommes par le capitaine Fré- 
ville, que Brantôme sauve, 131-133, Aventure du comte Clau- 



I 



TABLE DES MATIERES. 459 

dio et de quatre soldats, 133-134. Henri IV et deux soldats 
prisonniers au siège de la Fère, 135-136. Sobriété des Espa- 
gnols, 136. Le maréchal de Termes et trois soldats espagnols 
à Sienne; La Conquista de Sena , citée, 137-139. Exploits 
d'Astolfe Baglion, du capitaine Léon et d'Espinosa à la bataille 
de Sienne, 139. Réponse d'un prisonnier espagnol à un capi- 
taine français; d'un autre prisonnier à Henri IV sur la perte 
de Cambrai, 139-140. Campagnes en France du prince de 
Parme qui prend Lagny et fait lever le siège de Paris; mots 
de lui et d'Henri IV, 140-142. Eloge des soldats espagnols, 
de Fernand Cortez et du duc d'Albe qui défait le comte de 
Nassau; l'argent cause de la bonne discipline des soldats, 142- 
143. Titres que porte le roi d'Espagne, plus grand terrien que 
les Romains, 144-14.5. Révoltes des soldats espagnols; com- 
ment elles se font, 145-147. Récit de celle qui eut lieu en Si- 
cile en 1538. Perfidie de Ferdinand de Gonzague, 147-153. 
Comment le marquis del Gouast se débarassa des soldats ré- 
voltés dans le Milanais; soldats révoltés à Alost , 151-152, 
Révolte des Romains sous Scipion en Espagne, 152. Généro- 
sité d'Henri IV envers la garnison espagnole de Paris, 153- 
154; humanité du duc de Guise à l'égard des ennemis restés 
devant Metz, 154-155. Mauvais traitements des Espagnols à 
l'égard des Français au siège de Pampelune; la Conquista de 
Navarra et Rabelais, cités, 154-155. Rencontre de Brantôme 
et d'un capitaine espagnol; éloge de don Juan, 156. Prise 
d'Amiens par Henri IV; ce qu'il répond aux Espagnols qui lui 
demandaient le sac de la ville; sépulture de Hermantello 
Porto-Carrero dans cette ville, 156-158. Entrevue de Rayonne; 
beauté de Madeleine de Giron; mot sur elle, 158-159; cour- 
tisée par M. d'Amville, 160. Son insolence envers un gentil- 
homme français; danger qu'elle court sur mer, 161. Bravade 
et défaite des Français à Nicopolis, 159. M. de Landreau, 
vaillant homme de mer; ce qu'il raconte à Brantôme et à 
Strozzi, 161. Arrogance de dames espagnoles; une romance 
espagnole, 162-163. Anecdotes diverses et bons mots sur les 
dames espagnoles, 163-169. Réflexions sur l'embonpoint des 
veuves; Rabelais, cité, 167-169. Conversation de Rrantôme et 
d'un Espagnol sur Mme de Guise, à l'entrevue de Rayonne, 
170-171, Ce qu'un grand prince dit à Brantôme sur l'amour. 



460 TABLE DES MATIERES. 

fi 

171-172. Eloge de la reine d'Espagne, 172-174. La reine t^ 

Marguerite aux eaux de Spa; éloges qu'en font deux Espa- 
gnols à Brantôme, 174-176. Ses malheurs; ce qu'elle dit à 
Brantôme sur son peu d'ambition, 176-177. 



SERMENS ET JUREMENS ESPAIGNOLS, p. 179 à 20{. 

Enumération de serments et jurements en usage chez les Espa- 
gnols, 179-184. Pilate; Hérode ; saint Antoine, 184-18^. Ma- 
ladie de Bavard guérie par saint Antoine, 185-] 86. Anecdotes 
d'im prédicateur espagnol ; du cardinal de Lorraine prêchant 
à Fontainebleau, 186-187. Anecdote de Caravajal dans une 
auberge de Velletri, 187-188. Anecdotes sur des mendiants, 
sur des amoureux, 188-189. Histoire, à la cour d'Anne de 
Bretagne, d'une tante de Brantôme, Jeanne de Bourdeille, et 
d'un cordelier qui en était amoureux, 190-192. Incendie de 
l'église des Cordeliers à Paris; Mme de Pons, 192-193. Mot 
d'un cordelier fray Inigo à plusieurs dames, 193. Anecdote 
d'un cordelier et d'un jacobin; d'une poule donnée à un curé; 
anecdotes diverses, 194-197. Plaisante anecdote de M. de 
Orignaux à Rome, 197-199. Jurements chez différents peuples; 
blasphème d'un Génois sur une galère où se trouvait Bran- 
tôme, et ce qui en advint, 200-201. 

M. DE LA NOUE : 

A 8ÇATOIR A QUI t'oK EST PLUS TENU OU A SA PATRIE, A SON ROT OH A SON 
BIENFACTEUR, p. 203-2G5. 

Commencements de M. de La Noue ; il sert en Piémont sous 
M. Damville; embrasse le calvinisme; attiré par CoUgny; son 
amour de l'étude ; accompagne avec Brantôme Marie Stuart 
en Ecosse, 203-204. Il s'empare d'Orléans, 204; passe la Loire; 
mort de M. d'Ourches, ami de Brantôme, 20"). La Noue est 
pris à Jarnac et à Moncontom*; défait Puygaillard; passe en 
Flandre et est pris dans Mons, 206-207 ; est envoyé à la Ro- 
chelle par le roi après la Saint-Barthélémy, 206-207. Il est 
blâmé de n'avoir pas secouru Lusignan, 207-208. Grand ami 
de Brantôme; il attire Monsieur hors de la cour, 208. Le roi 



TABLE DES MATIERES. 461 

de Navarre élu chef géne'ral des huguenots; son éloge: est 
assisté par La Noue qu'il nomme surintendant de sa maison. 
Charge de grand maître donnée par François I" à M. de 
Boisy, 209-210. La Noue est appelé par les révoltés des Pays- 
Bas; Strozzi empêche Brantôme de le suivre, 209-210. Com- 
bat de La Noue contre Juan d'Autriche; il fait prisonnier le 
comte d'Egmont, 210-211. Il est pris par le marquis de Riche- 
bourg, 211. Mort de celui-ci à Anvers. Longue captivité de 
La Noue qui est délivré par le moyen de MM. de Guise et de 
Lorraine, 212. Il défait à Senlis le duc d'Aumale, 213; résul- 
tat de cette victoire, 214. Accusation d'ingratitude portée par 
Marguerite de Valois contre La Noue, 214-215. Affection de 
Henri II pour La Noue qui |)rend les armes contre ses enfants; 
Il est sauvé par Henri III après Jarnac et Moncontour, 213. 
Envoyé par lui à la Rochelle, il encourage les habitants à la 
résistance; ses menées avec François d'Alençon, 216. Sa dure 
captivité en Flandre; sa Déclaration, citée, 217-219. Com- 
ment et par qui il obtint sa liberté, 219-223. Brantôme sol- 
licite en sa faveur Henri III, la reine Louise et M. de Mer- 
cœur, 220-221 . Comment La Noue se justifie d'avoir soutenu 
la fille du duc de Bouillon contre son bienftiiteur M. de Lor- 
raine qui assiégait Jamets; discussion à ce sujet, 222-225. 
Service rendu à La Noue par M. de Guise, 224-228. Il est 
visité dans sa prison par un gentilhomme italien, 224-226. 
Entretien de Brantôme et de M. de Guise, 226-227. iM. de La 
Vallée. M. de Guise sauve les enfants de La Noue à la Saint- 
Barthélémy, 228. Discussion sur la question : si on est plus 
obligé à son bienfaiteur, à sa patrie ou à son roi, 229 et suiv. 
M. de Martigues obtient de Monsieur la vie de La Noue après 
Jarnac et Moncontour, 230. La Noue fait la guerre à ses en- 
fants en Bretagne et est blessé mortellement devant Lamballe, 
230-231. Diatribe sur l'amour de la patrie et la fidélité que 
l'on doit au roi, 231 et suiv. Horace, cité, 232. Ingratitude 
de la patrie, exemples tirés des Romains, 232. Ingratitude des 
rois et des princes, 233. Apologie de ceux qui ont abandonné 
la cause de leur patrie ; le prince de Melphe ; Pierre de Navarre ; 
le prince de Salerne, Virginio Orsini et autres seigneurs italiens, 
234-235; Fabricius et Prospero Colonna ; les Angevins de Naples, 
236. Bannis romains et italiens, 237. Apologie du connétable 



462 TABLE DES MATIERES. 

de Bourbon; Ovide, cité; le prince de Condé poursuivi par Ta- 
vannes, 238, 239. Générosité de François I*" envers les servi- 
teurs de M. de Bourbon, 240 et suiv. Saint-Vallier, La Vau- 
guyon, Louis d'Ars. Reconnaissance de Pompérant envers le 
connétable de Bourbon qui lui avait sauvé la vie, 24i . Il rentre 
en grâce près de François I" et meurt au royaume de Naples ; la 
croix blanche de France opposée à la croix rouge des Bourgui- 
gnons. Trahison de Jacques de Matignon envers le connétable, 
242. Au contraire de Pompérant, il est mal vu du roi et de la 
cour ; Charles V accueille et emploie les serviteurs du conné- 
table, 243-246. Brantôme voit l'un d'eux, le seigneur des 
Guerres à Naples; détails sur celui-ci et sur ses frères, 244. 
Paroles du maréchal Damville à ses serviteurs et gentils- 
hommes au moment de prendre les armes contre le roi ; deux 
d'entre eux le quittent et sont mal reçus à la cour, 24o-246. 
Gentilshommes de Monsieur l'abandonnant lors de son expé- 
dition de Flandre, bafoués à la cour et entre autres par Bi'an- 
tome ; railleries au sujet de la fidélité absolue au roi ; anec- 
dotes de Corbozon servant le roi après la mort de Condé ; de 
Sainte-Foy abandonnant le même prince et tué par les hugue- 
nots, 247-249. Diatribe contre le vice d'ingratitude puni chez 
les Egyptiens et les Perses; Xénophon, cité. Judas; Brutus, 
meurtrier de César, 230-252. Vengeance de Charles le"" d'Anjou 
à l'égard de Henri d'Espagne ; Collenuccio, cité. Assassinat de 
M. de Mouy, par Maurevel qui est tué par le fils de celui-ci, 
252-2u4. Le comte Edouard de Savoie sauvé à la bataille de 
Varey par le seigneur de Sassenage qui, ayant tué le sei- 
gneur d'Aigreville, avait été sauvé du supplice par le comte; 
Paradin, cité, 255-256. Le Soudan Noradin et Baudoin roi de 
Jérusalem; Guillaume de Tyr, cité, 257. M. de Téligny, sauvé 
à Jarnac par le comte de Gayasse, 258-259. Ingratitude du 
marquis de Richebourg envers La Noue. 211, 259. Pom- 
pée et Perpenna, 259. Le cardinal Balue et Juan de Beau- 
vau évêque d'Evreux , 260. Réflexions sur les ingrats ; La 
Noue ingrat envers Brantôme qui l'avait sauvé d'un grand 
danger; Strozzi; du Préau, 261-203. Respect que portait à 
son père catholique le capitaine huguenot Gremian qui avait 
pris Aigues-Mortes, 263-264. Excuses de Brantôme sur sa 
mai.ière d'écrire, 265. 



TABLE DES MATIERES. 463 



DISCOURS D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE 
qu'ont faites aucuns grands capitaines, et comment elles valent bien 

AUTANT quelquefois QUE LES COMBATS, p. 2G7-303. 

Ce que Brantôme a entendu dire à de grands capitaines sur les 
retraites, 267. Invasion en Provence de Pescaire qui assiège 
Marseille; sa belle retraite; Vallès, cité, 268-271. Retraite du 
prince d'Orange Philibert, de Rome sur Naples, devant Lau- 
trec; obé, jurement habituel de celui-ci, 272-273. Retraite de 
Bonnivet ; récit de la mort de Bayard ; Vallès et du Bellay, 
cités, 273-276. Retraite de François I*"" après avoir avitaillé 
Landrecy, 277-279. Causes des défaites de Montmorency à 
Saint-Quentin, de Strozzi devant Sienne, de Montejean et Boissy 
à Brignolles, des Français à Térouanne, 279-281. Anecdote d'un 
parent de Brantôme pris devant Poitiers, 281-282. Retraite des 
Espagnols à la bataille de Ravenne; mort de M. de Nemours; 
le Loyal Serviteur, cité, 282-284. Comment les Romains trai- 
tèrent les fuyards de Cannes , 284-285. Belle retraite de 
Strozzi devant les huguenots, 283-289. Aux premières guerres 
civiles les bons soldats se mirent dans les rangs des huguenots ; 
pourquoi; trait héroïque de cinquante soldats huguenots; anec- 
dote sur la démolition de l'église Sainte-Croix à Orléans, 289- 
291. Défaite de l'armée du baron de Dhona par le duc de 
Guise, 291 . Belles retraites de Châtillon et de son père l'amiral 
de Cohgny, 292-293; du maréchal du Biez devant Boulogne; 
de M. de Nemours de Meaux à Paris, 293-294; du prince de 
Parme devant Henri IV, 294-29o. Relation de la retraite de 
M. de Guise devant le baron de Dhtma, d'après le Discours de 
la Châtre, 295-300, 302. Regrets sur sa mort. Beau combat de 
son père François de Guise sous les murs de Paris ; ce qu'il 
dit aux fuyards et aux Parisiens, 300-302. Retraite des Ro- 
mains à la bataille de Trébie, 302. Mort de deux écuyers pi- 
cards à la bataille de Nicopolis; Froissart, cité, 303, 



464 TABLE DES MATIERES. 

DES DAMES. 
PREMIÈRE PARTIR. 

DISCOURS I. 

SUR I.* REYNE ANNE DE BRETAGNE, p. 307-331. 

Livre de Boccace sur les dames illustres, 308. Anne héritière du 
duché de Bretagne ; recherchée par le duc d'Orléans (Louis XII) , 
308. Mariée à Maximilien, puis à Charles VIII; Commines 
cité ; ressemblait à la belle Châteauneuf ; était un peu boi- 
teuse comme la princesse de Condé , 309. Eloge de ses ver- 
tus et de son esprit ; élevée par Mme de Laval ; vengeance 
qu'elle tire du maréchal de Gié, 310-311. Sa colère conti^e le 
duc d'Orléans au sujet de la mort du dauphin. 312. Gouverne 
le royaume en l'absence de Charles VIII; ses regrets et ses 
espérances à la mort de celui-ci ; épouse le duc d'Orléans qui 
la laisse jouir de son duché; sa générosité, 313-314. Elle est 
la première qui forma une cour de dames ; Jeanne de Bour- 
deille, tante de Brantôme ; sa garde de cent gentilshommes ; 
la Perche aux Bretons, à Blois ; fait construire le vaisseau la 
Cordelière; destinée de ce navire, 314-315. Honorée de 
Louis XII qui défend aux clercs de la basoche de parler d'elle; 
visitée des ambassadeurs; tour que lui joue M. de Orignaux, 
316-317. Récit de ses obsèques d'après une vieille chronique, 
318-324. Regrets causés par sa mort; sa fondation des Bons- 
Hommes, 324. Compai^aison de ses funérailles avec celles de 
Charles IX ; dispute de préséance entre le parlement, la no- 
blesse et l'Eglise; mot de Marguerite de Valois, 32G-32S. Le 
corps de Charles IX n'est suivi que de quelques gentilshommes 
parmi lesquels figurait Brantôme ; colère de Catherine de Mé- 
dicis à ce sujet, 326. Le grand aumônier Amyot refuse de dire 
les grâces au parlement ; colère de celui-ci ; mot du cardina 
de Lorraine à Brantôme à ce sujet, 327 ; Comparaison d'Anne 
de Bretagne avec Isabeau de Bavière, 328. Regrets de Louis XII 
qui l'appelait sa Bretonne ; il porte longtemps son deuil ; oppo- 



TABLE DES MATIERES. 468 

sition d'Anne au mariage de sa fille avec le duc d'Angoulêmc 
(François I"), 329-330. Isabelle de Castille; mariage de 
Louis XII avec Marie d'Angleterre; son tombeau et celui d'Anne 
à Saint-Denis. Anne est la première qui ait mis la cordelière 
autour de ses armoiries, 330. Éloge de Mme de Dampierre, 
tante de Brantôme; épitaphe de la reine Anne, 331. 

DISCOURS II. 

SUR LA REYKE, MfcKE DE NOS RO\S DEFxXIERS , CATHERINT DE MEDICIS, 
1>. 332-403. 

Etonnement de Brantôme de ce qu'on n'a point écrit la vie de 
Catherine de Médicis ; mot de Charles V à i*. Jovc, 332. Libelhi 
contre Catherine, 333. Origine de la maison de Mcdicis; fables 
débitées à ce propos par Bernard de Beaune, archevêque de 
Bourges , dans l'oraison funèbre de la reine ; personnages 
illustres de la maison de Médicis, 334-336 ; illustration de la 
maistm de Boulogne et d'Auvergne ; ce qu'en dit Pie IV devant 
Brantôme. Prétentions de Catherine au trône de Portugal, 337- 
338. Richesses et joyaux qu'elle apporte en France; perle 
qu'elle donne à Marie Stuart, 338-339. Avantages que Fran- 
çois l" retire du mariage de son fils avec Catherine ; devise 
grecque de Catherine ; Brantôme entend dii-e que Charles V 
l'aurait épousée s'il n'avait été marié. Promesses que Clé- 
ment VII avait faites au roi, 338-340. Affection qu'elle inspire 
à François I" et à Heni'i II qui refuse de la répudiei- ; anecdote 
plaisante d'une dame de la cour demandant l'abbaje de Saint- 
Victor, 341-342. Catherine reste dix ans sans avoir d'enfants; 
sa postérité; ce qu'en disait son mari; son portrait, 342. Sa 
visite à Lyon au peintre Corneille qui avait fait son portrait et 
celui des dames et seigneurs de sa cour, 343-344. Elle aimait 
la danse et la chasse ; elle obtient de François I" de faire 
partie de la petite bande ; aimait à monter à cheval ; fut la pre- 
mière à mettre la jambe sur l'arçon; ses chutes; elle subit l'opé- 
ration du trépan, 344-343; tirait de l'arbalète à jalet; inven- 
tait des jeux ; aimait les tragédies et les comédies ; fait iouer à 
Blois la Sofonisba, 346-347 ; sa gaieté ; excellait aux ouvrages 
de soie; mot que lui dit M. de Bois-Février, 347; créée ré- 
gente par Henri II pendant la guerre d'Allemagne, 347-3 48. 

vu •— 30 



46(> TABLE DES MATIERES. 

Ses regrets de la mort de son mari ; devise qu'elle prend, 349, 
351; devises de Valcntine de IMilan, do René d'Anjou; Bour- 
digné cité, 3b0-351 . Son habileté ; se fait nommer régente par 
les États d'Orléans malgré le roi de Navarre, 351-352. Démêlés 
de celui-ci avec le duc de Guise à Fontainebleau ; comment 
elle l'apaise, 352-354; le cardinal de Tournon, 35(i. Récit 
fait par Catherine à Brantôme de la manière dont elle lit rom- 
pre une trêve en Guyenne; défaite des huguenots à Maillezais; 
le capitaine L'Estelle; Sorlu et Neufry, 354-356; elle est ac- 
cusée à tort d'être la cause des guerres civiles ; le maréchal 
de Saint-André propose à ses collègues du triumvirat de la 
noyer; M. de Guise s'y refuse; elle invoque le secours des 
protestants; conférences de Talcy, 356-358. Prise d'armes des 
huguenots à Meaux ; captivité de Monsieur et du roi de Na- 
vaiTC ; ce qu'en dit celui-ci à Brantôme, 358-360. Ses négo- 
ciations avec Monsieur ; ce qu'elle en dit à Brantôme ; États de 
Blois demandés par les huguenots tournent contre eux, 300- 
362. Miossens rabroué par Henri III au sujet de la prise de 
Cahors; amour de Catherine pour la paix, 362-303. Accusée 
du massacre de la Saint-Barthélémy, provoqué par les menaces 
des huguenots, après l'assassinat tenté sur l'amiral ; la Noue ; 
Strozzi ; TéUgny, 362-364. Prise du Havre et de Rouen; cou- 
rage de Catherine qui s'exposait au feu des ennemis, 364-360. 
Accusée d'être espagnole ; défendait les duels ; querelles de 
Charles de la Chastaigneraie et de Pardaillan, de Grillon et 
d'Antraguet, arrangées par elle, 366-368. Ses gracieusetés 
envers la noblesse, 368. Ses dépenses; ses dettes; fêtes qu'elle 
donne : à Fontainebleau, à l'entrevue de Bayonne et à l'arrivée 
des ambassadeurs polonais à Paris, 369-371 . Détails sur cette 
dernière fête, 371-372 ; protégeait les artisans et surtout les 
maçons et les architectes ; châteaux des Tuileries , de Saint- 
Maur, de Chenonceaux ; aimait les savants ; se mocjuait des 
libelles faits contre elle, 373. Coulevrine qui portait son nom, 
373-374 ; aimait à lire ; Dardois, secrétaire du connétable ; 
correspondance de Catherine, 374. Elle parlait bien français; 
abolit une confrérie à Bordeaux, 374-375. Respectée du duc 
de Savoie et du duc de Lorraine ; était bonne chrétienne et fort 
dévote; aimait la musique; sa chambre était le plaisir de la 
cour, 377. Suite nombreuse de belles filles qu'elle avait tou- 



TABLE DES MATIERES. 467 

jours avec elle; de'tails à ee sujet, 377-379. Cours de Char- 
lemagne et de Henri II, 378-379. Énumcration des dames 
et demoiselles qui composaient la cour de Catherine , 380- 
396. Aventures amoureuses de ((uelques-unes; •galanterie et 
luxe de la cour à diverses fêtes et en voyage; liabilicments de 
Catherine; gloire de Nique'e ; Virgile cité, 397-400. Conversa- 
tion de Henri IV et de Biron au sujet de la cour, 400. Elle 
meurt de chagrin du meurtre des Guises à Blois; ce qu'elle en 
dit à son lils; ses obsèques; quatrain sur elle, 401-402. 



DISCOURS m. 

SUR I.\ RtYXF. D'tSCOSSE, .I\DIS KEYNE DE NOSTRE FRANCE, J). 4o:)-45;i. 

Naissance de Marie Stuart , 403 ; sa mère ; elle est emmenée 
enfant en France, 404. Sa beauté; harangue qu'elle fait en 
latin à quatorze ans; son recueil de thèmes; fait faire une Rhé- 
torique françoise à Ant. Fochin, 407. Son amour de l'étude et 
de la poésie ; vers faits pour elle par Ronsard, du Bellay et 
Maisonfleur ; vers à Bothwell qu'on lui a faussement attribués ; 
vers qu'elle montrait à Brantôme et à d'autres gens de sa cour; 
écrivait bien en prose ; comment elle parlait l'écossais ; por- 
trait d'elle habillée à l'écossaise ; ce qu'en disaient la reine , 
mère et Charles IX, 407 ; blancheur de son teint ; chanson sur 
elle; chantait et jouait du ludi, 408. Son mariage avec le dau- 
phin ; est appelée rcinc-dauphinc et son mari le roi-dauphin ; 
chanson qu'elle fit sur son veuvage, 409-412 ; son retour en 
Ecosse; élégie de Maisonfleur sur son départ, 413-414. Bran- 
tôme l'accompagne ; relation de son voyage, 41S-4I9. Mot de 
Chastelard sur elle, 418 ; concert qu'on lui donne le soir de son 
arrivée; danger que court son aumônier, 419-420. Meurtre 
de son secrétaire David Rizzio ; elle refuse d'épouser le roi de 
Navarre ; son mariage avec Darnlcy qui est assassiné ; sa 
beauté; calomnies de Buchanan contre elle, 419-422. Elle est 
enfermée au château de Lochlevin; sa délivrance par Beaton 
qui en conte l'histoire à Brantôme. Elle se met à la tête d'une 
armée et est trahie par les siens; M. de Cros en fait le récit à 
Brantôme, 422-424. Elle se réfugie en Angleterre oi!i elle est 
emprisonnée; sa condamnation à mort; M. de Bellièvre est en- 



liGS TABLE DES MATIERES. 

voyé inutilement près d'Elisabeth pour obtenir sa grâce, 424- 
425, 441. Récit de son supplice le Martyre de la reine d'É- 
rosse, cité, 42o-441; Boccace cilé, 431; jMlle de Baré, 440. Récit 
du supplice de Conradin et de son cousin le duc d'Autriche 
condamnes par Charles d'Anjou; Collenuccio cit(', 441-444. 
F>ettrc de Pierre d'Aragon à Charles ; Robert de Barry tué par 
Robert, comte de Flandre, 444. Charles, prince de Salerne, 
est fait prisonnier })ar Roger oe Loria , 445 ; il est condamné 
à mort et sauvé par la reine Constance, 446-447. Mort de 
Charles d'Anjou; massacre des Français en Sicile, 44S-446. 
Elisabeth est poussée à l'exécution de Marie par les princes et 
seigneurs protestants d'Allemagne et de France, 447. Hypo- 
crisie d'Elisabeth ; réponse que lui fait Marie ; vers sur sa 
mort, 448. Son tombeau en vers latins, 449. Amour de Chas- 
telard pour Marie Stuart ; son histoire ; relation de son sup- 
plice à Edimbourg, 449-453. 
Appbndiciî 454 



FIN DE LA TABLE DES MATIERES. 



12740.^— Typographie Labure, rue de t'ieurus, '.', à Purif, 







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^oU5 Oeuvres complètes 

Bo 

t.7 



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